L’amour en toutes lettres

Etant en ce moment en période de révisions avant le grand Concours de la Sublime ENS (longue vie à elle !), je me propose de vous faire partager mes (re)découvertes de manière agréable et un peu ludique.

J’ai étudié cette année huit oeuvres complètes – cinq en cours de lettres, trois en cours d’option. Une façon de les évoquer sous un même angle de vue serait d’extraire en chacune une citation, selon un thème commun, qui sera l’amour (ou le sentiment amoureux), topos qui a pour avantage d’apparaître dans presque toutes les oeuvres de littérature… Cependant, même si pour La Princesse de Clèves (une nouvelle galante) ou L’Education sentimentale – titre cependant trompeur… – je n’ai pas eu trop de mal à trouver, j’avoue que le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau m’a paru moins propice à délivrer des épanchements amoureux. Mais ce sont justement ces différentes manières de traiter ce thème qui sont intéressantes…

– Les Regrets de Joachim Du Bellay (1558)

Dans le sonnet 177, Du Bellay s’adresse à son ami Vineus en évoquant Marguerite de France, la soeur du roi Henri II. A priori, il fait simplement l’éloge des Grands, c’est-à-dire de ses protecteurs. Par ailleurs, les vers qu’il adresse à Marguerite sont aussi l’occasion de jeux poétiques (il parle d’elle comme d’une « fleur »). Mais ses propos relèvent toutefois de l’esthétique de Pétrarque (l’image gravée dans le coeur de l’amant…), on peut donc parler de propos amoureux, même si j’ignore s’ils furent le réel reflet du coeur de Du Bellay.

« Si tant aimable donc serait cette vertu

A qui la pourrait voir : Vineus, t’ébahis-tu

Si j’ai de ma Princesse au coeur l’image empreinte ?

Si sa vertu j’adore, et si d’affection

Je parle si souvent de sa perfection,

Vu que la vertu même en son visage est peinte ? »

La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette (1678)

« [Madame de Clèves] trouva qu’il était presque impossible qu’elle pût être contente de sa passion. Mais quand je le pourrais être, disait-elle, qu’en veux-je faire ? Veux-je la souffrir ? Veux-je y répondre ? Veux-je m’engager dans une galanterie ? Veux-je manquer à Monsieur de Clèves ? Veux-je me manquer à moi-même ? Et veux-je enfin m’exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne l’amour ? Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m’entraîne malgré moi. » (Troisième partie)

Ici, l’amour n’est pas vraiment une romance dans les prés fleuris. Ces délibérations de la Princesse de Clèves concernant sa passion coupable envers le Duc de Nemours me font plutôt penser à l’infante du Cid (1637) affirmant « L’amour est tyran qui n’épargne personne » … Le roman montre en effet avec art que malgré tous les efforts de la Princesse pour échapper à sa passion, le destin la rappelle sans cesse à elle. Toutes les histoires d’amour qui émaillent l’oeuvre semblent démontrer que l’amour réciproque et dans le mariage est impossible. C’est d’ailleurs la thèse qu’explique Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident (1939).

– La Vie de Marianne de Marivaux (1731-41)

Dans ce roman-mémoires volumineux et inachevé, une dénommée Marianne évoque sa jeunesse, et ici ses premiers émois face à un jeune homme :

« J’aimais à le voir, sans me douter du plaisir que j’y trouvais ; j’étais coquette pour les autres, et je ne l’étais pas pour lui ; j’oubliais à lui plaire, et ne songeais qu’à le regarder.

Apparemment que l’amour, la première fois qu’on n’en prend, commence avec cette bonne foi-là, et peut-être que la douceur d’aimer interrompt le soin d’être aimable. » (Seconde partie)

Ces mots sont à l’image du roman, lui-même plein de fraîcheur, de finesse et d’esprit. Rien à ajouter.

Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau (1755)

« Commençons par distinguer le moral du physique dans le sentiment de l’amour. Le physique est ce désir général qui porte un sexe à s’unir à l’autre ; le moral est ce qui détermine ce désir et le fixe sur un seul objet exclusivement, ou qui du moins lui donne pour cet objet préféré un plus grand degré d’énergie. Or il est facile de voir que le moral de l’amour est un sentiment factice ; né de l’usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre dominant le sexe qui devrait obéir. » (Première partie).

Je trouve cela assez plaisant en fait, cette prétention qu’a Rousseau à vouloir tout expliquer, et en particulier le sentiment amoureux comme utilisé par les femmes pour dominer les hommes… C’est cependant une question intéressante : n’est-ce pas la gente féminine qui entretient le mythe du Prince charmant ?

Les Contemplations de Victor Hugo (1856)

Un certain nombre de très jolis poèmes de cet épais recueil évoquent l’amour et les femmes. Vous pouvez d’ailleurs en lire un sur ce blog, Vere novo (article du 22 février). Voici le début d’un autre, extrait du Livre III (Les luttes et les rêves) et nommé simplement Amour :

Amour ! « Loi », dit Jésus. « Mystère », dit Platon.
Sait-on quel fil nous lie au firmament ? Sait-on
Ce que les mains de Dieu dans l’immensité sèment ?
Est-on maître d’aimer ? pourquoi deux êtres s’aiment,
Demande à l’eau qui court, demande à l’air qui fuit,
Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,
Au rayon d’or qui veut baiser la grappe mûre !
Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure !

Par la séduction de ces vers (le lexique, les jeux de sonorités, de ponctuation, etc.), Hugo évoque entre autres un amour présent dans la nature, voulu par Dieu, mais toujours mystérieux et énigmatique au coeur de l’homme.

L’Education sentimentale de Gustave Flaubert (1869)

Au tout début du roman, le jeune Frédéric Moreau, âgé de dix-huit ans, tombe en extase devant une femme, Madame Arnoux. Extrait du passage ultra-connu, commencé par « ce fut comme une apparition. » :

« Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites. » (Première partie, Chapitre I)

Flaubert parodie ici l’esthétique romantique de la rencontre amoureuse, toujours hyperbolique et infinie, en exagérant nettement : vous avez déjà vu, vous, des doigts traversés par la lumière ?

En effet, Flaubert montre dans ce roman la désillusion d’une génération post-romantique dont les rêves d’égalité sont détruits devant la réalité de la société bourgeoise, et dont les passions sont passives, médiocres. Tout cela dans un style magnifique, fait d’impersonnalité et d’une pointe de désinvolture. Du grand art !

– Les Mains sales, de Jean-Paul Sartre (1948)

Cette pièce est intéressante du fait qu’elle pose le problème des moyens de l’action politique : tandis que le jeune Hugo, intellectuel bourgeois veut combattre au sein du Parti, fût-ce par les moyens les plus meurtriers, le chef Hoederer prône les concessions, les négociations, au risque d’avoir « les mains sales ». Pour ces raisons, Hugo est chargé d’assassiner Hoederer. Dans cet extrait, Hugo discute avec Jessica, sa femme. Ils jouent. No comment.

« Hugo : Dis le moi à présent.
Jessica : Quoi ?
Hugo : Que tu m’aimes.
Jessica : Je t’aime.
Hugo : Dis-le moi pour de vrai.
Jessica : Je t’aime.
Hugo : Ce n’est pas vrai.
Jessica : Mais qu’est-ce qui te prend ? Tu joues ?
Hugo : Non. Je ne joue pas.
Jessica : Pourquoi me demandes-tu ça ? Ce n’est pas dans tes habitudes.
Hugo : Je ne sais pas. J’ai envie de penser que tu m’aimes. C’est bien mon droit. Allons, dis-le
bien
.
Jessica : Je t’aime. Je t’aime. Non, je t’aime. Ah! va au diable. Comment le dis-tu toi ?
Hugo : Je t’aime.
Jessica : Tu vois : tu ne sais pas mieux que moi.
Hugo : Jessica, tu ne crois pas ce que je t’ai dit.
Jessica : Que tu m’aimais ?

Hugo : Que j’allais tuer Hoederer. »

Tropismes, de Nathalie Sarraute (1957)

Dur, dur, ici aussi, de trouver quelques paroles tendres. L’univers de Sarraute est en effet assez desséché. Il a pour but de montrer les « tropismes » que subissent les hommes d’une société emprisonnée dans les convenances, les habitudes et les pressions.

J’ai seulement trouvé, dans le texte XVI, l’évocation d’un vieux couple :

« Par les soirs doux de printemps, ils allaient se promener ensemble, “maintenant que la jeunesse était passée, maintenant que les passions étaient finies”, ils allaient se promener tranquillement, “prendre un peu le frais avant d’aller se coucher”, s’asseoir dans un café, passer quelques instants en bavardant.
Ils choississaient avec beaucoup de précautions un coin bien abrité (“c’est dans le courrant d’air, ni là : juste à côté des lavabos”), ils s’asseyaient – “Ah! ces vieux os, on se fait vieux. Ah ! Ah !” – et ils faisaient entendre leur craquement. »

Pas gai, hein ? On est tous fichus, de toute façon. Bienvenue dans le monde de Sarraute…

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2 réflexions sur “L’amour en toutes lettres

  1. Rousseau, sur ce coup-là, est un Dieu qui a tout compris. Mais chut, il faut garder ce secret entre nous, retire tout de suite cet extrait avant que nos amis masculins ne tombent dessus !
    Pour Sarraute, l’extrait comme cela ne semble pas si déprimant :à un moment, on n’est plus amoureux, on est juste content d’avoir avec soi un bon compagnon pour tromper l’ennui. (D’ailleurs, cela me fait penser à une bonne blague, mais comme aurait dit Amélie dans notre classe de terminale, elle est « mignonne », donc je ne vais pas la mettre en ligne…)

  2. Je ris, pour Rousseau. Cependant, je n’aime pas trop quand il parle du « sexe qui devrait obéir »… C’est un peu machiste quand même ! 🙂
    Concernant Sarraute, il est certain qu’à 70 ans on n’est plus amoureux transi tremblant comme au premier jour, mais je crois fermement qu’on peut vivre une sorte d’amour différent, qui se rapproche plus de la tendresse et de la complicité… C’est le cas de nombreux couples ; mais pas de tous certes.

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