« Bach », rivière qui coule jusqu’en Chine communiste

Le célèbre compositeur baroque du XVIIIe siècle, dont le nom signifie ruisseau, se doutait-il que sa musique allait aider des victimes du totalitarisme à survivre ? Assurément non. Le témoignage de Zhu Xiao-Mei, pianiste chinoise, illustre une certaine universalité de la musique dite classique.

Zhu Xiao-Mei a une tare congénitale : ses parents sont des bourgeois cultivés de Shanghai. Lorsqu’en 1969, elle doit quitter le Conservatoire de Pékin, elle fait partie des meilleurs élèves pianistes de Chine.

La Révolution culturelle de Mao Zedong bat son plein. Le Petit Livre rouge recueil de citations de Mao est omniprésent, jusqu’à être le seul ouvrage en vente pendant un moment. Les dénonciations et les autocritiques sont fréquentes. La musique occidentale est interdite. Xiao-Mei finit par devenir, sous la pression, une bonne révolutionnaire, et délaisse sa famille pour combattre pour la cause de Mao. Une déclaration de Lin Biao, le rédacteur du Petit Livre rouge, que l’auteur met en exergue d’un des chapitres, exprime bien cette atmospère : « Si vous comprenez, vous devez appliquer. Si vous ne comprenez pas, vous devez appliquez, quand même. C’est en appliquant que vous comprendrez alors. »

Xiao-Mei est envoyée dans un camp de rééducation aux frontières de la Mongolie-Intérieure, où elle passe cinq ans. Avec d’autres artistes, elle est condamnée à travailler aux champs du matin au soir, de façon épuisante et monotone. Un jour, un accordéon réveille sa vieille passion pour la musique. Elle arrive à faire venir un piano et à le cacher… La musique de Liszt, Chopin mais surtout les Variations Goldberg de Bach l’aident à oublier l’enfer du camp :

« Tout oublier, l’esprit libre, et tout réapprendre, chercher et trouver par soi-même les solutions, parvenir à un résultat dans la limite de ses moyens physiques, retrouver l’évidence de la musique. Montaigne disait qu’il n’était pas une souffrance qu’une heure de lecture ne lui ait permis d’oublier. Je pourrais reprendre la formule à mon compte en y mettant le mot musique. »

La seconde partie de ce livre-témoignage présente un intérêt différent : c’est l’itinéraire d’une artiste qui cherche à se faire connaître et vivre de sa passion, aux Etats-Unis mais surtout en France. De fait, dit-elle, les Français ne lui disent pas « So what ? », lorsqu’elle annonce qu’elle est pianiste. Peu à peu, elle tisse son réseau et joue des concerts. Aujourd’hui, Zhu Xiao-Mei est connue dans le monde entier, et enseigne au Conservatoire national de musique de Paris. On peut la voir ici jouer les fameuses Variations Goldberg, par lesquelles elle a trouvé de quoi dépasser sa pudeur chinoise. Malgré tout, elle rappelle que les séances d’autocritique et les années en camp ont atteint son estime de soi, si bien que parfois elle se demande si elle ne pourrait pas faire rembourser le public après un concert.

Que le lecteur s’y connaisse ou non en concertos, il ne pourra qu’être touché par ce témoignage écrit avec fluidité, qui témoigne du pouvoir spirituel – au sens large – de la musique.

Zhu Xiao-Mei, La Rivière et son secret, Robert Laffont 2007

 

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