Un coeur intelligent

Un essai d’Alain Finkielkraut (2009)

Cet épais volume gris a traîné quelques mois sur ma table de nuit, alors que j’en lisais régulièrement des extraits. Il faut dire que les neufs chapitres évoquent neuf romans différents, neufs projets de lecture, neufs réflexions variées et subtiles. En effet, le sujet évoqué par l’auteur est lui-même subtil : il s’agit de la littérature, considérée comme un art qui « mêle perpétuellement l’affect et le concept » et nous procure ainsi « un coeur intelligent ».

Philosophe et agrégé de lettres modernes, Alain Finkielkraut nous livre donc ici sa lecture de neuf romans du XXe siècle – sauf celui d’Henry James -, pour la plupart étrangers – hormis Le Premier Homme de Camus. Il n’est nul besoin de les avoir lus pour comprendre l’analyse qui en est faite, tant l’auteur les résume pertinemment.
Chacun permet à sa manière d’échapper à la bureaucratie (c’est-à-dire à l’intelligence fonctionnelle) et à l’idéologie (en tant que sentimentalité binaire), en évoquant l’ironie du destin, le trivial comme « dimension essentielle de l’existence », les méfaits du mal parfois déguisé en vertu, ou encore le silence et l’humour de Dieu.

Les cinq premières oeuvres s’inscrivent davantage dans le cadre politico-social : La Plaisanterie de Milan Kundera souligne la facticité du rire moderne par l’absence d’humour d’un régime communiste ; Tout passe de Vassili Grossman établit la cruauté du temps qui laisse demeurer la servitude et oublie la singularité des destins individuels ; Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner témoigne de l’illusion de l’ « encamaradement » nazi ; Le Premier Homme d’Albert Camus évoque la nécessité de l’enracinement familial ; enfin La tache de Philip Roth dénonce la tyrannie du « on » face à la « tache originelle » de chacun.

Les quatres dernières réflexions, plus brèves, s’adressent peut-être davantage à l’individualité de l’homme. Lord Jim de Joseph Conrad oppose l’imprévisible et l’inexact à la noblesse de l’idéal ; les Carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski parlent d’un homme incapable d’échapper à son amour-propre ; Washington Square d’Henry James témoigne du fait que la vérité pure n’est pas toujours aussi bénéfique que l’on croit ; Le Festin de Babette de Karen Blixen clot en évoquant magnifiquement la gratuité de l’art gastronomique.

Echappant au politiquement correct, Fikielkraut raconte des histoires qui brisent brillamment préjugés et clichés, tels que celui selon lequel il vaut mieux que tout se termine bien… Le style de cet essai, à la fois rigoureusement philosophique et délicatement littéraire, illustre l’affirmation de l’auteur que l’on peut retrouver ici dans un long entretien : « Le style n’est nullement un enjolivement, mais une qualité de la vision. » Et cela nous redonne envie de nous replonger dans une littérature qui nous fasse magnifiquement voyager dans l’intelligence de la condition humaine.

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