Pastiche de Montesquieu – « Lettres imeldiennes »

D’Imelda à Blogo

            Je vis hier une chose assez singulière, quoiqu’elle se passe tous les jours à Paris.

        Dans les rues, les hommes et les femmes parlent dans une petite machine noire qu’ils portent à leur oreille. On dirait parfois qu’ils discourent seuls ; ils appellent cela « dans une oreillette ». Ici, un homme fait mille reproches à une personne invisible. Là, une femme parle très fort du prochain souper composé de poisson et de fenouil, choses de première importance. Dans le métropolitain, on est brusquement réveillé par une sonnerie stridente. Qui pourrait le croire ? Sur le quai d’une gare, on voit deux individus crier l’un à l’autre « Je suis là » dans leur « téléphone portable » (c’est ainsi que l’on nomme la singulière machine), alors qu’ils s’aperçoivent déjà.

        Quand ils se trouvent à court d’occupation, les hommes de Paris sortent le petit objet de leur poche et appuient sur les touches. Certains disent qu’il a fait baisser la prise de tabac : on a changé de moyen de se donner une contenance. Me croirais-tu si je te disais que j’aperçois parfois un attroupement, dans lequel nul ne parle à son voisin, mais communique avec d’autres personnes invisibles ? Je ne suis peut-être pas loin de la vérité si je dis qu’en une journée entière, ils parlent plus avec leur téléphone qu’avec leurs voisins. J’ai même lu dans une gazette que les hommes souffrent plus de se séparer de leur téléphone que de leurs parents et relations. Ils consacrent pour lui des sommes vertigineuses. D’autant qu’apparaît chaque jour un modèle nouveau, plus parfait que celui de la veille. Avec cette machine, on peut prendre des images, écouter des motets, capturer des conversations. J’attends avec impatience le jour où il fournira le déjeuner. Quant aux petits enfants, on fabrique tout exprès pour eux de ces machines, avec deux boutons seulement. J’ignore toute l’opprobre qui peut déferler sur l’individu qui ne possède pas l’un de ces petits objets. S’il est roué de coups, le châtiment sera encore trop magnanime.

De Paris, le 13 de la lune de Décembre.

 

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3 réflexions sur “Pastiche de Montesquieu – « Lettres imeldiennes »

  1. Facebook, le portable…soit. Demain, chère amie, nous t’offrons un pigeon voyageur et une belle couverture pour faire des signaux de fumée. Ne nous remercie pas, c’est normal, ça nous fait plaisir.

  2. Le fait que les deux articles se suivent est un hasard ! J’ai écrit le pastiche dans le cadre de mon atelier d’écriture, et on nous avait imposé de travailler sur un aspect de notre société actuelle, comme les supermarchés, les portables, etc. 🙂

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