Makine, le dentellier des amours éternelles

 

« Grâce à elle, je compris soudain ce que signifiait être amoureux : (…) éprouver la bienheureuse inaptitude à réduire la femme à elle-même. » Il s’agit de la premier femme dont le narrateur est tombé sous le charme. En huit épisodes, il évoque des rencontres échelonnées dans l’URSS depuis les années 1960 jusqu’à la fin de l’empire soviétique. Celle qui le « libéra des symboles », « celle qui a vu Lénine », ou celle qui est avec lui « prisonnière de l’Eden », dans une magnifique et stérile pommeraie…

André Makine, érivain franco-russe qui obtint le Prix Goncourt et le Prix Médicis en 1995 pour Le Testament français, signe ici un livre à partir d’éléments peut-être autobiographiques, et avec un style toujours fin et poétique. On a envie de surligner chaque phrase, tant le réalisme des détails, l’acuité du regard et la légèreté de la lumière épousent la part idéologique – ou plutôt anti-idéologique – de l’oeuvre.

Car ces amours, platoniques ou charnelles – dépassant même ces catégories -, vont peu à peu dessiller son regard sur les illusions de la propagande et du soviétisme. C’est à l’occasion des ces amours libératrices que la vérité se fait jour. Ainsi la jeune Vika lui montre en deux phrases que la doctrine n’a pas de rapport avec le bonheur. Alentour, « la tiédeur de mars avait brodé un filigrane de glaces fondantes, une dentelle de rosaces que j’arrachais et qui se brisaient entre mes doigts au moment même où mon amie apercevait leur beauté constellée. » 

Pour autant, l’amour n’est pas à ce point un échappatoire, qu’il serait isolé du temps et du lieu où il fleurit. Juste avant la chute du mur, le narrateur explique à Kira, une activiste dissidente qu’il a connu enfant à l’orphelinat : « Comment lui expliquer que dans le passé de ce pays qui s’en va pour toujours, il y a aussi notre enfance : monté sur des gradins, au milieu d’un grand parc couvert de neige, je vois les élèves, (…) et à l’écart des autres, déjà rétive à la discipline, marche cette petite fille que je reconnais à son bonnet rouge. Il faudrait donc rejeter ce souvenir-là. »

Aussi la nostalgie cristallise ces amours sans suite, dans la beauté d’une glace polie par le temps. Un chef-d’oeuvre !

Le Livre des brèves amours éternelles, Seuil 2011

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