Donner à voir un édifice religieux

 

Jean-David Vernhes, ingénieur spécialisé dans les sciences de la Terre, fait partie de l’association CASA (Communautés d’Accueil dans des Sites artistiques), née en 1967. Elle regroupe des jeunes bénévoles qui accueillent les visiteurs pendant deux semaines l’été, dans une vingtaine d’églises parmi les plus emblématiques en France. Ils proposent des visites gratuites et adaptées au temps et aux attentes des visiteurs. Comment peut-on faire partager la beauté d un édifice ? Rencontre avec un guide chevronné.

Quels sites religieux avez-vous fait visiter ?

Depuis dix ans, j’ai eu l’occasion de faire des visites l’été à Conques (Aveyron, photo) par deux fois, à Beaulieu-sur-Dordogne (Corrèze), à Bourges, à Vézelay à deux reprises, à Bayeux, au Plateau d’Assy (Haute-Savoie), au Puy-en-Velay, à Cahors et à Saint-Benoît-sur-Loire. Je fais également partie de l’équipe des bénévoles chargés des visites de la cathédrale Notre-Dame de Paris pendant l’année, depuis cinq ans.

Qu’est-ce que la découverte d’une église apporte au visiteur ?

Je distinguerais deux types : le visiteur « Guide vert » et le visiteur « mains dans les poches ».

Le visiteur « Guide vert », muni du livre du même nom, est habitué à se rendre dans beaucoup d’églises. Il a le plus souvent une bonne culture générale. Pour lui, la visite du guide CASA sera l’occasion de recevoir un récit oral et vivant, plutôt qu’une lecture et une recherche hésitante des éléments évoqués. C’est un gain de temps pour lui : il va découvrir plus de choses pour une même durée. Le guide de l’office du tourisme apporte, de ce point de vue-là, la même contribution.

Et pour le visiteur « mains dans les poches » ?

Le visiteur « en tongs », ou « mains dans les poches » arrive sans avoir prévu de faire une visite guidée. Il apprend la possibilité d’une visite gratuite, en aperçoit une déjà commencée… et se décide. Ce que dit le guide est pour lui nouveau, souvent surprenant. Il affirme que sans la visite, il n’aurait rien vu, n’aurait pas su s’arrêter et regarder les détails. Par exemple, même lorsqu’on sait qu’il y a des chapiteaux dans une église (un chapiteau est une partie sculptée au-dessus d’un pilier), on les envisage dans leur ensemble, sans s’arrêter pour voir tel ou tel. Grâce à la visite, on découvre la signification d’un ou quelques chapiteaux précis. Dans une église (contrairement à un château par exemple), chaque élément est très signifiant. Ce sont des portes qui s’ouvrent à la compréhension du visiteur.

Pour ne pas rester dans un flou général, le guide suit une sélection d’éléments de l’église, qu’il a choisis. Il rend le visiteur attentif à une œuvre, afin de la regarder et de l’interpréter au niveau spirituel notamment ; cette dernière dimension, souvent considérée comme une chose d’ordre privée, est souvent mal connue. Elle est pourtant la plus haute clé d’interprétation de toute œuvre dans une église. Ce qui touche les gens, c’est quand ils voient que le spirituel est lié aux grandes questions de l’existence.

Et pour le guide, qu’est-ce que la visite apporte ?

D’abord, le guide doit se former grâce à de nombreux livres. Il va donc avoir une approche détaillée des choses. Il faut cependant faire le tri dans les informations ; dans ses lectures, il peut y avoir des « déchets », comme l’accumulation des interprétations d’une œuvre, parfois fantaisistes. Donner trop d’interprétations (« certains disent que », « d’autres que ») pour un motif sculpté par exemple, va perdre le visiteur. Quand il n’y a pas de réponse certaine, il vaut mieux évoquer celles qui paraissent les plus vraisemblables, et les plus justes.

D’autre part, être guide c’est être le premier bénéficiaire de ce qu’on offre au visiteur. Passer quinze jours dans un édifice ou auprès de lui n’est pas anodin. A force de regarder une œuvre, on s’en imprègne. Cela m’a permis d’enrichir ma réflexion et de nourrir ma foi catholique.

Par exemple, à l’abbatiale Saint-Pierre de Beaulieu-sur-Dordogne, sur les murs latéraux du portail, on observe deux scènes sculptées. La première est une scène de l’Ancien Testament, où le prophète Habacuc nourrit Daniel dans la fosse aux lions. La seconde vient du Nouveau Testament, et représente Jésus tenté par le diable dans le désert. Pour préparer ma visite, j’ai dû relire le passage de l’évangile sur les tentations de Jésus, pour m’impliquer dans la compréhension de cette sculpture réalisée avec les codes de l’art roman. Le souvenir de celle-ci me revient souvent quand j’entends cet évangile désormais. Ainsi, depuis le Moyen Age, l’Eglise se nourrit des mêmes Textes et se réapproprie les méditations qu’ils ont suscitées.

Dans l’association Casa, il y a aussi ce qu’apporte la « vie de communauté », puisque le guide retrouve le soir son équipe (de 3 à 7 jeunes) qui fait des visites sur le même site que lui. De quoi avoir de fructueux échanges.

Quel est votre meilleur souvenir en tant que guide ?

Celui qui est resté le plus fort remonte à 2003, à Bourges. Les vitraux du déambulatoire de la cathédrale y sont époustouflants et très proches des gens. Pour les montrer en étant mieux entendu, on a le dos aux vitraux et on regarde donc les visiteurs, aux visages éclairés par les taches de lumière. Ce jour-là, j’étais avec deux dames qui étaient sœurs, et le mari de l’une d’entre elles. Celui-ci se tenait en retrait, pensant sans doute que ces œuvres religieuses relevaient du folklore.

A un moment, nous étions devant le vitrail, au dessin très simple, du fils prodigue qui revient vers son père, après être parti à la dérive. L’homme s’est rapproché et tout en écoutant l’histoire, il a regardé le vitrail avec une émotion visible. Moi-même, j’ai eu du mal à ne pas en être profondément touché ! J’ai vu presque à mon insu que l’œuvre avait agi pour cet homme comme un écho spirituel, quelque chose qui a la puissance de convertir.

Quel est votre pire souvenir ?

Un des événements les plus difficiles a lieu pour moi à Vézelay, en 2010. Un homme, qui avait un peu l’air de découvrir ce qu’était une église, a demandé une « visite courte », d’une demi-heure. J’ai donc choisi ce qui me semblait le plus précieux. Au bout de dix minutes, devant un chapiteau, il a fait une réflexion qui a suscité entre nous une discussion un peu vive. Alors, il est parti ; cela a été pour moi un grand échec.

Un problème récurrent qui se pose est le moment où un visiteur rentre dans l’église avec un comportement inapproprié : une casquette, un chien ou une glace. On doit lui rappeler le respect que nécessitent l’édifice religieux et les autres visiteurs. Il y a semble-t-il une contradiction entre notre attitude ferme à ce moment-là, et notre vocation d’accueil. Bref, c’est une tâche un peu ingrate, mais je l’estime néanmoins importante.

Un mot pour finir ?

Je voudrais faire une comparaison entre l’association CASA et le « Parvis des gentils », cet événement qui a eu lieu à Paris en mars dernier à l’initiative de l’Église – un ensemble de conférences et débats, des occasions d’échanges entre croyants et non-croyants. Peut-être cela n’a-t-il pas été assez spontané, trop téléguidé pour que ça marche comme on le souhaitait.

Or, ce dialogue entre croyants et non-croyants se vit à CASA de façon discrète, entre guides et visiteurs, et entre les guides eux-mêmes en dehors des visites. Tous les guides ne sont en effet pas chrétiens convaincus, le recrutement est très ouvert. Un bel exemple de Parvis qui ne dit pas son nom !

L’association CASA en chiffres

Nombre de guides en 2010 : environ 130, âgés de 18 à 35 ans.

Sites. Une vingtaine de sites chaque été, de Brancion (Bourgogne) avec quelques milliers de visiteurs par an, à Notre-Dame de Paris, qui compte 12 millions de visiteurs chaque année.

Et les pourboires ? Les guides CASA sont bénévoles et ils reversent leurs éventuels pourboires à l’association. Le don le plus important que Jean-David ait reçu venait d’un couple d’universitaires américains en visite à Vézelay, qui lui ont donné 150 euros. Le plus souvent, les visiteurs donnent entre 5 et 15 euros. De quoi financer la formation des guides !

Site : http://www.guidecasa.com/

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