Art et implicite

Je crois avoir remarqué récemment que ce qui contribuait grandement à la qualité d’une oeuvre, c’est la part d’implicite.

En effet, en étudiant Les Mains sales de Sartre, nous avons vu que dans une des scènes (la première du quatrième tableau), Hugo et Jessica discutent, en présence d’un pistolet, de leur rôle dans la préparation d’un assassinat politique ; or, ils déclarent « jouer » (« On joue ou on ne joue pas ? », « Tu sais bien que ce n’est pas un jeu », « Pouce », etc.). C’est bien sûr une manière de dessiner un théâtre dans le théâtre et sans doute une réflexion sur la nature de ce dernier. Mon professeur a alors remarqué qu’il était dommage que Sartre ait écrit ce mot de « jouer » de manière répétitive et explicite : il dévoile alors ses cartes, montre les rouages, laisse moins de marge d’interprétation au lecteur…

Second exemple, noté en regardant le très beau film télévisé Guerre et paix de Robert Dornhelm, tiré du roman de Tolstoï et passé sur France 2 en 2007. Même s’il y a à mon goût un peu trop de renforts de violons, l’interprétation est soignée et en particulier les décors et costumes – sans oublier la prestation de Clémence Poésy et d’Alessio Boni. Cela dit, j’ai trouvé que justement l’actrice qui interprétait Helene Kuragin (tout comme celui qui jouait son père Vasilii) avait un jeu forcé, excessif, trop explicite. En effet, dans le livre, ces deux personnages sont « méchants » : machiavéliques, intéressés, et la jeune femme est une séductrice. Cependant, à rendre ceci trop évident, ils en perdent leur crédibilité, deviennent sétérotypés et même davantage. Les regards en coulisse et les sourires excessivement mielleux empiètent sur la finesse et la beauté de l’ensemble.

Il me semble justement que ce qui fait le prix d’une oeuvre, c’est la capacité qu’a l’auteur à rendre les enjeux suffisamment implicites, pour que non seulement l’histoire soit « crédible » (bien que ce terme de communication ne soit pas vraiment littéraire…), c’est-à-dire reflet de la complexité humaine, mais aussi pour que le lecteur puisse tirer ses propres conclusions et non pas se faire uniquement consommateur de savoir ou d’émotions.

PS : J’ai trouvé une réflexion de Maupassant sur L’Education sentimentale de Flaubert qui justement met en évidence ce génie que nécessite la mise en place de l’implicite : « Bien que ce [roman] lui ait demandé un travail de composition surhumain, il a l’air, tant il ressemble à la vie même, d’être exécuté sans plan et sans intentions. Il est l’image parfaite de ce qui se passe chaque jour ; il est le journal exact de l’existence : et la philosophie en demeure si complètement latente, si complètement cachée derrière les faits ; la psychologie est si parfaitement enfermée dans les actes, dans les attitudes, dans les paroles des personnages, que le gros public, accoutumé aux effets soulignés, aux enseignements apparents, n’a pas compris la valeur de ce roman incomparable. »

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