La littérature et ses enjeux – Entretien avec François Magné

Normalien, agrégé de lettres classiques et auteur d’une thèse sur Paul Valéry, François Magné enseigne les langues anciennes et la littérature en prépa littéraire. Il nous parle de la littérature et de ses enjeux, mais aussi de l’écriture, de l’édition, de la musique et de questions philosophiques.

Qu’est-ce qui vous a amené à enseigner la littérature ? D’où vous vient cet amour des lettres ?

Au départ, je n’avais aucun amour des lettres, mais au contraire une haine viscérale de la littérature. J’ai d’abord eu l’intention d’enseigner le grec ; c’était la langue qui m’intéressait. Comme il n’y a pas de filière d’enseignement du grec seul, j’ai fait la filière « lettres classiques ». Mais la littérature était au début un pensum que je me suis infligé pendant des années. J’ai fait mes études littéraires en m’ennuyant les trois quarts du temps. La plupart des oeuvres classiques m’ennuyaient terriblement et portaient sur des questions que je ne me posais pas, soulevaient des enjeux qui n’étaient pas les miens. Je baillais vertigineusement en lisant Balzac ou Flaubert. Mon rapport à la littérature est donc très curieux au départ. Avec le temps, je m’y suis fait, et tout simplement j’ai grandi.

En entrant en prépa, vous vouliez donc faire du grec… Quel a été le choc esthétique qui vous a fait changer ?

Il n’y en a pas eu. C’est toujours une tentation de raconter son histoire autour de quelques déclics, de quelques moments qui auraient fait pivoter, réorienter radicalement votre évolution. Mais c’est toujours une reconstitution : « le jour qui a tout changé », « l’expérience qui m’a bouleversé », « après ceci je n’ai plus jamais été le même »… Il n’y a généralement pas d’expérience de ce type dans la vie, sauf parfois des grands drames, des deuils éventuellement. En général, l’évolution se fait de façon souterraine et invisible, à une vitesse géologique.

J’ai fini par me rendre compte que peu à peu, à force de travailler sur certains textes, je m’étais attaché à certaines oeuvres et à certains auteurs. Cela s’est fait lentement. L’idée de lire de la littérature pour le plaisir m’a longtemps été étrangère. Du reste, quand j’ai du temps, je ne lis pas de littérature. J’aime bien lire des revues scientifiques par exemple, ou des choses sur la musique. Les choses se compliquent évidemment du fait que, comme j’enseigne la littérature, j’ai un rapport avec elle qui est professionnel donc parfois fastidieux, ou en tout cas réglementé. De ce fait, il m’est difficile d’aller spontanément et avec du désir vers une oeuvre littéraire, quand je dois travailler dessus. On peut retrouver un rapport agréable, mais le fait est que si je veux me changer les idées, par définition, je ne vais pas aller chercher un livre.

La littérature reste donc pour vous dans la sphère professionnelle…

Largement. Il y a des auteurs vers lesquels je retourne souvent, mais pas une infinité. Ces derniers temps, je me suis attaché à certaines choses de Kundera, que j’avais longtemps complètement ignoré. Les auteurs qui me ramènent à eux sont ceux vers qui je me sens un rapport de filiation ou de parenté intellectuelle, ou spirituelle – pour prendre un mot un peu pompeux, mais qui correspond bien à ce que je veux dire. Ce sont les auteurs qui me donnent le sentiment d’avoir partagé les mêmes difficultés existentielles, d’avoir eu la même relation aux grands thèmes de l’existence. Ceux qui m’attirent de façon irrésistible sont ceux qui parviennent à exprimer un point de vue singulier sur l’existence, et qui en même temps trouvent des mots suffisamment fins pour l’exprimer.

Les autres auteurs ne m’intéressent pas. Ceux qui ne font que raconter quelque chose, par exemple, m’indiffèrent complètement. La littérature d’évasion, de voyage, me tombe des mains.

Aimez-vous les auteurs qui évoquent la littérature elle-même, en jouant avec la matière littéraire, commme Mallarmé ?

J’ai un intérêt pour Mallarmé, mais pour ses passages qui présentent une réussite purement poétique. En d’autres termes, le Mallarmé un peu chinois, très artificiel, syntaxier, ne m’intéresse pas beaucoup. J’aime ses passages dans lesquels la finesse du jeu verbal est le moyen d’exprimer la finesse d’une vision poétique, mais pas ceux qui reposent sur de purs enjeux artificiels ou formalistes. Je ne suis pas en extase devant le dieu Mallarmé. L’avantage d’avoir mon âge, c’est de me permettre d’en prendre et d’en laisser. Quand on est étudiant, on est condamné à une espèce de respect en bloc qu’imposent les professeurs, une adoration systématique et contrainte. C’est aussi pour cela que je n’aimais pas la littérature : on voulait à tout prix me la présenter comme admirable, et je me réservais de ne pas tout admirer. Dans Mallarmé, il y a des choses que je trouve  imbuvables et ratées.

Qu’est-ce qui fait qu’un texte est littéraire ?

Je ne saurais vraiment le dire. On pourrait prendre une définition a minima : une oeuvre est littéraire si elle ne se propose pas un objet totalement prévu et délimité d’avance. Cet objet pourrait être, par exemple, le pur divertissement. Cela ne signifie pas qu’une oeuvre ne puisse pas divertir ; mais une oeuvre qui ne vise qu’à divertir n’est pas littéraire. Un objectif tracé d’avance pourrait également être celui d’embrigader les gens ou de les convertir à quelque chose. Une littérature purement militante glisse hors du champ de la littérature pour entrer dans la propagande, comme de nombreuses oeuvres de Sartre ou d’Aragon. Elles restent littéraires parce qu’elles utilisent des instruments, de moyens, des procédés littéraires ; mais elles sortent de la littérature.

Je dirais qu’il y a littérature à partir du moment où l’oeuvre (c’est une idée qu’on trouve chez Kundera) est en quête d’une vérité qui n’est pas établie, où elle vous invite à cette quête ; et l’oeuvre semble découvrir quelque chose en même temps que vous. L’auteur qui se lance dans une oeuvre dont la vérité n’est pas trouvée d’avance fait un travail littéraire. Celui qui écrit une oeuvre pour illustrer une vérité trouvée d’avance s’éloigne à mon avis de la littérature.

Mais il ne faut pas être dans la radicalité : il y a tous les degrés. Ainsi, il y a des oeuvres qui sont presque uniquement divertissantes, et qui restent néanmoins littéraires. Il ne faudrait pas opposer brutalement un art mineur, comme par hasard à destination des couches populaires, purement divertissant, avec la vraie littérature qui serait soi-disant réservée à l’élite, et forcément riche d’un contenu supérieur. Dans tous les arts, il y a tous les degrés, entre ce qui a plus ou moins de contenu. Mozart a composé des oeuvres insignifiantes, et à côté de cela, il peut exister des chansons populaires qui peuvent avoir une dimension spirituelle. Il n’y a pas d’opposition binaire, c’est plutôt une question de degré, d’ambition et de projet.

Que pensez-vous de ce schéma de Paul Valéry avec deux pôles : « prose », où le langage est un outil purement instrumental, et « poésie », où il est un matériau travaillé pour lui-même – les oeuvres littéraires se situant quelque part entre ces deux extrêmes ?

La poésie commence là où le langage n’est plus purement instrumental, et devient en partie l’objet d’un désir propre. Le danger et l’écueil de cela est le formalisme. La réflexion de Paul Valéry n’est pas une définition normative, mais plutôt un cadre très gérénal, définissant des points cardinaux. Il y a toutes les étapes intermédiaires, et pas la vérité à un bout et l’erreur totale à l’autre bout.

Grâce à quoi l’écrivain peut-il écrire de la littérature ? Et comment, dans le processus d’écriture, le caractère littéraire du texte advient ?

Un défaut très fréquent chez les jeunes écrivains, c’est de plaquer un caractère littéraire extérieur sur ce qu’ils font, en multipliant les panneaux indicateurs de littérature : inversion des épithètes, périphrases multiples, usage d’expressions consacrées par le journalisme ou par la critique. Je pense que l’on fait une oeuvre littéraire à partir du moment où ce que l’on cherche à dire appelle, en soi, des ressources qui sont littéraires. En d’autres termes, quand on est très jeune on écrit d’une façon « non littéraire » parce que l’on emploie un langage relativement proche du quotidien. Par la suite, votre langage s’enrichit, non parce que vous plaquez un langage plus compliqué ; mais parce que tout simplement, en mûrissant, en vivant aussi, vous avez étoffé votre sensibilité et les moyens de l’exprimer, de sorte que ce que vous écrivez devient plus riche. La dimension littéraire d’une oeuvre n’est pas une couche de vernis que l’on mettrait par-dessus un contenu qui lui-même serait neutre. La dimension littéraire d’une oeuvre n’est pas de la peinture ou du vernis, elle est l’étoffe même de l’oeuvre.

On ne se dit pas « Là je vais écrire littérairement, alors que je pourrais aussi écrire non littérairement ». A partir d’un certain niveau de maturité, d’expérience et de maîtrise, on écrit  littérairement de façon naturelle.

Au fil de votre vie, des liaisons se nouent, dans votre esprit, entre les mots et les choses. Ces liaisons se complexifient avec l’âge. De même que vous établissez des liens avec des lieux et avec des gens, ces liens se diversifient, s’affinent, s’épaississent au fil du temps, par osmose ou par interpénétration. De même, vous nouez avec le langage des rapports plus nombreux, plus fins et plus subtils. Donc, quand vous voulez dire quelque chose, il vous vient un langage plus riche, plus fin, plus nuancé, et donc plus littéraire. Et pas parce que vous collez des processus, des mots pittoresques ou des couleurs artificielles. Le mauvais écrivain passe effectivement une surcouche d’empois verbal sur des choses qu’il pourrait dire plus simplement.

Le talent littéraire serait en quelque sorte inné ?

Naturel oui, mais pas inné : on ne naît pas écrivain. En revanche, c’est un processus qui se fait progressivement, au fur et à mesure de votre développement intellectuel, humain, moral, etc. Cela dit, vous pouvez aussi apprendre lucidement à écrire mieux. Vous pouvez suivre des ateliers d’écriture, vous faire des carnets, de petites notes. De temps en temps, vous découvrez un mot, vous vous rendez compte que ce mot est riche, qu’il vous permet d’exprimer des choses plus finement. Vous le notez et le réemployez la fois suivante, et petit à petit vous l’assimilez. Nous faisons tous du réemploi, on pourrait même dire du vol.

Parfois nous oublions que les expressions que nous prenons le plus de plaisir à employer, nous les avons trouvées telles quelles chez quelqu’un d’autre. Alors que nous les avons assimilées depuis si longtemps qu’elles nous semblent intimement de nous. Nous avons parfois la surprise de les retrouver chez quelqu’un d’autre, et nous nous rendons alors compte que nous avons fait un emprunt, mais tellement intériorisé que nous avons oublié que c’en était un. Mais après tout, il n’y a pas de propriété exclusive.

La littérature moderne privilégie davantage le matériau langagier, par rapport à une écriture classique où le contenu est, bien que mis en valeur par la rhétorique, primordial. Comment pourrait-on inventer une littérature moderne qui fût un équilibre entre ces deux perspectives?

Je ne pense pas qu’il y ait un déséquilibre. L’excès de formalisme qu’on a pu imputer à une certaine littérature du XXe siècle correspond aussi à une époque, de repli de la littérature peut-être, à un moment où les écrivains se sentaient coupés du pouvoir, de l’économie et de la société, et se repliaient dans leur tour d’ivoire. Je ne pense pas que le volontarisme soit efficace dans ce domaine : on ne peut pas décréter qu’on va faire telle oeuvre, et la faire.

Par ailleurs, aujourd’hui, avec la massification et la création de la société de consommation au XXe siècle, ce que peut être encore la littérature subit de très fortes contraintes. A l’heure actuelle, nous sommes plus éloignés que jamais du schéma idéal, selon lequel quelqu’un écrirait une oeuvre de valeur et serait publié parce que son oeuvre a de la valeur. Ce qui se passe, c’est que l’attente du public est relayée sous forme de contrainte par les éditeurs sur les auteurs. Un auteur qui veut être publié ne doit pas se poser la question : « Comment faire une belle oeuvre ? », mais : « Quel segment du marché vais-je viser ? Et comment vais-je m’adapter à son exigence ? » Si on ne le fait pas, on n’est tout simplement pas édité.

C’est pour cela qu’il y a aujourd’hui une perte du caractère littéraire des livres qui sortent, autrement dit, une baisse du niveau des exigences littéraires formelles. Comme il y a plus de lecteurs qu’avant, les éditeurs, comme tous les gens qui veulent gagner de l’argent, visent le public le plus massif possible. Certes, il y a encore quelques éditeurs qui visent un marché de niche, celui d’un public cultivé, et qui publient encore des oeuvres très ambitieuses d’un point de vue formel. Mais si à l’heure actuelle, les grands succès de librairie – je ne citerai pas de nom –, les livres qui se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires, sont écrits dans un style pitoyable par rapport à celui des grands classiques du XIXe siècle, Flaubert par exemple, ce n’est pas parce que notre époque est décadente, c’est parce que la structure du marché littéraire a changé, et donc les éditeurs s’y adaptent. Il y a aujourd’hui des gens qui écrivent comme Flaubert, ou qui sont les équivalents de Flaubert pour notre époque, c’est-à-dire des gens faisant des recherches formelles exigeantes. Mais ces gens-là vendent peu de livres, car il y a peu de public pour en acquérir.

A l’époque de Flaubert, il y avait donc moins de lecteurs, ou peut-être étaient-ils plus cultivés?

Il y avait beaucoup moins de lecteurs, en moyenne plus cultivés. Ce qui ne veut pas dire que les gens étaient plus intelligents à l’époque de Flaubert. Cela dit, il y avait déjà de la littérature de consommation courante, des feuilletons. Avec d’ailleurs des auteurs de qualité, comme Dumas ;  ils étaient certainement plus faciles d’accès que Flaubert.

Dans les salons littéraires du XVIIe et XVIIIe siècle, le public était plus cultivé que la masse des lecteurs d’aujourd’hui. Est-ce pour cela que les oeuvres (celles qu’on en a gardées tout au moins) sont de grande qualité ?

A l’époque classique, jusqu’au milieu du XVIIIe, le public est extrêmement homogène, pour la bonne raison que seules les classes économiquement aisées ont les moyens de lire et d’acheter des livres – les livres coûtent relativement cher. Aussi la littérature est-elle également très homogène. Cela dit, on trouvait déjà à l’époque tous les degrés, du plus exigeant au plus divertissant. Madame de Sévigné explique qu’elle adorait les romans de La Calprenède et d’autres auteurs qui ont sombré dans un oubli… salutaire, dirons-nous. Il y a eu à chaque époque tous les niveaux d’exigence et tous les niveaux de divertissement. Cependant, au XVIIe, la question du public à atteindre ne se posait pas pour les auteurs, parce que le public était donné d’avance. Ce public pouvait cependant être volage, sensible aux effets de mode, donc l’auteur devait avoir sa stratégie de marketing. Mais c’était moins sélectif, moins impitoyable qu’aujourd’hui.

Aujourd’hui, être publié est un parcours du combattant. Et si l’on veut faire une oeuvre qui soit vendue, il faut tout programmer d’emblée en fonction des attentes du public. L’idéal est de formater son oeuvre selon les principes de fonctionnement des séries américaines. Par exemple, il faut qu’il y ait un rebondissement ou un élément pittoresque toutes les n pages, de même que dans les feuilletons américains, en raison des coupures publicitaires, il doit y avoir un rebondissement toutes les 7 à 9 minutes. C’est un peu déprimant.

Mais ce système ne dépend-il pas du public visé par l’éditeur, qui peut être exigeant en qualité littéraire ?

Oui. Cela dit, même Gallimard, aujourd’hui, vend des produits grand public, très formatés, et écrits dans un style déplorable. Mais Gallimard maintient aussi sa niche littéraire. Si vous voulez gagner de l’argent en vendant des livres, il faut formater votre oeuvre. Le pire, c’est que les éditeurs sont convaincus d’être détenteurs de ce qui est vraiment de la littérature. Pour eux, la vraie littérature va être celle qui va se vendre. Si vous soumettez un manuscrit à un éditeur, il ne vous dira pas : « Votre livre est mal formaté selon les attentes de notre public ou de notre segment marketing », mais : « Votre livre est mauvais. » C’est d’ailleurs un sujet qui est traité plaisamment – même si en l’occurrence il est transposé dans le monde cinématographique –  dans Le Mépris d’Alberto Moravia, qui est un roman des années 1950. C’est très savoureux. Un homme, scénariste pour le cinéma, a un producteur qui ne produit systématiquement que des produits commerciaux, tout en prétendant  ne choisir que sur des critères artistiques. Cette hypocrisie est familière aux éditeurs.

Je sais, c’est un peu lugubre. Je connais plusieurs personnes littérairement douées dont les manuscrits leur sont systématiquement retournés. J’ai une amie qui a un grand talent littéraire, qui écrit pratiquement une oeuvre par an ou tous les deux ans ; elle me les fait toujours lire, je les trouve toujours très beaux, mais ils n’ont été acceptés par aucun éditeur. Un autre de mes amis a déjà été publié, mais on a publié celui de ses livres qui est à mon avis le moins bon. Les suivants étaient bien mieux écrits, et ils ont été refusés.

N’y a-t-il cependant pas une suffisante diversité d’éditeurs pour accueillir tous les profils ?

En effet, certains éditeurs publient de la qualité littéraire. Mais c’est un tel marché de niche, tellement réduit, qu’il ne peut pas se permettre de prendre des risques et de perdre de l’argent. Résultat, il ne publie que des gens qui arrivent avec des garanties. C’est-à-dire des gens qui sont déjà un peu connus, qui ont des affinités. Il publie des romans écrits par des gens qui appartiennent déjà un minimum au milieu artistique ou mondain. Si vous êtes totalement inconnu et que vous n’avez pas d’accointances, pas de relations, Gallimard ne vous publie pas.

Par ailleurs, les éditeurs littéraires reçoivent des centaines de livres par mois. Une grande majorité des manuscrits vont directement à la poubelle. Certains éditeurs comme le Seuil, par exemple, n’ouvrent même pas des manuscrits envoyés par des gens qu’ils ne connaissent pas. C’est-à-dire que dans le service, l’enveloppe arrive, on ouvre le manuscrit ; l’auteur est inconnu, le manuscrit va à la poubelle. On les fait parfois consulter rapidement par des stagiaires. Une de mes soeurs a fait cela pendant un an au Seuil. Elle m’a expliqué qu’hormis elle, personne ne regardait jamais ces livres. Elle en regardait quelques dizaines. Effectivement, l’immense majorité était digne d’aller à la poubelle. Parce que beaucoup de gens se croient écrivains, et n’ont aucun talent.

En quoi la littérature a influencé la civilisation ? (politique, arts, moeurs) Quel est son pouvoir en dehors de celui du langage ?

Ce n’est pas quelque chose sur laquelle j’ai une opinion arrêtée. Selon mes moments plus ou moins idéalistes ou cyniques, j’hésite entre différents degrés de radicalité dans la réponse. Les mauvais jours, je serais tenté de dire que la littérature n’a aucune influence. D’autres jours, quand je suis optimiste, je dirais qu’elle a une influence infinitésimale. Aujourd’hui comme à d’autres époques.

Je pense qu’il est tentant de lire la littérature dans un sens causal, c’est-à-dire que « Voltaire a façonné son temps », que « Rabelais a eu une grande influence sur son temps », mais j’ai peur qu’il en aille un peu comme il en va des grands hommes. A chaque époque, les grands hommes sont projetés au premier plan par des forces profondes, sans lesquels ils ne pourraient pas exister. Donc, de même que je ne pense pas que les hommes fassent l’histoire, mais sont au contraire largement faits par elle, je pense que les écrivains sont largement faits par l’époque. Cela dit, ils peuvent ensuite acquérir une certaine influence, plutôt après leur mort, par l’éducation notamment. D’un certain point de vue, je pense que Victor Hugo a une influence, mais par le système éducatif français, et non par la force propre de son oeuvre. Les gens qui sont capables d’être touchés par l’oeuvre de Victor Hugo sont des gens très éloignés des mécanismes de pouvoir. Les hommes politiques ne lisent pas de littérature. Les grands entrepreneurs ne sont pas influencés dans leur décisions économiques par la littérature.

Mais n’y a-t-il pas eu des auteurs – Camus, Aragon pour la gauche par exemple – qui ont influencé la politique de leur époque ?

Il y a eu de nombreux auteurs communistes, mais je ne pense pas que leur emprise sur la société soit très réelle. Malheureusement, le fonctionnement de la société est déterminé par des forces purement économiques, purement matérielles. Je pense que les oeuvres des auteurs accompagnent les changements, les commentent, les reflètent, les manifestent, les rendent visibles dans la conscience des gens ; mais leur pouvoir causal me semble très réduit. C’est un peu déprimant là aussi.

Je ferai un petit parallèle avec la biologie. Les études des trente dernières années dans les neurosciences suggèrent que la conscience chez l’être humain est un pur épiphénomène, secondaire.  Quand nous croyons prendre une décision consciente, les circuits cérébraux qui commandent l’action ont déjà envoyé des instructions nerveuses aux muscles, et c’est subsidiairement, ensuite, que le cerveau envoie également une notification à la conscience pour l’avertir. Mais le traitement neuronal étant plus rapide dans l’aire de la conscience, le sentiment que nous avons d’être conscients d’une chose précède le sentiment que nous avons d’avoir pris une décision. Résultat, nous croyons décider, par exemple de bouger le bras, lever la main ou ouvrir un livre, alors qu’en fait, la décision consciente est un épiphénomème d’un mécanisme purement déterminé.

La tendance des sciences des trente dernière années va vers un retour au déterminisme. Après tout, ce serait logique : nous sommes composés de matière, et la matière est soumise au déterminisme. A moins d’adhérer à une forme ou à une autre de dualisme des substances, il est difficile de supposer qu’il existe une volonté libre. A la limite, la question est trop abstraite. De même que je ne pense pas qu’il existe une volonté libre, émancipée des contraintes de la matière, de même je doute fort que la littérature ait une emprise, un pouvoir causal fort dans un monde largement mû par des forces économiques et matérielles.

Cependant, le fait de savoir qu’il existe des forces matérialistes qui nous déterminent n’empêche en rien de vivre sa vie en la ressentant comme libre. Le fait de savoir que l’amour relève en dernière instance de la biologie n’empêche pas d’être heureux en amour, de vivre l’amour comme une belle chose, pleine de lyrisme. La connaissance ne déflore par le monde.

Malgré tout, si l’on arrive à un certain niveau de désillusion, on peut penser que l’amour, la volonté sont illusions.

Pas nécessairement des illusions. Il s’agit la façon dont les choses se vivent au plan de la conscience. Nous sommes susceptibles de différents niveaux de description, et chacun d’entre eux est légitime à sa façon ; même s’il semble qu’en dernière instance l’ordre de l’univers soit effectivement un ordre déterministe.

Vous aimez la musique ; quel lien faites-vous entre la littérature et la musique, comme langage par exemple ?

Je ne considère pas la musique comme un langage. Cela me semble une métaphore discutable. Le champ du langage et le champ de la musique sont dans la continuité l’un par rapport à l’autre. Je dirais que l’une commence là où l’autre s’arrête. C’est une idée développée par Wagner dans ses écrits théoriques au XIXe siècle, reprise par Baudelaire dans ses textes sur la musique. Les deux champs sont dans la continuité. Il y a des intermédiaires entre les deux ; on pourrait dire que la poésie est à mi-chemin. Mais je ne pense pas qu’on puisse dire que la musique soit un langage. La musique exprime, mais pas en dégageant une signification.

Cependant, dans les opéras, les paroles se mêlent à la musique…

Oui, mais la musique fournit une résonance aux paroles, une amplification. Elle leur prête des forces expressives, elle en prolonge le contenu implicite, elle en dégage la vigueur expressive, mais par des moyens qui sont les siens, qui sont différents. Donc ce n’est pas, malgré tout, un langage. Enfin, c’est une question qui est débattue ad nauseam par les théoriciens. En tout cas, je ne dirais pas que la musique me dit quelque chose.

Qu’est-ce qui définit la musique, hormis le plaisir esthétique qu’elle suscite ?

La musique ne me donne pas un plaisir avant tout esthétique. Cela dépend : il y a des auteurs chez qui la dimension esthétique prime. Pour moi, la musique est un résonateur des énergies, de l’énergie vitale ; un moyen, comme dit Nietzsche, de « donner aux passions le moyen de jouir d’elles-mêmes » ; un moyen de développer ce que nous portons en nous, de vivre par procuration, de nous donner ce que l’existence ne donne pas toujours ; d’amplifier par ailleurs ce que nous avons vécu dans notre vie. Oscar Wilde dit que « la musique réveille en nous des chagrins qui avaient été cachés à nos larmes ». Cela me semble une belle définition.

Il y a toutes sortes de plaisirs musicaux. Il y a le plaisir purement formel d’une fugue de Bach dans laquelle toutes les lignes musicales se réunissent miraculeusement à la fin, dans une sorte d’équilibre supérieur. Il y a le raffinement de sonorités d’une certaine musique française, de Debussy ou Ravel par exemple, où il y a aussi une sensualité des timbres. Il y a la musique qui joue sur la corde sensible de nos émotions intimes, celle de Chopin par exemple ; c’est un lieu commun de citer Chopin quand on parle d’émotions intimes, mais c’est une réalité. Et puis celle que je place au-dessus des autres – mais ce n’est pas un jugement de valeur, c’est par rapport à moi -,  celle qui me donne le sentiment de vivre avec une puissance – au sens nietzschéen du terme -, avec une intensité de résonance : la grande musique post-romantique allemande, notamment Wagner, mais également Bruckner, Mahler. J’aime cette musique qui donne le sentiment d’exister à une autre intensité que ce que la vie procure d’ordinaire.

Ce sont des plaisirs musicaux différents qui ne sont pas incompatibles. Il y a peu de plaisirs musicaux que je n’aime pas du tout. Je n’aime pas beaucoup la musique italienne en général, mais plus par manque de sensibilité méridionale ; j’aime certains compositeurs italiens mais ce n’est pas ceux que je préfère. J’avoue que je suis plutôt un « homme du nord » du point dez vue de la musique. Les musiques qui ne m’intéressent pas sont les musiques religieuses purement célébratives. J’aime les musiques qui ont une dimension spirituelle, à condition que ce ne soit pas trop liturgique. J’aime certaines messes mais je n’aime pas beaucoup les Te Deum ; cette adoration assez tonitruante me lasse assez rapidement. J’aime les messes de Bruckner mais je n’aime pas beaucoup la Missa solemnis de Beethoven. Je n’aime pas les pompes religieuses. J’aime la Passion selon saint Matthieu de Bach mais moins le Magnificat par exemple.

Je suis peu porté sur les musiques trop sentimentales. Je n’aime pas beaucoup Chopin ; j’en vois la beauté, mais je vais rarement dans ce mode de fonctionnement. J’avoue que je n’aime pas beaucoup les opéras dont les intrigues tiennent trop du fait divers. Vous ne me ferez pas écouter Mascagni ou Leoncavallo. En revanche j’aime bien Puccini. J’aime la musique qui fait beaucoup de bruit en général, celle qui me donne le sentiment d’élever un peu sa voix à la résonance de l’univers, plus qu’à se faire le porte-parole d’une vérité révélée.

Je crois que votre période intellectuelle favorite se situe de 1870 à 1940, avec Oscar Wilde, Paul Valéry, André Gide… Est-ce parce qu’elle est une période de désenchantement par rapport aux valeurs qui ont dominé jusqu’au XIXe siècle ?

Je crois que c’est l’une des périodes où l’on a poussé le plus loin à la fois la lucidité, et en même temps où l’on a eu les moyens les plus fins par l’exprimer. C’est cela que j’aime. Je n’aime rien tant que de voir une expression très nuancée, très fine, avec des trouvailles personnelles, mise au service d’une pensée qui brise les idoles, qui dénonce les hypocrisies ou les naïvetés.

Merci d’avoir répondu à nos questions.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s