Ecrire, est-ce écrire sur soi ?

L’un de mes professeurs affirme que le fait que la littérature est affaire d’imagination, est une idée reçue. On n’invente rien : on évoque. Et souvent, on évoque sa vie, de manière directe ou non.

Cette question est intéressante, et en pose d’autres : l’écriture peut-elle se passer de l’expérience de vie de l’auteur ? Cette expérience lui permet-elle au contraire de fournir des sujets ou un contenu à l’oeuvre ? Ou davantage un style, en tant que « qualité de vision » ? Ou les deux ?

Dans ce cas, quel place est laissé à l’imagination ?

Nous ne ferons pas une dissertation structurée et rhétorique, en citant Flaubert et Barthes, mais nous nous contenterons de proposer quelques éléments de réponse.

Une amie qui écrit (et publie), et à qui je demandais si elle s’inspirait de personnes réelles pour composer ses personnages romanesques, me répondit que l’auteur marche sur une corde : il doit éviter de tomber dans le racontage-de-vie tout en ne basculant pas non plus dans un irréalisme décrédibilisant.

Mais pourquoi ne pas écrire sa vie ? Dans ce cas, ne composez pas un roman, mais une autobiographie.

Pourquoi faut-il est être « réaliste » ? Pas forcément, en fait. Le propre de la littérature est, je crois, d’utiliser le matériau langage comme propre à établir de nouveux liens. Par exemple, la figure de la paronomase, qui est la juxtaposition de deux mots presque semblables (rayon et raison), montre que si ces deux mots se ressemblent, les réalités qu’ils désignent le sont également : la raison est un rayon… En ce sens, la littérature est création des rapports nouveaux, donc des mondes nouveaux, où les éléments sont symboles bien plus que réalités. Même dans le roman réaliste, la casquette du Père Goriot est très symbolique (bon, je ne sais plus de quoi) : tout est donc choisi et médité en vue d’une signification qui crée des liens inédits.

Cependant, la question du « réalisme » (à distinguer du mouvement éponyme du XIXe siècle) nous éloigne quelque peu du sujet initial : écrit-on forcément sur soi ? Je ne le pense pas. On peut parler de choses que l’on ne connaît pas au départ : se documenter sur les Mayas, par exemple, et en faire un roman. Bien sûr, l’évocation sera conditionnée par nos mots et nos clichés d’Occidentaux, mais c’est aussi la limite du langage lui-même, qui évoque des réalités infiniment singulières par des mots-étiquettes (c’est ce que soulève Bergson dans Le Rire), génériques, normatifs. En ce sens, tout ce que nous pourrons écrire sera limité par l’appréhension que nous en avons. Toute oeuvre littéraire est subjective. Toutefois, l’imagination prend le relais de l’égocentrisme, pour sortir de soi. Des propos d’Alain Finkielkraut sur son livre Un coeur intelligent éclairent cette idée, qui concernent aussi bien l’auteur que le lecteur :

« Le roman pratique et met en scène l’opposition entre l’imagination et le fantasme. La langue anglaise possède deux mots pour l’imagination : fancy et imagination. Le fantasme, c’est la littérature spontanée en chacun de nous. Nous fantasmons tout le temps. Il y a les fantasmes individuels, les fantasmes collectifs, et, pour faire appel de ces fantasmes, il y a l’imagination. La littérature est du côté de l’imagination. Le fantasme, nous dit Freud, est la réalisation d’un désir: dans le fantasme, je suis le héros, je suis au centre. L’imagination est, au contraire, cette forme de pensée qui me permettra de sortir de moi-même, de m’identifier à d’autres points de vue que les miens. Et le coeur intelligent, c’est cela : la mise en déroute du fantasme par l’imagination. »

Cependant, les choses ne sont pas aussi simples : le moi-scripteur (l’homme, quoi) est-il le même que le moi-auteur ? C’est ce que développe Proust (ah, il fallait bien un auteur classique, quand même) dans son Contre-Sainte-Beuve : il explique que contrairement à la tradition de la critique littéraire utilisée entre autres par Sainte-Beuve (1804-1869) qui explique souvent l’oeuvre par la vie de l’auteur, « le moi de l’écrivain ne coïncide pas avec le moi social tel qu’on peut l’appréhender de l’extérieur ; la création transcende la petite histoire et échappe aux contingences de l’actualité ».

Cela me fait penser à ce que j’avais lu sur Shakespeare, auteur qui a vécu assez tranquillement à Londres ou à Stratford, et, bien qu’ayant côtoyé Elisabeth Ière et Jacques Ier, a su dans ses pièces imaginer les sentiments intimes de Jules César, Henri VI ou autres personnages grands ou humbles. Il a su s’identifier à d’autres points de vue. Et pour cela, il faut du génie.

Génie qui peut toutefois se trouver davantage dans la capacité de l’auteur à rendre présents les mondes qu’il élabore. Mais ceci est une autre histoire…

PS : Je pense aussi, en termes de décentrement de soi par l’écriture, à Montesquieu et à ses Lettres persanes : se mettre dans la peau d’un Persan qui critique Parisiens et Occidentaux, n’est pas une expérience des plus évidentes.

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Une réflexion sur “Ecrire, est-ce écrire sur soi ?

  1. Je me suis souvent posé ces questions, et j’y ai trouvé des réponses. Mais d’une fois sur l’autre elles étaient différentes, contradictoires même. Tantôt je me dis que le l’écrivain se livre toujours, plus ou moins, et plutôt plus que moins, tantôt l’inverse.

    En fait, la première hypothèse est la plus persistante.

    Mais j’avoue que maintenant je ne me pose plus trop de questions : je trouve cela inhibant…

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