Refaire le portrait de Dorian Gray

Titre bien sûr ironique pour ce roman remarquable du non moins remarquable (dans tous les sens du terme) Oscar Wilde. Publié en 1890, ce volume mi-fantastique mi-philosophique est rempli de paradoxes, d’aphorismes et aussi de jolies descriptions. Le personnage de Lord Henry, le dandy, est la figure extrême de l’esthète qui n’a pour religion que l’art.

Bien que Wilde ne cesse de questionner, plus par les faits évoqués que les mots, ces idées philosophiques, cela laisse au lecteur le plaisir de goûter tous les trésors de rhétorique qu’il déploie pour faire sembler vraies des assertions que le premier venu contesterait. En voici quelques perles, de quoi vous donner peut-être envie de lire ou relire cette étrange histoire, pour se laisser prendre quelques instants au charme du langage, et en mesurer la force.

 « Vous ne pouvez comprendre ce que je ressens. Vous êtes trop volage.

– Mais (…) c’est justement pour cela que je puis le comprendre. Ceux qui sont fidèles ne connaissent de l’amour que sa trivialité ; ce sont les infidèles, qui en connaissent les tragédies. »

« La Beauté ne se discute pas. Elle règne de droit divin. Elle fait prince quiconque la possède. Vous souriez ? Ah ! vous ne sourirez plus, quand vous l’aurez perdue. On dit parfois que la Beauté est toute superficielle. Peut-être. Moins superficielle, en tout cas, que la Pensée. A moins sens, la Beauté est la merveille des merveilles. Il n’y a que les esprits légers pour juger sur les apparences. Le vrai mystère du monde est le visible, et non l’invisible… »

Quand Wilde se fait explicite, au moins en apparence :

« Le chemin des paradoxes est le chemin du vrai. Pour éprouver la Réalité, il faut la voir sur la corde raide. On ne juge bien les Vérités que lorsqu’elles se font acrobates. »

Là aussi : « [Lord Henry] jouait avec l’idée, s’échauffait peu à peu. Il l’agitait au vent, déployait ses aspects divers ; la laissait s’échapper, mais pour la reprendre ; la colorait de tous les feux de la fantaisie, lui prêtait les ailes du paradoxe. L’éloge de la folie, à mesure qu’il parlait, atteignait les hauteurs de la philosophie, et la Philosophie elle-même devenait jeune. Prise à la musique folle du Plaisir, dans l’envol d’une robe teinte du jus des grappes et le front ceint de lierre, on pouvait l’imaginer dansant, comme une bacchante, au clair sommet des collines de la vie, et reprochant au lent Silène sa sobriété. Les Faits fuyaient devant elle, comme les hôtes effarés d’une forêt. »

Je me demande..

1) si pour ces dandies, jeunes aristocrates désoeuvrés passant leur temps à lire et à discuter, le dernier terrain de jeu n’est justement pas le langage…

2) si ce qui rend les assertions de Lord Henry vraisemblables tient uniquement à la rhétorique, cet ensemble de procédés qui fait passer l’auditeur « d’un état de langage à un autre état de langage » (dixit mon vénérable professeur de philo).

 

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