« Premier amour » de Tourgueniev

Lire Premier amour, nouvelle écrite et publiée en 1860, c’est croire découvrir déjà L’Education sentimentale de Flaubert – la seconde version tout au moins, publiée en 1869. Lisez plutôt Tourgueniev : « Elle portait une robe foncée, déjà usagée, et un petit tablier. Et j’aurais voulu caresser chaque pli de cette robe et de ce tablier ! Les pointes de ses souliers dépassaient de sa robe. Avec quelle adoration ne me serais-je pas proterné devant ces souliers-là ! … » (traduction de J.-M. Deramat). Dans L’Education, on lit dès les premières pages, lors de la rencontre de Frédéric et de Madame Arnoux : « Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. (…)  Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait… »

Ces ressemblances n’existent pas par hasard. Le russe Ivan Tourgueniev fit la connaissance de Gustave Flaubert lors de son second séjour à Paris à partir de 1857 – il mourra à Bougival en 1887. Leur correspondance a même été publiée. Quoi qu’il en soit, les deux auteurs, post-romantiques, trouvent un malin plaisir (ou non) à parodier les clichés romantiques. La citation supra restitue bien l’excès de cette idolâtrie absurde qui se répand jusque dans la robe usée et les vils souliers. Dans Premier amour, le jeune narrateur de seize ans tombe amoureux de sa voisine Zinaïda, jeune fille capricieuse et belle, de cinq ans son aînée. Celle-ci succombe à un autre courtisan, des plus inattendus.

Alors il vit les affres d’une passion assez navrante aux yeux du lecteur. Ainsi, évoquant la rencontre, le narrateur raconte : « J’agissais comme un somnombule et je ressentais de tout mon être un bonheur frisant la stupidité. » Il lit Schiller. Il oublie de réviser. Il pense « en français « Que suis-je pour elle ? » ». Un soir où il décide d’épier ladite Zinaïda, comme par hasard, « un orage se préparait. Des nuages noirs s’amoncelaient et rampaient dans le ciel changeant à chaque instant leurs contours vaporeux. » Original ! Plus loin, un des adorateurs de la jeune fille annonce qu’il va écrire une poésie « romantique, dans le genre byronien ». Un autre répond que « Hugo est supérieur à Byron ». Zinaïda coupe : « Allons ! Vous allez recommencer à discuter du classicisme et du romantisme. » On rirait presque !

Bien sûr, la nouvelle excède la simple parodie. Tourgueniev s’y livre un peu. D’aucuns (Edith Scherrer dans l’édition en Pléiade) ont montré que les parents du héros ressemblent aux parents de Tourgueniev ; il suggérerait que son père a épousé sa mère par intérêt. Au détour d’une phrase, on croise le nom de Pouchkine, ami de longue date de Tourgueniev ; auteur qu’il faut lire, dit Zinaïda, « pour purifier l’air ». L’atmosphère de la maison de la jeune fille est en effet des plus malsaines ; un des personnages affirme : « Dans une serre, l’odeur est agréable, mais il est impossible d’y vivre. » Et cette ambiance insolite et déroutante (on pourrait dire « russe »…), infiniment singulière, Tourgueniev déploie les ressources les plus simples et les plus littéraires à la fois, pour la rendre perceptible au lecteur charmé.

 

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