La Révolution de jasmin vue par une étudiante tunisienne – Entretien avec Sarra Mezgar

Sarra Mezgar, après avoir étudié à la prépa littéraire de Tunis, est étudiante en littérature, civilisation et langue françaises à la faculté de lettres de Sousse, ville portuaire de l’est de la Tunisie. A 22 ans, elle se destine à l’enseignement du français. Elle évoque la manière dont elle a vécu la révolution, et donne son analyse personnelle des causes et des perspectives des événements.

    

 

  • Une des causes « immédiates » a été l’immolation du vendeur ambulant Mohamed Bouazizi et les manifestations contre le chômage qui ont suivi à Sidi Bouzid. Selon vous, quelles sont les causes « profondes » de la Révolution de jasmin ?

Ici en Tunisie, ils préfèrent la nommer « la Révolution de la liberté et de la dignité ». En fait, j’aimerais dire ceci avant de répondre à ta question : le feu du corps de Bouazizi a donné la vie au peuple tunisien et la foudre à la famille du dictateur.

La Révolution a commencé dans des régions pauvres, très pauvres. Mais la Révolution, pour atteindre ses buts, doit passer par toutes les régions de la Tunisie. Ce premier facteur a été perceptible lorsque la Révolution est arrivée à Sousse, une ville riche ; surtout, c’est la ville natale de Ben Ali. Les manifestants ici ont été gravement blessés, surtout les étudiants. Car ici, on a ce qu’on appelle l’Union générale des étudiants Tunisiens. Ensuite, la capitale a commencé à se réveiller. Pour des yeux braqués sur nous de l’extérieur, il est évident qu’une Révolution passe par toutes les régions. Mais ici, en Tunisie, c’est différent. C’était une surprise pour moi de voir que le « régionalisme » commence à s’estomper.

Un deuxième facteur de la Révolution est que, contrairement à la période de Bourguiba – notre ex-président -, les Tunisiens d’aujourd’hui, et surtout les jeunes, sont très éveillés. Facebook a joué aussi un rôle très important. Avant, les médias étaient sous le patronage du parti politique de Ben Ali (le RCD). Car en Tunisie, il n’y a pas de séparation entre l’Etat et le parti politique du président. Les internautes ont donc pris en charge la diffusion de l’information, à travers les vidéos surtout, car les médias cachent tout. En d’autres termes, les jeunes ont véhiculé les informations pour réveiller ce peuple.

 

  • D’autant que 42% des Tunisiens ont moins de 25 ans : cela représente une « force » importante .

Oui, évidemment. Un troisième facteur peut être dans la famille de Ben Ali, qui a pillé le pays, ainsi que la famille de son épouse. Imaginez : ils ont volé même des statues qui font partie de notre patrimoine, juste pour décorer leurs châteaux ; ce sont des gens extrêmement riches, alors que le peuple vit dans la misère.

 

  • Mais de cela, tout le monde était-il au courant avant ? Ou y a-t-il eu des « révélations » sur la corruption de Ben Ali et sa famille au moment de sa chute ?

Oui, tout le monde était au courant ; mais on ne peut rien faire. Nous sommes le peuple ; et lui, il n’est pas le président, car sous ce voile, il est en fait un roi ; c’était la monarchie dans les pays arabes.

Un quatrième facteur de la Révolution réside dans les discours débiles de Ben Ali, dans ses allocutions télévisées. Il a traité son peuple de terroriste ; il a demandé de tirer sur nous. Les policiers étaient extrêmement violents ; ils ont même violé des femmes. Ils ont jeté des bombes lacrymogènes. Pendant la Révolution, il y avait aussi des snipers qui ont tué des gens. C’était une période horrible.

 

  • Avez-vous été touchée personnellement, ou parmi vos proches, par la violence ?

Ce sont mes amis qui ont été touchés. Ils ont été blessés, et une amie a été tuée. Une amie pas très proche, mais c’était quand même horrible pour moi. C’est difficile de vous décrire tout cela, car les événements sont “à chaud”.

 

  • Aujourd’hui, 17 février 2011, quel est l’état de la Tunisie au quotidien ? Les gens vont-ils au travail ou à la fac ?

Oui, les gens vont au travail et à la fac. Mais il y a un complot contre ce pays. En effet, les militaires ont découvert dernièrement une communication entre la femme de notre ex-président et un homme d’affaires tunisien. Elle menace de brûler le pays si les militaires ne lâchent pas son neveu qui est en fait son fils naturel. Effectivement, il y a des gens qui ont brûlé une ville, Le Kef, au nord-ouest du pays.

En ce moment, il n’ y pas de couvre-feu, mais l’état de siège est toujours là ; les Tunisiens ont toujours peur. Nous ne sommes toujours pas en sécurité, car il y a des voitures bourrées d’armes qui circulent dans le pays. La famille de l’ex-président veut une guerre civile. Il y a trois jours, il y avait un nouveau parti politique inconnu (ce sont en fait les anciens du RCD) qui ont fait une manifestation devant la synagogue à Tunis. Ils veulent que les juifs partent, parce que selon eux se sont des sionistes.

La situation n’est pas facile ; il faut surmonter tant de difficultés ! Récemment, le ministre de l’Intérieur a parlé d’une conspiration contre l’Etat. Et pour que les choses s’arrangent, il ne faut pas écouter les rumeurs qui circulent très vite. Il y a aussi des milices dans le pays qui ne veulent pas la sécurité pour la Tunisie. Il y plein d’histoires, je ne veux pas trop m’attarder là-dessus. Mais ce qui est évident est que les militaires, les policiers et d’autres agents secrets veillent sur la sécurité de ce pays. Et cela est rassurant.

 

  • On dit d’ailleurs que Ben Ali est dans le coma ; qu’en pensez-vous ?

Il y a deux possibilités : soit c’est une rumeur, ce qui est très probable, car la personne qui tue son peuple est capable d’inventer des mensonges pour semer le trouble dans notre pays ; soit c’est vrai qu’il est malade. Pour ne pas éluder la question, je te réponds que non, je n’y crois pas.

 

  • Selon vous, pourquoi plusieurs milliers de Tunisiens sont partis en Italie, sur l’île de Lampedusa ?

Depuis le départ de Ben Ali, il y a des choses bizarres qui commencent à se produire. J’aimerais donner deux hypothèses pour cette question aussi.

Le peuple tunisien a toujours vécu sous l’oppression et la tyrannie. Aujourd’hui, notre pays est libre, et pour un peuple du tiers-monde qui détrône le président, la notion de la démocratie et de la liberté n’est pas évidente. La démocratie ne s’apprend pas du jour au lendemain. La Tunisie a connu une forme d’explosion, donc les gens veulent profiter de la situation et quitter le pays car l’ex-président est parti. Ils ont cru que le passage allait être facile. Certains jeunes voient dans l’Italie et la France aussi une « terre promise ». Je caricature un peu la situation mais c’est la vérité.

La deuxième hypothèse, qui est la plus probable pour moi et la plus logique, est que les gens pour qu’ils partent ont besoin de l’argent. Le pays vit une crise. J’ai parlé d’un complot et en ce sens, je pense que notre voisin, le président de la Libye, qui était un ami très proche de Ben Ali, a aidé ces gens. C’est un homme connu par ses liens avec le terrorisme. Déjà on a découvert que les barques viennent de Libye. Donc les preuves sont là. J’aimerais signaler que ce président a fourni à l’époque de Bourguiba des armes à des terroristes, pour tuer les Tunisiens.

 

  • Pensez-vous qu’il y ait un risque que des islamistes parviennent à la tête de la Tunisie ?

Je vais vous donner la réponse : les islamistes ne vont jamais parvenir à la tête de la Tunisie. La Tunisie est un pays très ouvert. Ici, les Tunisiens sont plutôt proches des Européens. Dans notre Constitution, il y a l’expression « la Tunisie est un Etat musulman ». Mais en fait, c’est un état laïc. Effectivement, en Tunisie, tu peux trouver des femmes voilées, et après la Révolution, on commence à voir des femmes grillagées du Tchadri [la burqa] ; mais l’esprit laïc est toujours enraciné en nous ; je parle de la majorité des jeunes évidemment.

Je pense que le paysage social a changé après la Révolution, mais les islamistes ont fait des choses affreuses avant. Ils ont vitriolé des gens par exemple, et les Tunisiens n’arrivent pas à oublier cela. Peut être que ce n’est pas adéquat de parler au nom de tout le monde, mais d’après ce que j’ai vu, la majorité n’est pas d’accord. Ils ne veulent pas que l’islam soit instrumentalisé.

 

  • Quelle différences faites-vous entre la Révolution en Tunisie et celle d’Egypte ? Et les « embryons » de révolution en Algérie, au Yémen, en Iran… ?

Concernant l’Egypte et la Tunisie, je vais diriger mon analyse sur ces deux pays. Les deux pays sont très différents sur tous les plans. Moubarek n’est pas Ben Ali. Certes, les deux pays ont connu deux Révolutions, mais il faut essayer de relativiser les deux cas. L’Egypte est un pays très important et même le plus important dans le monde arabe pour Israël. Moubarek est leur complice. N’oublie pas le blocus de Gaza, où les Palestiniens ont souffert. Il faut aussi se souvenir de la pauvreté, car en Egypte, il y des gens plus misérables que Les Misérables de Victor Hugo.

En Tunisie, c’est pas le même chose. Il y deux familles qui ont pillé le pays et qui ont profité de ses richesses ; en Egypte, il y a la même chose aussi, mais les facteurs de le Révolution diffèrent d’un pays à un autre, et la différence réside surtout dans l’importance de l’Egypte au niveau de ses relations diplomatiques avec Israël.

Pour les « embryons » des Révolutions en Algérie, au Yémen, et Iran, je pense que ces pays comme d’autres qui vont aussi se soulever ont saisi la leçon ; ils veulent des changements radicaux car le situation dans leurs pays n’est pas rassurante. Les facteurs se ressemblent, mais il faut à chaque fois se mettre dans le contexte et chercher la spécificité de chaque pays. Mais d’une manière générale, les présidents arabes se cachent toujours derrière le nom de président et en fait, ils ne sont que des rois. Tout cela est très différent de la situation en Europe, et surtout aux Etats-Unis.

 

  • Comment a été perçue en Tunisie la réaction de la France face à la chute de Ben Ali ? Et vous, qu’avez-vous pensé de cette réaction ?

C’est une très bonne question. J’aimerais d’abord te dire une chose : les Tunisiens sont très en colère contre Michèle Alliot-Marie. Ils sont déçus par ses déclarations. Il y a des pages sur Facebook qui dénoncent ses déclarations.

Les Tunisiens, d’un autre coté, ont apprécié la réaction de Sarkozy qui a refusé d’accepter Ben Ali. Par contre, les Tunisiens ont déjà fait une manifestation contre l’ex-ambassadeur, et il est parti. Mais aujourd’hui (17 février), il y a eu une conférence de presse avec le nouvel ambassadeur, qui est parti très vite après une question ; et il a dit : « C’est nul ! C’est lamentable ! » Les Tunisiens sont indignés par sa réaction, parce que la journaliste qui a posé la question n’a rien dit. Elle lui a seulement dit : « Est-ce que vous êtes prêt, étant donné que les Tunisiens ont peur de ce qui va venir ? » Ou quelque chose comme cela, j’ai fait la traduction de la question.

 

  • Vous suivez l’actualité quotidiennement, avec grande attention !

Oui, c’est vrai, j’essaie de comprendre. Je veux pas être « dépaysée » dans mon pays. Cependant, l’ambassadeur a présenté ses excuses à la journaliste. Mais les Tunisiens sont méfiants surtout après sa réaction. Et pour eux, qu’il soit proche de Sarkozy ne veut rien dire. Par contre, certains ont vu que cette relation avec le président peut aider les Tunisiens. Je suis à mon tour méfiante, et je dis plutôt qu’il n’a pas bien saisi la portée des questions.

 

  • Dernière question : qu’espérez-vous pour la Tunisie, d’abord dans l’immédiat, et pour l’avenir ?

La sécurité dans l’immédiat, c’est la chose la plus importante. Pour l’avenir, la démocratie, car si on a la démocratie, tout le pays va changer.

 

Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions.

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