Ecrire l’histoire à vingt ans – Entretien avec Gabriel Dubois

Etudiant en sciences politiques, Gabriel Dubois a publié en 2008 La Saga capétienne, un essai sur l’histoire de la dynastie des Capétiens, auquel il a travaillé pendant son lycée ! Comment sa passion pour l’histoire s’est-elle concrétisée par l’écriture ? Réponses dans cet entretien exclusif.

 

Comment avez-vous commencé à connaître l’histoire, et à l’aimer ?

C’est une longue histoire… Aussi loin que ma mémoire remonte, je crois bien avoir toujours aimé l’histoire, et réclamé que l’on m’en raconte ou m’en lise, essentiellement l’histoire de mon pays. Dès que je l’ai pu, j’ai moi-même lu à peu près tout ce qui me tombait sous la main. Des albums d’abord, notamment la collection La vie privée des hommes, dont les illustrations ne sont pas étrangères à la sympathie que je pouvais cultiver alors pour la matière. Puis avec l’adolscence vinrent des ouvrages plus sérieux et fournis. Le premier vrai livre d’histoire qui me fut offert était le Napoléon de Jean Tulard, pour mes treize ans. Je me plongeai dedans avec avidité. Très rapidement mes champs de préférence se déterminèrent : l’histoire de mon pays et de sa sphère d’influence ; une large période, courant de Louis XI à la Révolution, et en son sein une préférence nette pour ce que l’on appelle le Grand Siècle.

L’amour de l’histoire est sans doute lié à l’amour de mon pays et de ses peuples, au sentiment de proximité charnelle que je peux entretenir avec lui. L’étude de l’histoire, elle, est une autre question, plus liée au souci de méditer nos actions passées, leurs conséquences, leur sens profond, la portée qu’elles peuvent avoir dans l’histoire des idées ou nos comportements sociaux actuels. Etudier la façon dont nos ancêtres ont vécu, pensé, agi, voilà une des grandes vertus de la science historique. Si la frontière entre eux et nous est à jamais infranchissable, c’est un peu d’eux que nous retrouvons en nous, tant nous ne sommes que des héritiers.

Comment en êtes-vous arrivé à décider d’écrire un livre d’histoire ?

     C’était alors l’année de ma troisième, je lisais abondamment des biographies de rois de France. Louis XIV de François Bluche, Louis XV de Michel Antoine, Louis XVI de Jean de Viguerie, Louis XI de Jean Favier, etc. Un problème se posa alors. Ou plutôt deux.

Dans le cadre de mes recherches personnelles je cherchais une synthèse en un seul volume sur l’ensemble de la dynastie capétienne, soit de Hugues Capet à Louis XVI (excluant Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe Ier), synthèse qui ne soit pas une simple chronologie améliorée mais un véritable ouvrage de référence, facile d’usage et agréable à la lecture.

Parallèlement je me demandais ce que je pourrais bien faire de toutes ces connaissances acumulées. Seraient-elles un trésor stérile conservé pour moi seul ? Mes recherches furent infructueuses. Je ne trouvai qu’une histoire des Rois et reines de France par le duc de Castries, publiée en 1973 et jamais rééditée, une Histoire des rois de France par Joseph Calmette en 1943 et une Histoire des rois de France par Antoine de Lévis Mirepoix, publiée en 1965 et rééditée en 1985. C’est ce dernier volume que je me procurai par correspondance. Constatant le vide de l’historiographie actuelle, avec un certain aplomb et beaucoup d’inconscience, je décidai de me lancer moi-même dans la rédaction de cet ouvrage. Nous étions dans les quinze derniers jours de ma troisième.

Combien de temps avez-vous mis à l’écrire ?

J’ai passé aux recherches historiques et à la rédaction proprement dite les trois années de mon lycée. Puis, ma première année d’études supérieures fut consacrée à la relecture, aux corrections nécessaires, mais hélas insuffisantes, et à quelques ajustements ou à des recherches à la marge. Soit un total de quatre années, de la rédaction du premier mot, à la dernière correction.

Rédigiez-vous au fur et à mesure de vos recherches ? Comment se déroula exactement la rédaction du livre ?

Mon jeune âge m’interdisait l’accès aux archives. J’ai donc dû me débrouiller avec les ouvrages disponibles dans les bibliothèques publiques et le commerce, ce qui constitue déjà un fond fort appréciable, considérant l’immense travail historiographique déjà réalisé, ainsi que les mises en volumes imprimés de nombreux documents d’archives.

Concernant la rédaction proprement dite, j’ai construit l’ouvrage comme une maison. J’ai d’abord posé les fondations en rédigeant l’ossature à l’aide d’ouvrages généraux, puis j’ai procédé à une seconde écriture avec des documents correspondant à des points plus spécifiques, et ainsi de suite, jusqu’à ce que j’estime les points abordés correctement traités, rentrant donc de phase en phase dans une plus grande minutie documentaire. Ce n’est pas forcément ainsi que je travaillerai aujourd’hui, mais je pense que la méthode convenait parfaitement à l’époque, considérant mes faibles moyens d’investigation.

La construction de l’ouvrage, elle, suit une progression chronologique. Chaque souverain ayant droit à un chapitre. Une dernière partie, plus thématique, concerne les institutions de l’Ancien Régime. J’estime, en effet, qu’il est difficile de comprendre ce riche corpus institutionnel en ignorant l’histoire qui présida à sa constitution. Il est tout autant difficile de comprendre l’histoire si on ignore les institutions qui réglaient la vie des gens.

Concernant votre bibliographie, comment avez-vous sélectionné vos sources ?

Ce travail s’est d’abord révélé difficile, compte tenu de mes limites en la matière. En effet, la consultation d’une bibliographie ou la sélection d’ouvrages est en soi un art spécifique et difficile. J’ai donc d’abord avancé à l’aveuglette, avec ce que j’estimais être des ouvrages de référence. Puis, grâce à ceux-là même, j’ai pu remonter la corde des références, en utilisant leurs propres bibliographies, utilisant en somme les références des références… J’ai ainsi pu réaliser mes recherches personnelles sur des bases plus solides.

J’imagine que vous avez pu mieux connaître les principaux historiens médiévistes ou modernistes ?

Oui, tout à fait. J’avais déjà quelques lueurs, des noms connus, parmi les « stars » du milieu, comme Georges Duby, Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy Ladurie, François Bluche, Michel Antoine, Jacques Egret, etc. Mais également des hommes comme Georges Bordonove pour le grand public.

De ces lueurs j’ai pu approfondir ma connaissance d’autres historiens, plus méconnus, mais d’un grand intérêt pour ma période

En écrivant votre ouvrage, des questions et des évidences historiques se sont probablement imposées à vous. Avez-vous trouvé une « thèse » comme fil conducteur de la Saga capétienne, ou est-elle purement narrative ?

Compte tenu de mon jeune âge, si j’ai pu développer quelques idées personnelles que j’ai choisi d’instruire dans l’ouvrage ou de garder pour moi, je n’ai pas développé de thèses particulières. J’estimais, et j’estime toujours, que de telles audaces doivent être en écriture publique (c’est à dire pour un ouvrage publié) réservées à des spécialistes, dont la connaissance de la question garantit le lecteur contre les approximations ou les torsions de l’histoire à des fins idéologiques.

Ainsi, si je compte bien défendre dans l’avenir, certaines thèses personnelles, cela ne pourra se faire qu’au prix d’études très fouillées des sujets abordés. Ce ne pouvait être le cas sur une période aussi vaste.

Il est en effet difficile de faire concurrence aux universitaires…

Oui. Par ailleurs, un historien du dimanche ne saurait être autre chose qu’un franc-tireur des sciences historiques, développant quelques sujets pointus, réalisant des synthèses de vulgarisation ouvertes au grand public, ou bien publiant un ouvrage dont la vocation est de relancer un domaine de recherche ; autrement dit, de susciter un débat dans les milieux d’historiens professionnels. Franc tireur, ou chasse-pierres conviendrait bien également.

Que nous apprennent les Capétiens sur les grands principes que sont une nation, une dynastie, un pays, un souverain ?

Les Capétiens sont un merveilleux exemple de tempérance tout au long de leur histoire. Certes chaque souverain a ses spécificités, ses qualités, ses faiblesses, est porteur de son projet propre. Mais en définitive, une ligne générale peut être tracée.

De Robert le Fort en 866 à l’exécution de Louis XVI en 1793, on voit se dérouler une ligne directrice : l’accroissement du domaine royal au sein des territoires français, l’embellissement mesuré de nos frontières nationales selon la règle du pré-carré, l’affermissement de l’autorité royale dans le respect des coutumes et traditions des Etats, l’élaboration d’un authentique Etat moderne en conformité, cependant, avec la morale française, c’est à dire le catholicisme.

En effet, si certains souverains ont pu se défier de Rome, jamais il n’y a eu en France les véléités dominatrices des Hohenstaufen ou des Habsbourg, ni les dérives des Plantagenêts. Un schisme à la Tudor était inimaginable. C’est une véritable spécificité française, d’avoir toujours su maintenir l’indépendance du pouvoir avec la papauté, sans pour autant couper les ponts. Et pourtant Dieu sait que les conflits n’ont pas manqué, de Guillaume de Nogaret giflant le pape à Anagni, à Louis XIV faisant promulguer la déclaration des quatre articles du gallicanisme.

Par ailleurs, les Capétiens nous montrent ce qu’une dynastie représente lorsqu’elle s’enracine dans une véritable continuité. Son destin se mêle à celui de ses peuples. La personne de ses rois fait corps avec la nation dont elle prend la tête. Pour ainsi dire, le souverain, inscrit dans sa dynastie, représente la chaîne des temps, il est l’incarnation de la permanence nationale. Tant et si bien qu’en 1789 encore, les députés du Tiers Etats, alors qu’ils n’avaient que le peuple à la bouche, ils pouvaient croire, et Louis XVI avec eux, que le roi seul était le dépositaire de la souveraineté.

Mais ces conceptions fort antiques, magnifiées par l’exemple capétien, semblent bien avoir vécu sous les coups de boutoir du principe concurrent qu’est celui de la souveraineté populaire. Les Capétiens n’en demeurent pas moins un formidable témoignage de la façon dont les Etats européens se formèrent. La France, par eux, en est le plus beau spécimen.

Pour en revenir à votre livre, comment avez-vous pu vous faire éditer ?

Je ne l’ai pas spécialement cherché, à vrai dire. Me demandant d’abord si l’ouvrage était publiable, je l’ai fait parvenir à l’historien Philippe Conrad, par le biais d’un ami commun, afin d’avoir son avis. Celui-ci ne me répondit point, et je me dis alors que sans doute le livre n’en vallait pas la peine. Puis un mardi soir de novembre 2007, je trouvai sur mon bureau, une lettre des éditions Tempora, me proposant de publier mon manuscrit. J’appris par la suite qu’il leur avait été transmis par Philippe Conrad. Le temps que je procède à de nouvelles et ultimes corrections, que l’ouvrage soit relu par l’éditeur, la publication eu lieu le 6 mai 2008.

Avez-vous des projets d’écriture ?

J’en mûris plusieurs depuis quelques temps déjà, et je me suis lancé dans la réalisation d’un ouvrage sur l’historien Numa-Denys Fustel de Coulanges, grande figure de l’historiographie française de la fin du XIXe siècle.

Question-débat pour terminer : peut-on être objectif en histoire ? L’histoire est-elle une science ou un art ?

La réponse est difficile. Je vais d’abord commencer par la deuxième question si vous le voulez bien. L’histoire est une science, non pas en ce qu’elle serait exacte, mais en ce qu’elle exige des méthodes de travail rigoureuses et répond à des cadres précis. Certes, il ne s’agit pas de la prétendre science exacte comme le firent des historiens du XIXe siècle, filant la comparaison avec la géologie ou la médecine. Mais elle est science par toute d’observation de l’âme humaine au travers des monuments que nos ancêtres ont pu laisser. Elle est science d’étude rigoureuse des documents. Elle est également science transverse, allant picorer dans la sociologie, la philosophie, ou la psychologie. Elle est science diverse, avec l’histoire économique, des idées, politique, religieuse, sociale, etc. Elle regroupe des domaines divers, comme ce que l’on appelait jadis la diplomatique, c’est à dire l’art de l’étude des textes de lois ou jurisprudentiels anciens, mais également l’archéologie, du moins dans certaines de ses branches, etc.

Elle est aussi un art. En ce qu’elle exige une qualité d’écriture, de réalisation dans l’ordre de l’apparence. Il y a une création dans la rédaction de l’oeuvre historique, même la plus sèche qui soit, une création littéraire.

Ce second point pose la question de l’objectivité en histoire. De fait, un auteur ne peut se renier ; quand bien même il cherchera à s’anéantir complètement dans le sujet étudié, à le laisser parler par lui, il ne disparaitra pas complètement. La partie objective de l’ouvrage est le domaine du factuel : récits, extraits de textes contemporains du sujet abordé, détails techniques, dates, lieux, etc.

Mais l’auteur, par son style, les choix qu’il devra faire, va laisser parler sa subjectivité d’auteur. Il éclairera l’ouvrage selon son être propre. Le fait est d’autant plus marqué lorsque l’auteur prétend défendre une thèse. Mais l’histoire ne serait qu’un conte pour enfants si l’auteur n’avait pour ambition de chercher le vrai, d’éclairer la vérité, quand bien même serait-elle multiple, à facettes. Il y a une objectivité historique, mais il est à craindre que l’auteur, frappé de son insuffisance toute humaine, ne puisse pas l’atteindre, et ne soit finalement toujours en chemin.

Un dernier détail a cependant son importance : l’historien lui-même, en ce qu’il est sujet d’histoire, sujet historique, peut être une source d’études objectives. En effet, son ouvrage, son style, ses choix, la recontre qu’il opère avec son lectorat, est le reflet de son époque, de son milieu, de ce qu’ils pensent, vivent, espèrent. En ce sens, l’historien en recherche de vérité est lui-même un sujet d’étude en devenir.

Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions.

Gabriel Dubois, La Saga capétienne, Editions Tempora, 2008

660 pages. 12 euros. Commande en ligne ici.

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2 réflexions sur “Ecrire l’histoire à vingt ans – Entretien avec Gabriel Dubois

  1. Impressionnant ! Je dois dire que je suis très admiratif d’une telle réalisation ! L’interview, très bien menée entre parenthèses, laisse présager de la qualité du livre.

    Qu’à vingt ans on se targue d’avoir écrit un roman, voilà qui n’a rien de surprenant aujourd’hui. Mais un livre d’histoire ! Encore une preuve du fait que la valeur n’attend point le nombre des années…

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