Internet : le parricide de l’auteur ?

Et autres élucubrations à propos la Toile où nous sommes empêtrés.

Réflexion intéressante sur le concept Internet dans Internet, l’inquiétante extase d’Alain Finkielkraut et Paul Soriano ; il s’agit d’une conférence-débat organisé en 2001 (il y a déjà dix ans donc) par la Fondation du 2 mars.

Finkilekraut cite l’extrait du livre Marchands et citoyens, la guerre de l’internet de la journaliste Mona Chollet : « [Sur Internet], l’auteur ne disparaît pas ; bien sûr, en revanche, il quitte son piédestal sur lequel la prédominance des supports statistiques – livres, disques – avait permis qu’on le place. Son propos peut être en permanence modifié, complété, voire, s’il ne s’agit pas de fiction, contesté, réfuté (…). La recombinaison permanente met en évidence la relativité et la précarité de tout savoir. Sur l’Internet, l’auteur se rapproche du simple quidam, et le simple quidam se rapproche de l’auteur. »

Un peu avant, déclare Alain Finkielkraut : « Nul besoin d’Internet pour lire. [Mais] on a besoin d’Internet pour mettre les mots en mouvement, pour les faire voler, pour en finir avec le scripta manent ! On a besoin d’Internet pour passer de l’auteur et des égards qu’on lui doit, à la communication exubérante et au droit d’être auteur désormais reconnu à chacun. On a besoin d’Internet pour dissoudre toute sacralité, toute altérité, toute transcendance dans l’information et dans l’interaction. On a besoin d’Internet pour passer de l’oeuvre à ce qu’on appelait, avec une subversive majuscule, dans les années soixante-dix, le Texte. (…) Dans le monde de l’oeuvre, le lecteur a des comptes à rendre, dans le monde du Texte, le lecteur joue. (…) L’oeuvre oblige, le Texte est à disposition. »

C’est à cause de cet arbitraire de l’interprétation que Socrate avait privilégié la transmission orale. Son disciple Platon a exprimé dans Phèdre son inquiétude sur les textes soumis aux interprétations éloignées du sens voulu par l’auteur, de façon singulière.

Au-delà de ces questions de théorie esthétique et littéraire, soulignons surtout qu’Internet, en posant un écran entre les individus, réduit considérablement leur connaissance de l’autre, en tant que personne incarnée. Si son versant positif est sa dimension communicative, Internet empêche souvent des échanges qui auraient pu avoir lieu dans le réel. Préférez-vous un vrai débat autour d’un verre ou des clics sur un forum de discussion ? Un dialogue sur un canapé ou un tchatt sur Facebook ? Vous me direz que vos proches sont (paradoxalement) parfois loin, et que vous ne pourriez les voir aussi souvent si vous n’aviez pas Internet. Mais si vous n’aviez pas d’ordinateur, n’auriez-vous pas plus de temps pour aller les voir ? De plus, d’autres peut-être tout proches (votre voisin de palier, de banc de fac ou de bureau) auraient peut-être des discussions potentielles aussi passionnantes, ou simplement sincères ; mais le media vous projette dans des directions différentes.  

Des échanges incarnés sont plus vrais, puisqu’ils se font généralement entre deux personnes qui se connaissent, et seront donc plus à même de comprendre le propos de l’autre, évitant cette dérive dans l’interprétation. Si même dans le dialogue incarné, « entre ce que je veux dire, ce que tu veux comprendre, ce que je crois dire, etc. », la communcation est difficile, qu’en est-il sur Facebook, où l’on ne peut connaître les réactions et les pensées des autres que par d’uniformes « smileys » ? Symboles d’ailleurs appauvrissants et annulant la singularité de la personne dont le sourire n’est pas ceci « 🙂 » mais un mouvement irreproductible et idiosyncrasique.

Je ne nie pas que Facebook présente certains avantages. Un prochain billet vous fera part de quelques réflexions à cet endroit. D’ici là, passons moins de temps sur le net et plus autour des tables !

 

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