« Le mystère Frontenac », de François Mauriac

Ce titre type « roman policier » cache plus qu’un mystère : une mystique. C’est celle d’une famille autour des années 1910, à l’époque où l’on vante son automobile archaïque dernier cri, et où les vieilles personnes s’habituent mal au téléphone (avec fil). Les Landes étalent leur sombre magnificence, et particulièrement Bourdeys, où vit la famille Frontenac. Chacun des garçons y vit dans son monde : Jean-Louis songe à la fille des voisins, Yves écrit des vers en secret, José fait les quatre cents coups.

Un unique amour les lie, celui de Blanche, leur mère veuve ; et encore plus celui de leur oncle, un « vrai Fontenac ». Ce dernier essaiera toute sa vie de cacher à ses neveux Josépha, sa maîtresse, une femme d’origine modeste. Il entretient celle-ci sans même songer à l’épouser, de peur de profaner le nom de Frontenac. Alors que leur mère est partie voir sa mère, les fils peuvent goûter avec leur oncle, entre Frontenac, la magie d’une enfance retrouvée en dépit leur adolescence, des jours qui sont des îles, des grâces forestières.

Déjà, la seconde partie du roman les projette cinq années plus tard. Jean-Louis, fidèle à lui-même, s’est marié, a repris l’entreprise familiale et se veut un « patron social ». Yves, pour sa part, est entré dans les milieux littéraires parisiens (où l’on croise Gide, Barrès et Thibaudet) sans y trouver sa place : « Ils ignorent d’où je viens, ils ne s’inquiètent pas de savoir si j’ai une maman. (…) Le mystère Frontenac, ils n’en soupçonnent pas la grandeur. » Lorsque sa mère meurt, c’en est fini : « Tout ce qui subsistait du mystère Frontenac ne lui arrivait plus que comme les débris d’un irréparable naufrage. » Ce qui lui reste, c’est son frère Jean-Louis pour lui tenir la main dans les instants de désespoir – José s’étant engagé dans l’armée au Maroc. Si bien qu’Yves le supplie : « Jean-Louis, quand José sera revenu du service, il faudra habiter ensemble, se serrer les uns contre les autres comme des petits chiens dans une corbeille… (Il savait que ce n’était pas possible). »

Cette dernière phrase entre parenthèses témoigne bien de cette liberté et cette justesse de ton que l’auteur de Thérèse Desqueyroux manie avec brio. Sa plume est sobre et fine. Il faut savoir écrire avec un pouvoir d’évocation : « Sous les chênes, le café et les liqueurs attiraient les hommes repus », ou encore mettre dans la bouche de Blanche Frontenac : « Qu’est-ce que cela signifie, sa métaphysique, s’il ne fait pas ses Pâques… » L’humour n’est pas en reste :« – Pas lu Paludes ? – s’écria la dame stupéfaite. – Non, pas lu Paludes. » En vérité, la bourgeoisie bordelaise où Mauriac vécut est peinte avec un pinceau qui n’exclut ni l’expression de la gaieté ni celle de l’éternité. A découvrir.

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2 réflexions sur “« Le mystère Frontenac », de François Mauriac

  1. Bonjour, je n’ai pas lu ce livre de François Mauriac mais je vous recommande vivement « Le Noeud de Vipères » ou « Le baiser au lépreux » si vous ne les avez pas lus.

    Alexis

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