Onegin

Un film de Martha Fiennes (1999)

Interprétation du roman en vers Eugène Onéguine d’Alexandre Pouchkine, ce long-métrage redessine le destin d’un jeune aristocrate désenchanté des années 1820 , qui s’ennuie de la ville comme de la campagne. Dans le voisinage d’une maison qu’il vient d’hériter non loin de Saint-Péterbourg, il fait la connaissance d’un jeune poète romantique, Lenski. Ce dernier est amoureux d’une jeune fille, Olga, dont la grande soeur Tatiana – nourrie d’auteurs romantiques – ne reste pas indifférente au charme d’Onéguine. Elle lui envoie même une lettre enflammée. Cependant, il la repousse au motif qu’il ne la rendra pas heureuse. Plus, il courtise Olga. Lenski provoque alors Eugène en duel, et y est tué.

Six années passent. De retour de voyage, Onéguine rencontre Tatiana à un bal à Saint-Pétersbourg, et tombe sous son charme. Mais elle est maintenant mariée à un général, et refuse de tromper son époux.

L’acteur Ralph Fiennes (frère de la réalisatrice) joue avec aisance ce personnage de dandy emprisonné par son personnage, qui dit à Tatiana avouant son amour : « Je n’ai nul désir d’être sauvé de moi-même. » Et, bien plus tard, une fois à genoux devant elle, anéanti par sa passion, il implore : »Sauvez-moi. » L’amour-propre s’est effacé devant l’amour, celui qui se baisse les armes et met à nu. Mais il arrive trop tard pour s’épanouir…

Ce parallélisme qui met en évidence la chute de l’orgueil est finement dessiné, lorsque Tatiana (Liv Tyler, ravissante et aérienne) repousse Onéguine à la fin du film : « Que croyez-vous entrevoir ? Votre heure de gloire ? Un bref scandale ? » ; elle fait ainsi écho au refus du dandy , lui qui, quelques années auparavant et la lettre de déclaration de Tatiana entre les mains, persiflait : « Voyez-vous où cela nous mène ? A une déclaration, un baiser… un mariage, une famille… des obligations, l’ennui… l’adultère. Est-ce là une existence que vous souhaitez ? »

La photographie et la musique se font alors sobres, jusqu’au tragique, et créant une atmosphère un peu irréelle, onirique, à l’image d’un certain romantisme, et en même temps suivant une esthétique très contemporaine. Quelques audaces de mises en scène en témoignent, telles que l’aphonie de la bande son lorsque la soeur de Tatiana apprend que son amant a été tué en duel, témoignant ainsi que la douleur rend sourd. Diverses séquences que je qualifierais d' »impressionnistes ». La réalisatrice évite ainsi une certaine mièvrerie, tout en conservant la délicatesse et l’élégance de l’évocation de cette histoire.

Ce film américano-britannique ne parvient cependant pas tout à fait, à mon goût, à restituer le paysage social et psychologique de la haute société pétersbourgeoise des années 1820. Les acteurs n’ont pas vraiment le type slave ; de plus, les lettres sont rédigées non en russe, mais en anglais – notons au passage que le dernier chic dans ce milieu était de placer quelques mots de français au détour des conversations.

Ce sera pour ainsi dire ma seule critique négative à ce très beau film.

Post Scriptum. Ce qui peut finalement impressionner le plus le spectateur, c’est de savoir que Pouchkine mourut – en 1837 – à peu près dans les mêmes conditions que Lenski : dans un duel contre un dandy qui avait séduit sa femme. Mieux encore, le compositeur Tchaïkovski, ayant lu Eugène Onéguine, ne repoussa pas une de ses anciennes élèves qui lui avait déclaré sa flamme, par peur de finir, comme Onéguine, rongé de remords. Malheureusement, son mariage fut un échec – il était homosexuel. L’année de cet union, il tira de Eugène Onéguine un opéra éponyme.

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2 réflexions sur “Onegin

  1. Un film sur Onéguine ! Je ne savais pas qu’il existait une telle adaptation, et ta présentation donne vraiment envie de le voir… En tout cas je conseille vivement la lecture du roman de Pouchkine (il y a une très belle traduction en folio poche qui conserve à la fois toute la fraîcheur et la tension du vers russe qu’elle reproduit à l’identique en termes de coupures) dont il est aisé d’imaginer qu’il ait pu faire si vive impression à Tchaïkovski, tant l’atmosphère nostalgique et poignante qui l’imprègne tout entier relève d’un lyrisme d’une incroyable pureté, qui semble filer chaque vers comme les contours d’une même et unique pièce chantée…

  2. C’est drôle de lire votre article car j’ai pensé à ce film il n’y a pas si longtemps et je ne pouvais plus me rappeler du titre. Le film m’avait marqué même si je l’avais trouvé incomplet, j’ai été moyennement convaincue par Ralph Fiennes qui, mis à part dans le Patient anglais me laisse toujours froide. Par contre son personnage est très intéressant car il définit bien la notion du vrai romantique, l’éternel insatisfait en quête d’un bonheur insaisissable et qui de toute façon est voué au malheur, la douleur amoureuse étant l’essence même du dandysme. Cela m’a aussi donné une nouvelle idée pour mon blog, je pense lire dès que je pourrais Eugène Onéguine, n’ayant pas encore de romans russes sur mon site.

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