Littérature ou journalisme ?

Certains articles écrits par des journalistes ont été publiés sous forme de recueil littéraire. On peut penser à ceux d’Albert Londres ou d’Albert Camus. Pourtant, on ne peut pas dire que tout journalisme est littéraire. Ce serait même, semble-t-il, le contraire. Mais alors, qu’est-ce qui distingue l’écriture journalistique de l’écriture littéraire ?

C’est une question que je continue de me poser, donc ces lignes ne sont une esquisse de réflexion.

Première distinction à faire : dans le journalisme, on peut séparer l’information factuelle, de l’analyse, et de l’opinion. La presse anglo-saxonne y tient encore plus qu’en France, semble-t-il. Dans le premier cas, l’article ou la brève répond aux questions qui, quoi, quand, où, et aussi souvent comment et pourquoi. Un adverbe exprime déjà un jugement (par exemple, « souligne-il pertinemment« . Le second cas, une analyse s’ajoute aux faits, tentant de montrer les causes, les conséquences, les hypothèses d’interprétation, les points de vues variés, bref, créant des liens nouveaux. Le dernier cas est celui de l’article d’opinion, l’éditorial par exemple, où un certain jugement entre en ligne de compte, de tous les degrés entre le positif et le négatif. A priori, ce jugement est mis en relief. Sinon, s’il infiltre les faits, il empêche l’objectivité.

Voyons pour la littérature maintenant. Dans un texte littéraire, comment l’opinion et le fait se partagent-ils le texte ? Je citerai le propos de Flannery O’Connor, écrivain américain du XXe siècle, qui donne des conseils aux jeunes auteurs de romans : « Tout ça ne veut pas dire que pour écrire un récit il faut oublier ou abandonner aucune de vos opinions morales. Vos convictions sont la lumière qui vous guide, mais elles ne sont pas ce que vous voyez, elles ne vous dispensent pas de voir. (…) Notre oeil englobe, avec tout ce qu’il peut percevoir du monde, notre personnalité tout entière. Il renferme le jugement. Le jugement a sa source dans l’acte de voir, et lorsqu’il ne l’a pas, ou s’il se dissocie de la vision, une confusion s’établit dans l’esprit, qui passe dans le récit. (…) Le débutant est habité par ses pensées et ses émotions, et non par l’action dramatique, et il est trop paresseux ou trop prétentieux pour descendre au niveau concret où opère la fiction. Il croit qu’il y a d’un côté le jugement, de l’autre les impressions des sens. »

Autrement dit, le « message » que l’auteur veut éventuellement faire passer ne doit pas venir dans la bouche où les pensées d’un personnage, mais de manière beaucoup plus implicite et diffuse, de telle sorte que le lecteur doive lui-même en tirer les conséquences. Dans l’écriture littéraire, les faits évoqués et l’opinion de l’auteur sont intimement liés par le regard même de l’auteur. On peut nuancer : l’auteur n’a pas forcément de message, la littérature n’est pas de la communication ; l’auteur n’est pas la même entité que la personne qui écrit mais celle qu’on déduit de la lecture ; un roman peut exprimer différents points de vue…

Ceci nous permet de dire que l’une des distinctions entre écriture journalistique et écriture littéraire vient du fait que les faits et le jugement sont, dans la première catégorie, séparés, et dans la seconde (ainsi que dans la presse d’opinion), mêlés. Cela ne signifie pas pour autant que la presse d’opinion soit de la littérature, puisque la littérature ne se réduit pas au caractère de de vision évoqué plus haut ; elle serait même, au contraire, le résultat d’une démarche excédant cette démarche. A méditer.

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