Mon journal de khâgne

Avec la nouvelle présentation du blog, les pages « billets de la khâgneuse » que j’avais écrits pendant mon année de khâgne en 2010 apparaissent mal. C’est pourquoi vous le trouverez sous la forme d’un journal dans l’article ci-dessous. Bonne lecture !

Déformations khâgnales – 6 janvier 2010

Etre en khâgne, c’est plus qu’un investissement. C’est un engagement de soi-même. En effet, nos idées, nos références, notre être même s’en trouve modifié. Et même notre réflexes, notre vision, nos sensations. La schizophrénie est proche.
Vous ne me croyez pas ? Quelques exemples.
Je demande à ma soeur ce qu’elle désire pour Noël. Elle me répond « un gros peigne magique » (vous savez, ces barettes à multiples fonctions). Et moi, qu’entends-je ?
Le Groupé et le Magique
Sans doute un essai philosophique de la même veine que Le Normal et le Pathologique, de Georges Canguilhem (que nous avions étudié auparavant en philo)…
Un jour, je souhaite imprimer un document. Dans les différentes qualités d’impression, il y a : « Brouillon », « Normale », et « Supérieure ». Et que vois-je immédiatement ?
« Normale Supérieure ». L’ENS, quoi.
Du même style, sur une boîte de compresses stériles, je vois le nom « Stérilux ES »… L’ES ?
L’Education sentimentale, de Flaubert. Nous sommes en train de l’étudier.

Aujourd’hui, c’était le début des soldes. Quelqu’un nous demande si nous y allons. Nous répondons que nous sommes bien au-dessus de cela, dans des sphères intellectuelles dépassant la matérialité de… bref, vous voyez. L’esprit de l’escalier m’a fait songer que nous aurions pu dire : « Les soldes ? Qu’est-ce donc ? Ah, vous voulez dire la solde, la rémunération donnée au légionnaires romains ! »
Nous étions présentemment l’administration de l’Empire romain, en latin…
Et bien d’autres encore !

Impostures – 7 janvier 2010

Un professeur a écrit en commentant une de mes dissertations vraisemblablement trop formelle que mes qualités de plume risquaient de devenir le cache-misère d’une absence de pensée réelle et personnelle. Il y a quelques mois, un autre professeur avait déclaré qu’une finesse d’écriture ne correspond pas forcément à une finesse de pensée.
Me voilà aigrie, mois qui déteste particulièrement, d’un point de vue théorique, l’illusion des mots, l’imposture esthético-littéraire qui donne l’impression d’enfermer le monde dans la gangue étroite des mots. Ou simplement celle de dire des choses alors que tout n’est que séduisante vitrine, songe creux.

Comment penser, finalement ? Ce qui m’agace, c’est que tout semble contre nous. Depuis la méthode semi-globale d’apprentissage de la lecture, jusqu’au système schématique d’analyse littéraire du secondaire qui passe les textes les plus variés au crible de critères binaires… La prépa est censée affiner notre sensibilité et notre jugement notamment en élargissant notre culture, et c’est bien. Mais comment en quelques mois rénover l’édifice bâti de notre société dont personne n’ignore qu’elle est imbibée de stéréotypes, de manichéisme et parfois d’idéologie ?
Cette injustice que je ressens n’est certes pas dépassionnée. L’utime salut sera sans doute de lire, de lire, de parler et de lire, avec ce pinceau textuel qui nuancera vraiment ce noir et ce blanc de mille couleurs, demi-teintes nouvelles voire idiosycrasiques. De quoi non pas repeindre le mur du monde, mais le voir sans oeillère et y ajouter, discrètement, quelques petites fleurs de pensée.

Abstraction – 11 février 2010

Parmi les petites illuminations qui égayent notre vie de prépa (le déterminant n’est pas majestatif), en voici une qui a dessiné une fulgurance aussi vive qu’imprévue, il y a peu de temps.
Quoique si, prévue. Il fallait bien (fatalement) que je comprenne le principe de la prépa.
L’année dernière, je pensais qu’une dissertation pouvait gagner en qualité à la mesure de notre capacité à nuancer, à préciser certaines contradictions, à tempérer certaines affirmations.
En fait, je me suis trompée. Je crois que la qualité augmente si nous conceptualisons davantage notre réflexion. Davantage en philo, mais aussi bien en histoire et en littérature, il faut savoir « remonter » d’un degré, depuis le foisonnement des exemples en tête, la confusion de l’idée, pour trouver le concept, dans son évolution temporelle pour l’histoire, son développement démonstratif en philo, sa validité littéraire en littérature.

Ce n’est qu’après avoir trouvé le concept qu’on peut le dérouler, en le remettant en cause, en l’étayant par des exemples eux-mêmes développés, qui prolongent la réflexion et l’emmènent parfois plus loin que là où on le pensait.
Tout cela paraît un peu abstrait, et pourtant c’est assez fondamental.
De là à le mettre en oeuvre… Quelques années sur les bancs de la khâgne n’y suffisent pas toujours !
Mais c’est un art assez plaisant pour y rester, sur ces bancs (chaises, plutôt).

Déformations et autres informations – 16 février 2010

Autres déformations khâgnales :

Ma soeur me dit qu’elle me doit « Dix z’euros ».
Je répond : « Quoi ? Diderot ? »

Une camarade et amie de khâgne m’a affirmé que lorsqu’elle voyait le sigle CB (Carte Bancaire), elle pensait à « Concours Blancs ».

Petite réflexion khâgnale du moment. Je crois que parmi les matières que nous étudions, celle qui nous engage le plus, de tout notre être, est la philosophie. En effet, dans chaque matière (littérature, histoire…), nous devons conceptualiser à partir d’un matériau qui nous est donné. Seulement, en philosophie, c’est de la conceptualisation pure – pas entièrement certes, un thème, des pensées nous sont données. Mais il faut davantage réfléchir par nous-mêmes. Mon prof de philo de l’année dernière affirmait : « Exposer c’est s’exposer. »
De ce fait, dans la philo, où nous devons utiliser notre intellect indiosyncrasique, je pense que, plus que dans les autres matières, nous sommes jugés davantage en tantque personne qu’en tant qu’élève. Tout au moins, la part de « personnalité » est plus importante que lorsque nous faisons une version latine où la technique nous est prêtée. Même si en version, il faut donner un peu de soi-même pour peaufiner la traduction avec nos mots.

Voilà. Rassurez-vous, un jour, je ne serai plus en khâgne. Alors autant en profiter maintenant ! 😉

La khâgne ou la vie ! – 24 février 2010

NB. Ce texte est à lire, non au second degré, mais au vingt-septième.

Il ne s’agit pas d’un ultimatum, crié d’une voix menaçante et inconnue, sur le coupe-gorge de notre existence… J’aurais voulu écrire « La khâgne et la vie ». Substituer l’alternative au lien simplifie, binarise (hem), réduit. Comme si tout ce qui n’était pas khâgne était vie, et tout ce qui n’était pas vie était prose… euh, khâgne.
Ce qui peut s’imposer, c’est que la khâgne, chronophage, laisse peu de temps au reste (par reste, entendre : lire ce qu’on veut, voir des amis, partir en week-end, danser le rock, jardiner, écrire, faire des gâteaux marbrés, aller à Disneyland, jouer à des jeux vidéo, balayer le grenier, taper son chat, changer de papiers-peints, recueillir un raton laveur). De ce fait, on peut avoir l’impression que « la vie », ou « la jeunesse » est ailleurs, en-dehors de ces frontières soigneusements établies par notre emploi du temps, les devoirs à rendre, les dates des concours blancs ou noirs. Cette « vie » prend la forme d’une fête perpétuelle, loin du post-kantisme et du pré-mallarméisme, loin des textes, des longs textes, des textes denses, à creuser, à découper, à déconstruire, à reconstruire, ces textes en latin, en grec, en allemand, en serbo-croate, en malaisien.

Revenons à un exemple concret et probant : tout en faisant un peu repassage (ne vous étonnez pas : ce sont les vacances, j’ai donc le temps de faire du repassage… ce qui, en temps de cours, serait un luxe, un plaisir, une petite frivolité), je voulais regarder la télévision anglaise, afin d’améliorer mon accent. Seule dans le grand salon, je répétais donc les mots que j’entendais, ou plutôt que je comprenais. Je me surpris donc à répéter : « potatoe ». C’est alors que, m’arrachant tous les cheveux, je pris conscience que, jamais au grand jamais, je ne pourrai placer « potatoe » dans un commentaire de Keats, d’Henry James ou de Shakespeare (quoique, il va parfois loin dans la trivialité, hahaha). La « vie », celle d’un anglais moderne, ou post-moderne, celle où vivent les pommes de terres, les belles pommes de terre rondes, dorées, lumineuses, s’arrêtait à la frontière de textes littéraires, khâgneux, voire post-khâgneux.
Je compris alors que la khâgne, celle qui nous prive de pommes de terre, rendant nos genoux cagneux – authentique (1) -, nous plonge dans une apnée perpétuelle, une non-life, loin du monde où l’on plonge les mains dans la terre ou le cambouis, ou, au contraire, dans les confettis et les musiques festives.

Revenons à des choses plus sérieuses, à propos notamment des repères que nous donne la prépa, et ceux que nous donne la vie. Un jour, ma soeur, qui a passé trois ans en prépa, m’a dit ceci : « En khâgne, on distingue, selon l’option que font les élèves, les « philosophes » et les « littéraires ». Cela nous semble très important, très déterminant. Et quand on sort dans la rue, eh bien… ça n’a plus aucune importance. » Elle a raison, il me semble ! Quand je serai, par exemple, en train de donner la purée à mon troisième enfant, avec une joie maternelle dépassant tout plaisir esthétique tel qu’on peut le ressentir en lisant du Giono par exemple, eh bien, je ne me dirai pas : « Hum, si j’avais été une philosophe, j’aurai conçu autrement la distribution de purée ».
Mais à part ça, la prépa est très sympa.

PS : J’espère qu’aucun lycéen ne lira cet article, cela le dissuadera peut-être un peu de se diriger vers une prépa littéraire…

(1) « On dit que Napoléon, passant en revue les rangs des élèves des grandes écoles nationales, après s’être extasié sur les polytechniciens, militaires qui pour réussir avaient dû suivre une préparation physique, s’arrêta devant les normaliens pour dire d’un ton méprisant mais qui fit leur gloire : « On ne pourra rien en faire, ils ne peuvent pas se battre : ils ont les genoux cagneux ! ». Bien lui en pris : les élèves de l’École n’eurent pas à répandre leur sang sur toutes les routes d’Europe. »

La Cage dorée – 13 mars 2010

Une fois de plus, ne vous attendez pas à ce que je chante les louanges de la khâgne, le reste de mes billets de ce blog en étant le principal témoignage.
Non, aujourd’hui je voudrais développer la théorie de la Cage dorée, compensant par l’humour et l’ironie ce que ce billet manque d’intérêt philosophique.
La prépa est dorée. On nous attire avec l’élégance du théâtre shakespearien, la séduction des poèmes de Saint-John-Perse, l’éclat de la philosophie pascalienne, le rire de Thackeray, le piquant de Juvénal, le halètement des guerres méditerranéennes, l’imposture de la pensée nietzchéenne, l’utopie des idées rousseauistes. Normale Sup miroite au loin, on fait venir l’élève qui a intégré l’année dernière, qui nous dit qu’il a un choix de cours formidable – même de cinéma et de musique ! -, qu’il habite rue d’Ulm – étant interne – en payant 200 euros de loyer par mois, et qu’il est en temps élève fonctionnaire-stagiaire et qu’il gagne donc 1300 euros mensuels… Mais cela n’est rien face à l’avenir qui s’ouvre à lui, d’enseignant-chercheur, prof en fac ou en prépa (un salaire correct à la clef également), mais dans un cadre plutôt privilégié – sauf les premières années en ZEP.

Et même sans compter sur l’ENS (90% des élèves n’y songent pas sérieusement, ici), on nous encourage (pour la plupart des profs, quand même), on nous presse de khûber, on nous montre l’excellence et la beauté de la prépa… Enseignement de qualité, marge de progression importante, cadre agréable, BGs (euh, non), etc etc.
Et nous, nous tendons les bras entre les barreaux, avides d’un peu d’air frais… Mais le dehors n’est pas forcément aussi doré ; c’est pourquoi, face à la jungle de l’ignorance et du désordre, nous restons sagement dans notre prison aux murs d’or, le cerveau hypertrophié et l’âme en fête.

Stupéfiants – 29 mars 2010

Non, ceci ne sera pas une étude statistique sur la consommation de drogue en prépa. Mais simplement une petite réflexion sur ce à quoi carburent mes chers compatriotes dans la République des lettres khâgneuses.
J’ai cru remarquer qu’un certain nombre, et surtout parmi ceux qui travaillent le plus, et ont les meilleurs résultats, boivent des quantités inimaginables (hum, j’exagère un peu) de café, de thé ou même de coca zéro (zéro sucre, zéro cerise, zéro lapin…). Un certain nombre également prennent des médicaments pour dormir ou encore des anti-stress.

Aussi j’en viens à la conclusion suivante : si un test anti-dopage était fait avant les examens d’entrée à l’ENS, une bonne partie de ceux qui majorent dans nos classes seraient évincés, héhéhé ! Et à nous, à nous qui ne buvons que des infusions aux fruits rouges et prenons juste un peu de vitamine C (Acerola, pas celle de synthèse), à nous les admissions !!

Bon, ceci était un joli rêve. Et je ne crache pas sur le coca (bien qu’il me donne mal au ventre) ni sur le café (bien que la moindre goutte même à 8 heures du matin m’empêche de dormir). Et puis, ce n’est pas interdit. Et puis, ce n’est pas cela qui va nous permettre de faire bien plus facilement une explication sur un Discours ennuyeux de Jean-Jacques Gold… euh, Rousseau (copyright N.L.), ou d’atteindre des sommets dans la réflexion sur l’esthétique wagnérienne. A voir.

Le début de la fin – 23 avril 2010

Dans cinq jours, le concours ! Le Grand Concours de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm à Paris ! (longue vie à lui !) Bon, pour être franche, j’y vais le coeur léger, ayant révisé mais d’avantage pour rendre justice à nos professeurs qui ont passé leurs week-ends à peaufiner nos cours, et pour occuper intelligemment ces journées ensoleillées. Si je suis sous-admissible ou admissible, tant mieux, c’est toujours joli sur le CV. Mais tout cela a déjà pour moi un goût de fin de la prépa.

En effet je ne compte pas khûber (faire une seconde khâgne, dans le jargon), ainsi que je me le demandais à divers moments de cette épopée khâgneuse où les heures d’euphorie intellectuelle ne sont pas absents, et où, entraînée sur le fougueux destrier d’une raison poussée à cent à l’heure, je sentais l’enivrement de l’esprit khâgneux me promettre des paradis à venir. Khûber, cela aurait été me donner plus de chances d’avoir le Concours (longue à vie lui !), passer une année moins laborieuse ou en tout cas reposant sur les acquis de la première khâgne, profiter des enseignements de professeurs que j’apprécie et de camarades passionnés… La vie s’annonçait souriante, cage dorée, fleurs par la fenêtre, poésie séduisante – j’ai déjà développé tout cela dans un billet antérieur (du 13 mars).

Eh non. J’irai sur les bancs sales de la fac, avec ses murs gris et ses nuages parisiens, ses amphis impersonnels, ses professeurs distants, mangeant des yaourts dans une chambre-placard… Le mythe de « monter étudier à Paris » a fait déchanter des générations de jeunes gens. Je serai donc une malheureuse étudiante en dépression, tentant de me rappeler le temps bienheureux de la prépa, éden où le savoir en forme de miel lumineux coulait dans mon cerveau avide et d’où il ressortait -alchimie khâgneuse – en dissertations de treize pages…

Ou alors, je profiterai de cette nouvelle vie pour compléter ma formation par des conférences, des visites culturelles, des activités plus tournées vers autrui, des travaux manuels plus concrets, tels que réaliser un dessert en trois températures (glace-tiède-chaud) ou coudre un tablier pour la fille de la voisine de ma grand-tante. Je flânerai sur le Pont des Arts en rêvant de l’Académie française (quand même) en lisant des pages de Pierre Michon pas au programme, écrivant trois romans par an et sortant tous les soirs. Je prendrai le thé avec des amis avant de préparer activement mes concours de journalisme, connaissant par coeur tous les présidents du FGEP depuis 1945, les variations de la Bourse depuis douze mois et tous les résultats du PSG depuis six mois même en match amical (il y a des matches haineux ?).

Tout cela pour dire que je sens déjà le début de la fin de la prépa. Certes, après le Concours (longue vie à lui !) nous aurons encore un peu plus d’un mois de cours pour « préparer l’oral », de quoi goûter encore les splendeurs et les misères de la condition khâgneuse. Instants que l’on ne revivra plus avant une seconde vie. Snif, hein ?

Le piège de la rhétorique – 21 mai 2010

Aujourd’hui, à l’heure où j’achève ma première semaine de reprise après le congé post-concours (vous suivez ?), je vais vous livrer un scoop. Ou plutôt, non : « Je vais vous mander la chose la plus merveilleuse, la plus incroyable, la plus extraordinaire, la plus, la plus… ». Bon, Madame de Sévigné doit s’arracher les cheveux (délicatement bouclés) en entendant l’effroyable et parodique reprise d’une de ses lettres, par une pauvre khâgneuse qui ne connaît plus ses classiques.

Blague à part, il est temps que je vous dise ce qui m’a récemment et soudainement si terrifiée.

C’est : la rhétorique, c’est pas top.

Exemple. Tout texte littéraire est ambigu. Donc paradoxal. Donc complexe. Bondissant de votre chaise (jusqu’au plafond, détachant une jolie moulure blanche), vous crierez, les bras levés : « Quoi ? N’importe quoi ! Il y a des textes simples, homogènes et beaux. » Aussi réponds-je, croquant une cigarette russe : « Homogène ? C’est louche. Il y a anguille sous roche. Trop homogène, c’est suspect. C’est alors excessif, parodique. Donc paradoxal et ambigu. »

Alors, un quelconque philosphe grec en toge blanche s’exclamera, une étincelle ironique dans l’oeil : « Pff. Vous êtes en pleine rhétorique, vous qui la récusez. Les « donc », c’est trop facile. Un petit mot comme ça, qui lie deux mots censés être de sens proche, et le tour est joué ! »

Madme de Sévigné s’avance, soulevant légèrement sa crinoline pour ne pas la salir sur le sol douteux d’une classe de khâgne : « Pardonnez-moi. Ce qu’elle a dit, cette khâgneuse en tee-shirt, n’est pas stupide. » Aaah, ai-je fait dans mon coin, prête à glousser devant tant d’honneur. Mais la marquise continua imperturbablement : « La rhétorique n’est qu’un outil pour mieux mettre en forme une pensée. Quelques belles tournures ne font pas de mal. »

Alors arriva Kant, caressant sa barbe de philosophe ; mais il fut aussitôt écarté par un philosophe réaliste : « Revenons au problème de départ. Tout texte littéraire est-il paradoxal ? »

« Dans-une-première-partie-nous-montrerons-que » débitai-je d’un ton plat et saccadé, prise d’un TOC khâgnal.

La marquise me coula un regard inquiet, mais reprit : « Si ce texte est de qualité… » ; elle fut interrompue par Genette et Barthes, arrivant bras-dessus-bras-dessous : « Hep-hep-hep ! La forme-sens combinée à une focalisation hétéréodiégétique interne à focalisation variable… Ok, on sort. »

Le philosophe grec éclata de rire, sortant un Manuel de stoïcisme à l’usage des jardiniers.

Je jetai un regard désespéré aux autres, en même temps furieuse de ne pas le voir discuter plus longtemps ma petite thèse (thèsette, pour les intimes). Heureusement, Mallarmé arriva à mon secours. Il souffla gentiment : « Ecoute Imelda, je pense qu’en khâgne, il faut trouver des problématiques aux textes. L’ambiguité est fréquente voire nécessaire, ne serait-ce que pour bâtir ton plan. Mais cela ne suffit pas toujours. »

Soudain, Jean Giraudoux, Julien Gracq, Jacques de Bourbon-Busset, Aimé Césaire, Charles Péguy, Marie Darrieussecq et l’inévitable Jean-Paul Sartre arrivèrent, l’air affairé et intellectuel. Avant que je pusse en prendre conscience, ils m’entourèrent en une ronde infernale en chantant « Viens à l’Euènesseuh ! »

Je me réveillai en sueur. 

Le temps du désintéressement -2 juin 2010

Après le temps de la quête, de la fin, de la compétition, des buts provisoires, le temps de la préparation physique, mentale et morale, pour apprendre à penser droit à l’appui de connaissances engrangées, après ce temps de l’intérêt, après le temps de la préparation des écrits, donc, surgit un certain gouffre. Un vide.

La perspective des oraux, quant à elle, et donc leur préparation nous est, pour beaucoup, aussi étrangère et virtuelle qu’un entraînement pour une course internationale de gazelles équatoriales. De fait, un ou deux d’entre nous passeront les oraux, ou peut-être aucun.

Aussi que sommes-nous ici, commentant des textes littéraires et prenant en note de magistraux cours, sans le but, l’écran, le plafond de verre des concours écrits, sans cet objectif rassurant, pare-feu contre l’inconnu des études supérieures et de carrières qu’on nous annonce difficiles ?

Aussi vient pour nous le temps du désintéressement.

Tout au moins pour ceux qui ne souhaitent pas khûber et n’ont pas déjà en ligne de mire les écrits de l’année prochaine, ces dernières semaines sont l’occasion d’un nouvel effort. Non pas celui de travailler comme un but en soi, mais de se livrer à des exercices d’analyse inutiles à court terme, comme la version latine, sport khâgnal dont l’existence humaine est pauvre.

Vous me direz que les études ne débouchent pas toujours sur des examens. Pourtant cela fait quatre ans pour ma part que je n’en n’avais pas eu en fin d’année : le bac en première et terminale, les concours blancs qui validaient chaque semestre en hypokhâgne… Et là, après les concours, plus rien.

Alors nous décrivons le mouvement d’une oraison funèbre de Bossuet, nous nous interrogeons sur le droit de résister, étudions la guerre d’Indochine, comparons des textes de Marivaux et de Nathalie Sarraute (exercice fort artificiel), sans autre but que de célébrer la culture et d’affiner la nôtre. Sans autre souhait que de s’émerveiller gratuitement.

La khâgne apprend le désintéressement intellectuel, guérit de ce tropisme captatif qu’a souvent l’étudiant. Et ça, c’est chouette.

De but en blanc – 24 juin 2010

Information numéro un : je suis sous-admissible au concours de l’ENS de Paris ! Tout comme quatre autres camarades. Il y a aussi un admissible. C’est super ! Cela signifie donc pour ma part que je ne suis pas sélectionnée pour les oraux, mais que j’étais classée peu après dans la liste. Cela donne droit à avoir une double licence à la fac si on khûbe, je crois. Et puis c’est toujours profitable pour le CV.

Information numéro deux : la khâgne, c’est fini. Les billets de la khâgneuse expirent donc dans cette dernière page. Peut-être les billets de la fakheuse prendront-ils le relais. Non, de la faqueuse. Ne conservons pas ces tares khâgnales.

« Mais pourquoi tu ne khûûûûbes pas ? » Bah, lisez le billet d’avril sur « Le début de la fin ».

Information numéro trois : ce sont les vacances ! Hourra !! Youpie !!! Je passerai très peu de temps à la maison, beaucoup ailleurs, que ce soit en Normandie, en Franche-Comté ou en Bourgogne.

Aussi vous souhaité-je de belles, agréables et sublimes vacances, si vous en avez. Sinon, de belles, agréables et sublimes semaines de juillet et août.

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