Le Joueur d’échecs

Cette célèbre nouvelle est la première que j’ai lue de Stefan Zweig, et la dernière œuvre qu’il ait écrite, en 1941, peu avant de se suicider.
Elle met en scène deux personnages dont l’histoire de chacun est racontée dans un récit enchâssé : le champion du monde d’échecs Mirko Czentovic, et l’énigmatique Docteur B…
Le premier, de modeste condition et même plutôt borné intellectuellement, joue avec un pragmatisme brutal, ancré dans la matérialité de ces pièces de bois.

Le second, emprisonné par les nazis, n’avait trouvé d’autre ressource dans son isolement que de lire l’unique livre qu’il eût trouvé, un manuel d’échecs, une collection de cinquante parties jouées par des maîtres. Il apprit donc les techniques les plus subtiles du jeu de manière purement abstraite. A la fin, lorsqu’il eût rejoué toutes les parties, il essaya d’en inventer, en jouant… contre lui-même :

« Si donc les deux camps sont représentés par la même personne, la situation devient contradictoire. Comment un seul et même cerveau pourrait-il à la fois savoir et ne pas savoir quel but il se propose, et, en jouant avec les blancs, oublier sur commande son intention et ses plans, faits la minute précédente avec les noirs ? Un pareil dédoublement de la pensée suppose un dédoublement complet de la conscience, une capacité d’isoler à volonté certaines parties du cerveau. » (p. 69)
Pour ne pas mourir d’inaction, c’est ce que M. B… va faire, jusqu’à la folie. Folie qui sera soignée cependant. Nous le retrouvons donc à bord du bateau où le narrateur et Czentovic se trouvent.

C’est dans la partie d’échecs finale entre Czentovic et M. B… que se joue une bataille supérieure : celui de l’homme cultivé contre la brutalité nazie ; Czentovic devient en effet une sorte de bourreau en faisant attendre longuement son adversaire qui, pris de son délire, non seulement anticipe les neuf coups suivants, mais se met à parler seul, à s’exciter anormalement, à marcher de long en large selon les mêmes limites spatiales que celles de sa cellule de captif… Jusqu’à ce qu’il déclare un échec au roi qui n’existe en réalité pas. S’il revient à la raison, c’est avec un certain calme désespoir.

Cette nouvelle, qui ressemble un peu au départ à un récit policier, se développe de manière à la fois rigoureuse et séduisante. En guise de conclusion, je vous restitue une citation métatextuelle remarquable : « Je vécus quatre mois dans ces conditions indescriptibles. Quatre mois, c’est vite écrit et c’est vite dit. Un quart de seconde suffit à articuler ces trois syllabes : quatre mois. Quelques caractères suffisent à les noter. Mais comment peindre, comment exprimer, fût-ce pour soi-même, une vie qui s’écoule hors de l’espace et du temps ? » (p. 57)

Stefan Zweig, Le joueur d’échecs, Le Livre de Poche.

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