Inventaire au parc de Versailles

Profitant d’un cours d’anglais supprimé et du lâche abandon de mes amies, qui en cours espagnol, qui en week-end, j’ai dirigé mes pas vers le plus grand château du monde qui se trouve au bout de ma rue…

Adossée à un des vieux tilleuls taillés et alignés au bord du Grand Canal, je remarque le contraste violent, par cette journée de grand soleil, entre les pelouses vivement vertes et l’ombre digne d’un sous-bois, dès qu’on quitte le domaine d’investigation de Phoebus. Une petite fille blonde, parlant anglais, juchée sur le dos de son frère, crie, effrayée et ravie à la fois. Des canards filent volant à la surface de l’eau. Des groupes scolaires, amassés sur les seules zones d’ombre, suscitent un brouhaha un rien trop bruyant. Le crissement de roues de vélo derrière moi. Bourdonnement de moucherons et de guêpes. Des touristes allemands passent. Un avion aussi, si loin dans le ciel. J’entends des enfants meuglant : « Achetez des rillettes, achetez des rillettes ! » Quelques nuages gris-blancs, presques semblables les uns aux autres, sont suspendus dans le ciel digne d’un plafond en trompe-l’oeil du palais. Le gazouillis des oiseaux. Plus proche, le murmure de visiteurs assis comme moi. Une jeune fille en jean et polo blanc lit non loin. Un brise tiède caresse la peau, par vagues. Un papa joue accroupi dans l’herbe avec sa petite fille de d’un an coiffée d’un bob.

Tout à l’heure, évoluant parmi le labyrinthe des bosquets, je me suis perdue. Ou plus précisément, j’ai débouché sur un endroit que je ne connaissais pas : entre d’autres bosquets, et même des sapins, une sorte de clairière rectangulaire couverte de pelouse. Quelques jeunes, peut-être familiers de l’endroit, y paressaient. Mais je ne savais où diriger mes pas. Heureusement, levant mon regard éperdu (ou pas), je vis la flèche de la chapelle royale, sur ma droite. Les cloches de l’angélus se mirent alors à sonner.

De l’autre côté du Canal, si bleu par ce ciel, je vois des coureurs, motivés. Derrière moi, une promeneuse dit à son amie : « J’attends ma paie, et j’achète… » Je ne saurai jamais ce qu’elle achètera. Des ballons de baudruche ? Un dictionnaire latin ? Qu’importe au fond, puisque des vaguelettes scintillent sous le souffle de la brise. L’herbe et surtout les graminées, me piquent légèrement. La petite fille anglaise essaie d’attraper les feuilles du tilleul qui tombent, encore vertes. Plus loin, des lycéennes en short débattent sur la décision de s’asseoir à l’ombre ou au soleil. L’orthogonalité du Grand Canal cruciforme est frappante. Un couple âgé arrive avec une glacière. Chaude, une odeur d’herbe frappe mes narines.

Remontant vers le château qui nous surplombe, je rencontre des gens aussi différents que : deux mères de famille à vélo, qui disent : « C’était le moment où Promod faisait des pantalons très larges. » « Oui, des pantalons de marin quoi. » ; des touristes japonais (quand même) avec appareil photo et Ray-Ban ; une jeune fille grattant quelques accords sur sa guitare au milieu de ses amies ; une vieille dame avec un chapeau de paille violet ; deux mamans qui discutent, avec, spectacle touchant de bonté maternelle, une petite fille entre les deux mangeant une crêpe elle-même soutenue par la maman de gauche ; un petit garçon brun bouclé, pas plus de trois ans, qui pousse la poussette de sa petite soeur ; des touristes étrangers en petites voitures ouvertes louées par le domaine ; une atmosphère insouciante, estivale, plus dense à mesure qu’on se rapproche du point central qu’est le château ; Cléopâtre en marbre blanc qui gémit sur son socle ; une jeune Anglaise en minishort disant « Oh my God », avec l’accentuation britannique qui donne l’impression de paroles toujours dites avec vivacité ; un cygne au cou grisâtre qui donne de petits coups de tête ; une poussette (encore) avec nacelles superposées, admirable innovation technique ; un homme qui presse des oranges à l’entrée d’un bosquet ; des retraités qui partagent sur un banc olives, tomates cerise et jambon cru ; des soldats grecs sur un grand pot en marbre blanc ; un camaïeu de verts, de rouge et de blanc en jetant un regard sur le parterre de Latone ; une jeune femme qui se fait photographier avec sourire crispé ; un homme d’affaire qui, mourant de chaud, a retiré sa veste ; un homme avec une trotinette sur l’épaule ! Une institutrice qui demande à ses élèves : « Quelqu’un a encore faim ? Il reste un bout de sandwich… » Une femme en sari à rayures rouges et orange. Des hommes du service d’ordre du Domaine. Et, lorsque l’on se retourne place d’Armes, le gris ardoise des toits blanchissant au soleil, le sable clair et la récente redodure des grilles, donnent une impression de vive lumière.

Un parc peut être un résumé de la comédie humaine, tout comme un chouette endroit pour lire au soleil.

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Une réflexion sur “Inventaire au parc de Versailles

  1. C’est bizarre, j’ai déjà vécu bien souvent ce genre de scènes, vu tous ces gens différents. On s’y croirait !

    J’ai pris conscience que la vie est la même en tout lieu, qu’on y soit ou qu’on n’y soit pas. Il y a tout à coup une rupture dans l’égocentrisme, qui veut qu’inconsciemment, et logiquement, le monde n’existe pas (ou de façon si abstraite, qu’il n’a pas plus de consistance qu’un rêve ou qu’un roman) au-delà de ce que nos sens peuvent percevoir.

    Et je me rends compte alors que les pères jouant avec leur enfant coiffé d’un bob, que les mères discutant entre elles, que les vieux avec leur glacière, que le groupe de jeunes gens discutant pour savoir s’ils se placeront à l’ombre ou au soleil, etc… n’ont pas besoin que je sois là pour exister.

    C’est curieux comme ton récit m’a fait prendre conscience de ça. On a tendance à croire que ce qu’on voit, que ce qu’on ressent, que ce qu’on vit est propre à nous. Et pourtant, non. Alors on se dit qu’en fait on ne vaut pas tellement plus que les autres, que les autres n’ont pas besoin de vous, que vous n’êtes indispensable pour personne, que votre présence ou votre absence ne change strictement rien à la marche des choses.

    Une puissante leçon d’humilité.

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