Hamlet revisité

Connaissez-vous Jules Laforgue, auteur mort à 27 ans en 1887 ? Non ? Moi non plus, jusqu’ à peu de temps. Et cependant, ce matin, nous avons étudié un texte de lui, extrêmement parodique et amusant.

Il est extrait de ses Moralités légendaires, dans le texte intitulé « Hamlet, ou les suites de la piété filiale. » Ce mythe romantique qu’est Hamlet est donc soigneusement parodié. La scène se passe au cimetière, devant la tombe d’Ophélie, soeur de Laërte.  Je vous en laisse mesurer la saveur…

 » Qui va là ? C’est toi, Hamlet de malheur ? Que viens-tu faire ici ?

— C’est vous, mon cher Laërtes, quel bon vent ?…

— Oui, c’est moi ; et si vous n’étiez un pauvre dément, irresponsable selon les derniers progrès de la science, vous  paieriez à l’instant la mort de mon honorable père et celle de ma sœur, cette jeune fille accomplie, là, sur leurs tombes !

— Ô Laërtes, tout m’est égal. Mais soyez sûr que je prendrai votre point de vue en considération…

— Juste ciel, quelle absence de sens moral !

— Alors, vous croyez que c’est arrivé ?

— Allons ! Hors d’ici, fou, ou je m’oublie ! Quand on finit par la folie, c’est qu’on a commencé par le cabotinage.

— Et ta sœur !

— Oh !

À ce moment, on entend dans la nuit toute spectralement claire l’aboi si surhumainement seul d’un chien de ferme à la lune, que le cœur de cet excellent Laërtes (qui aurait plutôt mérité, j’y songe, hélas ! trop tard, d’être le héros de cette narration) déborde, déborde de l’inexplicable anonymat de sa destinée de trente ans ! C’en est trop ! Et saisissant d’une main Hamlet à la gorge, de l’autre il lui plante au cœur un poignard vrai.

Notre héros s’affaisse sur ses genoux orgueilleux dans le gazon, et vomit des gorgées de sang, et fait l’animal talonné par une mort certaine, et veut parler… il parvient à articuler :

— Ah ! Ah ! qualis… artifex… pereo !

Et rend son âme hamlétique à la nature inamovible.

Laërtes, idiot d’humanité, se penche, embrasse le pauvre mort au front et lui serre la main, puis, tâtonnant dans le vide, s’enfuit à travers les clôtures, pour toujours, se faire moine, peut-être…  »

Pour lire l’extrait en entier, c’est ici.

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2 réflexions sur “Hamlet revisité

  1. Je ne connaissais pas non plus. Etrange découverte !

    Je comprends pourquoi il est mort jeune : il est né avec un siècle d’avance (et ce n’est pas une image : c’est incroyable comme écriture !). La Nature s’est empressée de réparer son erreur, pour éviter de faire « bugger » l’espace-temps. Bon, ce n’est qu’une hypothèse…

  2. Il est vrai que son écriture est particulièrement moderne ! Je lis en ce moment « Paludes » d’André Gide (publié en 1895) que je trouve très moderne aussi, par son ironie constante – je vous en livrerai prochainement un petit extrait ; mais Laforgue, à sa manière, le devance ! A découvrir.

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