Une chanson de geste aux effets comiques

Dans la Chanson d’Antioche écrite par Richard le Pélerin et retravaillée par Graindor de Douai en 1180, l’auteur évoque dans un registre épique le siège d’Antioche (en Asie mineure, illustration ci-dessous) par les croisés en 1098. Les croisés, menés principalement par Godefroy de Bouillon, sont accompagnés de mercenaires – ceux qui font la sale besogne. A leur tête de ces hommes pauvres et hirsutes, le roi Tafur. Celui-ci, face à la faim qui les tenaille pendant ce siège, rassemble ses hommes et ils commencent à manger les cadavres des Turcs. On lit donc au début du chant V (il s’agit d’une traduction) : « Une fois réunis, ils étaient plus de dix mille. Ils écorchent les Turcs, les vident et les font rôtir ou bouillir. Puis ils les mangent, même sans pain. » Quoi, pas de pain ?

La phrase la plus improbable se trouve quelques lignes plus loin : « Le roi Tafur se sent tout ravigoté. Lui et les siens (et ils étaient nombreux !) écorchaient les Turcs au beau milieu des prés à la lame de leurs couteaux aiguisés. (…) Ils les mangeaient avec plaisir, même sans sel, en se disant les uns aux autres : « Fini le Carême ! »

Notons que cette anthropophagie, qui arrivait parfois à l’époque, est peut-être une invention d’un des auteurs de ce texte, entre poésie lyrique et épopée. Voyez aussi les « dix mille » mercenaires : il s’agit d’un effet de style, qui gonfle la réalité pour souligner le nombre. (Ceci me fait penser à un texte grec tardif racontant l’Evangile avec Jésus sur un quasi drakkar sur le lac de Tibériade… Ah, les charmes de l’épopée !).

Bien sûr, il n’y a rien de drôle dans ce potentiel cannibalisme. Mais le contraste entre ce fait même d’une part, et d’autre part le manque de sel, de pain et le « beau milieu des prés », laisse le lecteur du XXIe siècle entre surprise et amusement.

 

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2 réflexions sur “Une chanson de geste aux effets comiques

  1. La lecture des textes médiévaux est souvent surprenante pour le lecteur moderne. Des détails majeurs pour le contemporain nous font rire, et des francs morceaux de rigolade du contemporain nous passent par-dessus la tête. Ainsi de certains récits de Grégoire de Tours, quelques siècles auparavant. 🙂

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