Ecrire un roman historique : questions et jubilations

Entretien exclusif avec Aude Pilorgé, auteur du roman De soie, d’or et de sang, aux éditions des Quatre Saisons. Portrait d’une passionnée du Moyen-Age et du XIIe siècle, cultivée et imprévisible.

 

Pourriez-vous vous présentez en quelques mots ?

Je suis mariée et mère de famille nombreuse, rédactrice juridique dans l’administration. C’est mon premier roman, et j’ai déjà une soixantaine d’années.

Depuis quand écrivez-vous, et sous quelle forme ?

J’ai commencé très tôt. Petite, j’écrivais des bandes dessinées, des contes, des nouvelles, et mon journal jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. J’ai tout jeté, je pense que ce n’était pas très bon. Puis je me suis mise à beaucoup lire.

J’ai commencé à écrire ce roman il y a vingt ans, mais j’ai commencé à le rédiger vraiment il y a trois ans. Auparavant il s’agissait de pages écrites au hasard de mon inspiration ; j’ai réutilisés certains de ces fragments par la suite.

J’écris à l’ordinateur : c’est plus rapide que de tout recopier. Seules les premières pages ont été écrites à la main ; j’étais alors en Tunisie et sans ordinateur. Par la suite, ce sont simplement les idées que j’ai notées sur le papier, pour les développer ensuite à l’écran. 90% du roman a été écrit directement à l’informatique.

Pourquoi avez-vous écrit ce roman ?

Je crois bien que l’idée m’est venue en lisant un livre d’Ellis Peters, qui a écrit des romans policiers médiévaux ; elle parlait d’un bouton au XIIe siècle, alors que ceux-ci n’existeront qu’au XIIIe. Je me suis dit que l’on pourrait bâtir une intrigue avec quelqu’un qui retrouverait, non pas un bouton, mais un galon.

J’ai toujours aimé passionnément le Moyen-Age, sans savoir vraiment pourquoi. J’ai en fait deux pôles d’intérêt : le Moyen-Age et l’Extrême-Orient. Mais l’Extrême-Orient est un monde complexe, plus difficile à connaître, et qui nous est étranger. Tandis que le Moyen-âge, c’est chez nous ! J’ai lu tout ce que j’ai pu trouver en fait de romans médiévaux et de livres d’histoire.

J’aime surtout le XIIe siècle, qui est l’aurore d’une apogée de notre civilisation. L’apogée sera le XIIIe siècle avec saint Louis, puis viendra une certaine décadence. Tous les jaillissements sont suivis d’effondrements.

Cette époque est marquée par un approfondissement de la foi, un développement de la culture, qui va de pair avec une fantastique richesse artistique.

Hugues de Saint-Victor, théologien du XIIe siècle, disait que « haïr la science est une dépravation ». Ces hommes étaient convaincus que tout est bon à connaître ; comme l’univers est l’oeuvre de Dieu, toute connaissance nouvelle ne peut que conforter la foi ! Leur confiance en Dieu, qui est totale, génère leur confiance en la création : aucun tabou pour eux !

Dans le même temps, la France se couvre d’un “blanc manteau d’églises” mais pas seulement d’églises ! Abbayes, prieurés, cathédrales, forment un maillage serré qui irrigue tout le pays et lui donne une unité mystique qui transcende le morcellement – d’ailleurs relatif- de la féodalité.

Elles sont toutes splendides, les oeuvres de ce temps qui nous sont parvenues : chapitaux et tympans sculptés, reliquaires, fresques et enluminures ; on dirait que les artistes ont joué à embellir toutes choses. C’est une enluminure du XIe siècle que reproduit la couverture du roman ; elle a été peinte par ma fille.

Ce roman, je l’ai écrit pour montrer à mes enfants, dont certains ne pratiquent plus, qu’ils sont les héritiers d’une civilisations bimillénaire, l’une des plus achevées à l’échelle mondiale. C’est une chose dont ils n’ont pas conscience. A notre époque de confrontations de civilisations et de cultures, il faut dire bien haut que c’est celle à laquelle le monde entier doit presque tout : les techniques, certes, mais aussi la philosophie, la littérature (alors en gestation) et les arts, en particulier l’art du portrait ; et la musique ? N’est-ce pas en Occident qu’elle s’est développée – à l’ombre de la foi – pour devenir un langage universel ? Je voudrais faire aimer le passé de la France.

Pourtant, votre roman montre un monde parfois fort cruel… Comment concilier cela avec l’environnement chrétien de l’époque ?

Le Moyen-Age était en effet une époque cruelle. La nôtre aussi. Toutes les époques le sont. Je vous invite à méditer cette phrase qui est, je crois, de Bernanos : « L’homme de ce temps a le cœur dur et la tripe sensible. » Cruauté et environnement chrétien se concilient finalement fort bien au nom d’une morale transcendante : l’homme a mal agi, il paie. Au Moyen Age, la justice est expéditive ; les guerres sont cruelles, les mœurs brutales. Mais l’homme sait s’il agit mal ou bien, et son repentir est sincère. Ainsi Philippe-Auguste a abominablement traité sa femme Isambour. Sur son lit de mort, il dit à son fils quelque chose comme : « Je te recommande Madame la reine, à qui j’ai fait trop d’injure… » , se tourne vers le mur – il pleure – et ce sont ses derniers mots.

Ces hommes frustes, impulsifs, n’ont jamais cherché d’excuses à leurs fautes.

Evidemment, à notre époque, on ne pend pas les criminels… Mais on laisse les malades mourir seuls dans les hôpitaux… Et il y aurait encore bien d’autres choses à dire.

Toute époque regarde avec une condescendance méprisante les époques qui l’ont précédée. Nous nous disons : « Nous, jamais nous n’aurions fait ça ! Nous sommes beaucoup mieux qu’eux !  » Plus tard, nos descendants diront aussi cela de nous… Mais ce serait une autre discussion.

A quel genre appartient votre roman ?

Pour faire un roman historique, je pouvais raconter soit une saga familiale, soit une intrigue policière. J’ai choisi la deuxième solution. Le roman faisait à l’origine 750 pages, mais l’éditeur a trouvé cela trop gros. J’ai donc réduit à moins de 250 pages, en gardant une partie pour un second volume.

Le roman est structuré en miroir. D’une part, le déroulement d’une seule journée, celle du 8 mai 1174, des matines aux matines. D’autre part, intercalés, des passages de la vie du personnage principal sous la forme de souvenirs, en une analepse narrative.

A quelles difficultés propres au roman historique avez-vous été confrontée ?

Le risque d’écrire des erreurs…

J’ai fait beaucoup de recherches sur Internet, et dans des ouvrages. J’ai lu deux vies de Louis VII, pour les événements historiques, sans parler des autres ouvrages. Toutefois, je n’ai pas trouvé de plan de Paris correspondant à la période que j’évoque. J’ai seulement un plan datant de 1200. J’ai cherché de toutes les façons à me renseigner : par exemple, un de mes proches m’a appris que dans une chasse à courre, l’on ne pouvait tuer qu’un sanglier à la fois, pas davantage parce que les chiens sont épuisés ; mais j’ai eu bien d’autres hésitations à propos de certains détails de la vie courante :

Au XIIe siècle, comment faisait-on pour allumer les chandelles ? Y avait-il des fenêtres ? Quelles étaient les teintures utilisées ? Dormait-on dans des chambres séparées ? Un drapier était-il un tisserand qui a réussi ? Quelle était la population parisienne ? Pouvait-on aller en moins d’une journée de l’île de la Cité à Saint-Denis ? Quelles étaient les plantes et les fleurs qui ne poussaient pas encore en France ? Et les animaux ? Il y avait des loups, mais aussi des lynx, et des ours dans les Pyrénées…

Quand on se trouvait dans le choeur de Notre-Dame, pouvait-on, en levant une torche, distinguer la voûte ?

En effet, le roman commence par la découverte près de la cathédrale du corps dd’un homme que le personnage principal a croisé 37 ans auparavant. Il l’identifie à l’aide d’un galon. Ce mystère sera éclairci dans les dix dernières pages seulement.

Les citations en tête de chapitre (du Shakespeare, de l’Apollinaire, du Greene…) réalisent une sorte d’anachronisme avec l’époque du roman. Est-ce voulu ?

C’est mon côté facétieux. Certains lecteurs ont été gênés ; d’autres, non. Cela m’amusait. Il y a une sagesse qui transcende les siècles – par exemple : « Il est plus facile de mourir pour la femme qu’on aime que de vivre avec elle », par André Maurois -, et  des vers dont la beauté lumineuse est éternelle.

Comment avez-vous inventé les noms médiévaux que vous donnez à vos personnages, tels que Regnault penne-de-pie ou Josse griffe-de-chien ?

Je les ai inventés ; j’ai même eu du mal à les trouver ! « Penne de pie » je l’avais déjà vu, mais je ne sais plus où. « Paume de soie », « aux douces mains », etc… c’est de mon cru. J’ai beaucoup réfléchi avant de trouver. Toutefois, « la parfumée » m’a été inspiré par une femme du temps de l’empereur Qianglong, au XVIIIème siècle, qui, dit-on, avait un corps « parfumé ».

Comment avez-vous intégrez les éléments historiques que vous donnez sur le rythme des saisons au Moyen-Age ou les événements historiques ? Aviez-vous des fiches thématiques, et des chronologies d’histoire élaborées par vos soins ?

J’ai fait une chronologie précise – sinon il est facile de se tromper. Elle comprend, par année, les éléments de la vie du personnage principal, ceux des événements historiques extérieurs, et ceux que garde en tête en narrateur omniscient – mais qu’ignore le personnage principal.

J’ai fait des recherches concernant les saisons,  les vêtements, les psaumes en latin, les arbres, etc. Mais je n’ai pas fait de fiches construites, c’était un peu à l’improviste.

Comment avez-vous réussi à écrire un roman policier ?

J’avais déjà lu beaucoup de policiers. Mais j’ai mis un an avant de trouver ce qui serait le ressort de l’intrigue. Cela a été davantage un problème pour moi que de l’écrire : trouver les mots m’est facile, les descriptions viennent toutes seules, et j’imagine bien ce que les personnages peuvent ressentir.

Quel est votre rapport avec vos personnages ?

J’ai eu l’intuition que mon personnage principal serait masculin (ça n’a pas plu à ma fille). Petit à petit, au fil de ma plume, mes personnages se sont mis à vivre, comme si une pièce de théâtre commençait. J’ai eu l’impression qu’ils étaient vivants et que c’était eux qui me racontaient leur histoire.

Il n’y a pas de correspondance avec des personnes réelles, comme mes enfants ont essayer de trouver. En revanche j’ai pu m’inspirer de faits qui se sont produits. Ainsi une de mes amies m’a dit qu’après la mort de son enfant elle ne pouvait plus ni dormir, ni manger. J’ai également trouvé dans un essai sur la période mérovingienne l’histoire d’un jeune homme devenu alcoolique parce que sa femme était morte en couches. Je me suis également souvenue d’avoir vu, en Espagne dans ma jeunesse, un garçon qui avait six doigts à une main. J’ai vérifié bien d’autres détails.

Avez-vous des difficultés d’organisation personnelle pour écrire ?

Oui, étant donné que je travaille à l’extérieur et qu’à la maison j’ai aussi un minimum d’entretien à assurer. J’ai beaucoup profité des vacances pour écrire et surtout relire, élaguer, depuis trois ans. Heureusement, j’ai un mari compréhensif, qui m’a énormément aidée à relire et à corriger le manuscrit.

Avez-vous réussi à montrer ce que vous vouliez prouver par ce roman sans dire le « message » trop explicitement ?

Peut-être ma foi chrétienne transparaît-elle trop dans ces pages ? Cependant je pense intimement que seul un chrétien peut “entrer en Moyen-Age” et donc, comprendre et aimer cette période.

Ecrire est-il important pour vous ?

Je trouve que c’est une activité valorisante, très gratifiante. Elle rend heureux ; c’est un bonheur de s’entendre dire :”ce que tu as écrit me fait du bien.”

De plus, il y a le plaisir de jouer avec les mots. Notre langue dispose de ressources insoupçonnées dans ce domaine, quand on cherche dans le vocabulaire d’autrefois…

Quels ont été les auteurs dont vous vous êtes inspirée ?

J’ai lu toute l’oeuvre de Jeanne Bourin (auteur de romans médiévaux), toute celle de la médiéviste Régine Pernoud, de l’historien Jacques Heers ; les romans policiers médiévaux de Ellis Peters et de Marc Paillet ; les biographies des rois de France de Georges Bordonove, les ouvrages d’Ivan Gobry ; Le bonheur des Capétiens de Jean-Clair Davesnes, la cour de France à l’époque féodale d’Emmanuel Bourassin, et beaucoup d’autres livres, trop nombreux pour que je puisse les citer tous.

Quels sont vos auteurs préférés ?

Jean de la La Varende, Barbey d’Aurevilly, André Maurois pour ses biographies, Stendhal, Le bal du comte d’Orgel de Raymond Radiguet, Tamerlan des coeurs de René de Obaldia, Le cheval rouge, splendide fresque historique de Eugenio Corti. Dans La joueuse de go de la jeune chinoise Shan Sa, j’ai admiré la construction romanesque. Il existe d’autres auteurs d’Extrême-Orient que j’admire énormément : Lin Yutang, Lao She et Ariyoshi Sawako.

Six questions de Proust

Quel est le personnage que vous aimeriez rencontrer ? Philippe Auguste.

Qu’aimez-vous à Paris ? Les berges de la Seine.

Quel est votre trait de caractère dominant ? Le désordre. La persévérance.

Quelle qualité préférez-vous chez un homme ? La délicatesse.

Et chez une femme ? La même. Le tact, l’attention aux autres.

Comment aimeriez-vous mourir ? Consciente. Vivre ma mort, et mourir vivante.

Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? Un livre.

De soie, d’or et de sang, aux éditions des Quatre saisons. Juin 2010. 223 pages. 15 euros.

Pour le commander, s’adresser à l’éditeur : Editions Les 4 saisons. 45 rue de Trévise. 75009 Paris. (UCTM Foyer Edwige Feuillère.) Courriel : theatremusique@free.fr Tél. 06 37 34 08 50 – 01 53 34 03 31.

Ou à l’auteur : Aude Monin-Pilorgé. 5 rue Léon Dierx. 75015 Paris.  Courriel : aude.amandine@gmail.com. Tél. 01 75 57 41 49.

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4 réflexions sur “Ecrire un roman historique : questions et jubilations

  1. Ce premier entretien est une réussite, donnant envie de lire le livre. Une question me taraude. Afin de mieux rentrer dans l’esprit de l’époque, l’auteur a-t-elle lu également des fabliaux?

  2. J’ai lu le livre, il est très évocateur. Même le langage employé, sans être indigeste ou incompréhensible, nous évoque ce Moyen-Age parisien. L’intrigue policière est fort bien menée, mais il faut accepter de ne pas tout comprendre avant la fin !
    C’est idiot, mais en lisant ce roman je me demandais si le héros de l’intrigue a conscience de vivre des éléments clés de notre histoire : tout semple couler de source, enthousiasmant, dépoussiéré !
    Un livre à lire et à offrir…

  3. merci de votre gentillesse, et, pour répondre à Fustel, bien sût, j’ai lu fabliaux, lais, farces, poèmes,et l’inoubliable « chanson de renart » que j’évoque dans un des chapitres…

  4. Je n’ai malheureusement pas pu capter la radio e votre discussion, mais le résumé ci-dessus donne envie de lire ce roman…Je sais à qui je vais l’offrir… à Françoise , ma femme qui va adorer !
    Merci chère Aude pour cette découverte.Bonne chance pour la suite!!!

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