Série « Mr. Selfridge » : le magasin de l’idéalisation

Henri Leclair, le directeur artistique français du magasin "Selfridges" - (c) ITV Studios

Henri Leclair, le directeur artistique du magasin « Selfridges » – (c) ITV Studios

Encore une série addictive ! Diffusée sur la chaîne britannique ITV depuis 2013, la série Mr. Selfridge créée par Andrew Davies débute en 1909. Un commerçant américain, le fameux et bouillonnant Mr Selfridge, lance un grand magasin de mode et de produits de beauté à Londres, à grands coups de publicité et d’invités de marque.

Comme dans les récentes et plaisantes séries en costumes Downton abbey, Grand Hôtel ou Velvet, les intrigues mettent en scène la famille du propriétaire et les employés de l’établissement. Au fil des épisodes, c’est le ballet des flucuations amoureuses, scandales, jalousies, guerre de 14 ou autres petits et grands événements qui s’entrecroisent au milieu de personnages attachants.

Dans Mr. Selfridge, on est ébloui par les étalages et vitrines du grand magasin, au fil des événements et des thématiques : un parfum phare au muguet, la grandeur de l’Empire britannique ou encore la douceur du chez soi espérée par le soldat. Les costumes et décors du film sont à la mesure de la perfection du décor du magasin, impeccable et rempli d’un paisible bourdonnement. Un établissement idéalisé et des images peut-être trop léchées ? Certes, mais un magasin est justement le lieu de l’idéalisation.

Dans une banale comédie romantique, Confessions d’une accro du shopping, réalisée par Paul John Hogan, l’héroïne avoue que ce qui lui plaît tant dans les magasins, c’est cette beauté permanente à portée de main (et parfois de bourse) ; un monde sans souci ni souffrance.

Un magasin est le lieu idéal d’un film d’époque où les images flattent le regard et font regretter le temps des gants, éventails, manteaux longs et chapeaux sublimes – qui concernaient néanmoins une minorité de la société. Remarquons que c’est aussi le lieu de la série espagnole Velvet ; Downton abbey se déroule dans une magnifique demeure et Grand Hôtel dans un luxueux hôtel. Pas laid !

En plus de constituer un joli décor, un grand magasin est pour la série Mr. Selfridge un espace de choix laissant fuser les désirs variés et l’amour de la vie. La troisième saison sera diffusée sur ITV à partir de ce 25 janvier : suivons la foule !

Pourquoi les séries sont-elles si addictives ?

Julio et Alicia, héros de la série "Grand Hôtel".  © Antena 3 Televisión

Julio et Alicia, héros de la série « Grand Hôtel ». © Antena 3 Televisión

Venant de regarder la série espagnole Grand Hôtel (1), je constate que ce qui rend le spectateur d’une série télévisée passionné et presque dépendant, n’est pas tant le suspense haletant de l’action.

Certes, l’histoire de Julio, jeune homme enquêtant en 1905 sur la disparition de sa soeur Cristina, employée du Grand Hôtel, va receler bien des rebondissements. Au long des épisodes, les révélations se multiplient, les meurtres s’enchaînent, les scandales éclatent au grand jour. Les cliffhangers en fin d’épisode, attisant le suspense et la frustration, constituent une technique de fidélisation on ne peut plus classique pour mener le spectateur par le bout du nez. Sans compter la musique à grands renforts de violons, qui suscite ouvertement l’émotion.

Les dizaines d’heures de vidéo pourraient essouffler l’histoire ainsi racontée. Après tout, ce sont toujours les mêmes personnages, souvent le même genre de scènes (découverte d’un indice/partage des informations/action extérieure). Mais c’est sans compter un fait : ce qui rend une série addictive, c’est son univers. Un univers attachant, indispensable à la série. Dans Grand Hôtel, il s’agit des nombreux personnages, dont les principaux sont souvent beaux et ambivalents, mais surtout des lumières, des costumes et des meubles de cet hôtel prestigieux, situé au bord de la mer, qui donne son unité à la série. Si l’action quitte le cadre de l’hôtel, la série n’a plus de raison d’être (ce qui supprime parfois le caractère inattendu de l’action).

Le spectateur trouve dans la série télévisée et dans sa longueur inégalée ce que le long-métrage de cinéma ne peut lui offrir : l’illusion de se plonger indéfiniment dans un univers de fiction qui lui plaît. De vivre avec les personnages comme s’ils vivaient, dans la durée, dans un cadre déterminé, sans toujours une fin programmée, en bref, comme dans une réalité fantasmée.

(1) Uniquement jusqu’à l’épisode 8 de la saison 3, car la suite n’a pas encore été diffusée en français. Cette série, créée par Ramón Campos, a été diffusée en Espagne sur Antena 3 de 2011 à 2013, et sur les chaînes françaises Téva et M6 en 2012 et 2013. Côté DVD, la saison 2 sera dans les bacs en France en août 2014.

 

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D’où vient le plaisir du cinéma ?

propos_sur_le_cinema_1Qu’aurait pensé Aristote du cinéma ? A défaut de le savoir exactement, il est intéressant de connaître l’avis de philosophes contemporains, tels que Clément Rosset. Normalien âgé aujourd’hui de 74 ans, et auteur de nombreux ouvrages, notamment sur le réel, il a publié Propos sur le cinéma, un recueil de réflexions et entretiens sur la question, réédité en 2011 par les Presses universitaires de France.

De ce petit ouvrage un peu éclectique à cause des différents textes qui le composent, on peut retenir l’idée principale de Rosset sur le cinéma, cette « autre réalité ».

Il existe au cinéma une « clause implicite » qui assure à tous un minimum de plaisir garanti, clause qui ne joue pas dans les autres arts comme la peinture ou la danse. « Le cinéma vous installe dans une situation je dirais de voyeur tranquille (alors que, dans la vie réelle, le voyeur est toujours angoissé), sûr de tout voir et de n’être surpris par personne » décalre-t-il dans un entretien avec Roland Jaccard.

Le cinéma, qui reproduit le mouvement de la vie (kinésis a donné « cinéma »), procure donc une évasion sans comparaison avec le pouvoir de « distraction » dont disposent les autres arts. 

Pour autant, cet « autre monde » ressemble à s’y méprendre au monde que le spectateur vient de quitter en entrant dans la salle obscure. C’est pourquoi il est si facile d’oublier l’un en adoptant l’autre.

« L’autre réalité, celle que lui présente le film, ressemble si bien à la réalité tout court qu’elle peut et est seule à pouvoir prétendre la remplacer purement et simplement, à en tenir lieu et place pendant le temps de la projection » explique-t-il. Le cinéma offre au spectateur un ailleurs qui se situe en plein monde, réalisant l’irréalisable vœu des romantiques, qui souhaitaient un ailleurs sans renoncer au monde et au « je ».

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J’en profite pour vous recommander trois blogs de critiques cinéma :

Petites critiques sur grand écran (rédigé par une amie) Lumineux.

Le Huzar sur le toit (composé par un ami d’ami) Brillant.

Fenêtres sur cour (découvert par hasard) Conceptuel.

Prêts pour un voyage pas complètement inattendu ?

The-Hobbit-HERO-2-1024x757On en a déjà tant parlé, grâce à une promotion intensive. De quoi ? Du film Le Hobbit, un voyage inattendu, l’adaptation par Peter Jackson du début du roman Bilbo le Hobbit de Tolkien. On connaît l’histoire : un petit hobbit – l’oncle de Frodon du Seigneur des Anneaux -, Bilbo Sacquet (joué par Martin Freeman), est appelé à sortir de son trou pour aider un groupe de nains à récupérer Erebor, leur royaume perdu et occupé par un horrible dragon.

Le film, qui dure 2 heures 49, reconstitue le premier tiers environ du roman de J.R.R. Tolkien, publié en 1937. Il étire la durée de l’action, ajoutant des éléments nouveaux (tels que le magicien un peu fou et le nécromancien).

Surtout, il tartine l’histoire d’une sauce Seigneur des Anneaux épicée et grandiose, avec batailles déchaînées – un peu trop longues -, musique constante à grands renforts de violons et choeurs et décors vertigineux, tels que l’effrayant repère caché des orques. De plus, l’action s’arrête artificiellement au milieu de l’histoire, afin d’en laisser un peu aux films suivants.

Pour autant, si les effets magistraux sont excessifs, le spectateur ne manque pas d’être entraîné, les magnifiques paysages suspendant le temps, tout comme les chansons des nains – une seule a été gardée par rapport à celles du roman -, les merveilleuses figures elfiques ou les petites phrases bien balancées. Notamment celle où Gandalf souligne que le mal ne peut être vaincu par une force plus mauvaise encore, mais par les petites touches de bien qui parsèment le monde.

La morale du hobbit est donc à peu près sauve : plus petit, il va sauver ses camarades ; lorsqu’il est faible, c’est alors qu’il est fort. Et il fallait bien un magicien pour lui faire quitter son petit trou confortable, sortir, commencer à donner sa mesure, être, et donc vivre.

Le petit monde de Downton Abbey

DR

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Depuis 2010, la série britannique Downton Abbey narre avec grâce le microcosme de la vie d’un domaine anglais au début du XXe siècle.

Deux mondes peints à égalité : la famille Crawley et leurs domestiques, dans les années 1910 et 1920. C’est le défi de la série Downton Abbey de Julian Fellows, qui a terminé la diffusion de sa troisième saison sur la chaîne britannique ITV et passe ces jours-ci en France sur TMC, sans compter les Etats-Unis en janvier : même la Première dame ne peut plus attendre.

Dans une magnifique demeure de pierre, le comte, la comtesse et leurs trois filles vivent dans l’attente de savoir ce que deviendra Downton, puisque l’héritier est vraisemblablement décédé dans le naufrage du Titanic. A côté d’eux, leurs domestiques vivent leur propre existence, entre jalousies et affections. Malgré un si petit espace de vie, les mutations de ces décennies viennent rebondir entre les murs : Première guerre mondiale, droit de vote des femmes ou encore nouveautés technologiques comme l’électricité ou le grille-pain.

Pour autant, si les distinctions entre maîtres et domestiques tendent à s’effacer par instants, ce monde n’est pas décrit comme manichéen : les premiers ne sont pas les oppresseurs des seconds et chacun vit dans le respect de son rôle, sans anarchronisme.

Cette série, qui a reçu des Emmy Awards et des Golden Globes, est une vraie réussite, notamment grâce aux décors et costumes à faire rêver et aux acteurs  charmants. Mention spéciale à Hugh Bonneville – le comte Robert Crawley -, Michelle Dockery – sa fille Marie Crawley – ou évidemment Maggie Smith, la mère du comte.

Si les dialogues sont parfois un peu pauvres – sauf les répliques de Maggie Smith dont l’ironie rappelle celle de Jane Austen – et certains personnages assez monolithiques, le spectateur s’attache à la plupart, curieux de connaître les évolutions de chacun.

Le tournage du quatrième épisode devrait commencer en février 2013. Mais d’abord un « épisode de Noël » sera diffusé le 25 décembre prochain.

La bande-annonce par TMC de la première saison

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[Cinéma] L’autre n’est pas une idée

Elle s’appelle Ruby, sorti le 3 octobre, revisite avec bonheur le mythe de Pygmalion : un créateur tombe amoureux de l’objet de son invention, qui prend vie. Une comédie pleine de fraîcheur.

A Los Angeles, le jeune romancier Calvin (Paul Dano) ne trouve plus d’inspiration, après un premier best-seller. Son psy lui propose d’écrire un de ses rêves. Solitaire, Calvin imagine, au fil des touches de sa machine à écrire, Ruby, charmante jeune femme. Il ne pense plus qu’à elle. Un matin, Ruby Sparks est là, dans sa cuisine, exactement comme il l’avait imaginée.

Ruby (Zoe Kazan) fait d’excellents petits plats, elle est toujours de bonne humeur, elle est parfaite selon les désirs de son compagnon. Calvin n’écrit plus, il goûte ce bonheur insoupçonné. Son frère, beaucoup moins romanesque et d’abord incrédule, finit par se faire également à cette idée, après avoir vu que quand Calvin écrit que Ruby se met à parler français… Ruby se met à parler français.

Seulement, Ruby se met à prendre un peu ses distances. Calvin s’affole, il écrit, manipule la demoiselle. Elle n’est plus qu’une poupée entre ses mains. Leurs libertés respectives implosent, l’un parce qu’il est narcissique, l’autre parce qu’elle dominée. Si le début du film est un peu lent à se mettre en place, les couleurs fraîches de ce film et la réflexion sur la création et sur l’amour le font largement oublier. Très joli.

Un film de Jonathan Dayton et Valerie Faris (2012)

Torrents de scandale sur les eaux calmes du lac de Côme

Madame Solario, film de René Féret est une intrigue mélodramatique de mauvaise facture, sur fond de scandale et d’amours sulfureuses.

1906. Sur les bords du brumeux lac de Côme, des aristocrates séjournent, et parmi eux Madame Solario (Marie Féret, photo). Jolie et divorcée, la jeune femme attire les hommes autour d’elle. L’arrivée de son frère Eugène (Cyril Descours, photo) et un cortège de sombres souvenirs va tout bouleverser. Tous deux s’allient alors pour tenter de reconstituer leur fortune ruinée, à coups de séductions intéressées.

Adapté d’un roman autobiographique de Gladys Huntington paru anonymement en 1956, ce long-métrage de René Féret charrie avec lui une impressionnante quantité de clichés. Tout y passe : les scandales dans la bonne société, les liens entre richesse et flirt, la tandem alcool-revolver, la caricature sociale d’une société guindée et névrosée, les départs subits et les suicides secrets, le méchant Russe fougueux et le gentil Britannique candide.

Les dialogues sont d’une effrayante banalité : « Tu me dois la vérité » dispute à « Un drame de plus ou de moins dans ma vie, qu’est-ce que ça peut faire ? ». Pour ne rien arranger, violon et piano composent une musique de chambre d’une mièvrerie triste.

Erreur de casting

La platitude générale est principalement due à une erreur de casting : Marie Féret, qui joue Madame Solario et n’est autre que la fille du réalisateur, ne semble taillée pour le rôle de femme fatale. Son visage maquillé comme sur un tableau du Greco est immobile et inexpressif. Elle n’a d’ailleurs joué que dans deux autres films, réalisés par son père.

Seule réussite du long-métrage, celle des décors et des costumes, joliment travaillés. Les couleurs passées reflètent aisément une société surannée. Entre rires artificiels, parquet qui craque et hululement vespéral, le spectateur s’ennuie dans un huis clos aussi étouffant pour le protagoniste que pour lui.

Film sorti le 22 août 2012.

Romanesque lumière de Provence

Refaire un film de La Fille du puisatier, de Marcel Pagnol, était une gageure pour Daniel Auteuil. Défi brillamment relevé l’année dernière, avec une oeuvre rayonnante de lumière provençale.

Près de Salon-de-Provence, Patricia apporte le déjeuner à son père, un humble puisatier. Elle rencontre en chemin Jacques Mazel, jeune homme de la bourgeoisie locale. Quelques jours plus tard, elle est enceinte. Jacques doit partir se battre sur les lignes de 1939. Le père de Patricia père acceptera-t-il un enfant arrivé à l’improviste ? Les parents de Jacques reconnaîtront-ils leur petit-fils ? D’autant que de mauvaises nouvelles parviennent du front…

Chapeaux de paille à rubans, accent provençal et rude patriarcat dessinent un arrière-plan d’un charme désuet et extrêmement romanesque. Daniel Auteuil en père colérique et tendre, Astrid Bergès-Frisbey en fille délicate et entière, Kad Merad en ami plein de bonne volonté et Nicolas Duvauchelle en jeune et séduisant aviateur, jouent sans trop en faire. Un régal pour les yeux saturés de vignes et d’été.

La Fille du puisatier, de Daniel Auteuil, 2011

 

Du Sud au Nord de l’Angleterre, le faux abîme

1850. L’Angleterre voit le développement des usines de textile, comme celle de John Thornton. La jeune Margaret Hale, fille d’un pasteur du sud du pays, arrive dans la ville industrielle de Milton. North and South, un feuilleton de la BBC d’une grande élégance.

Le choc est rude pour Margaret Hale : passer des prairies lumineuses du Hampshire à l’industrieuse Milton, où l’air est enfumé. Ouvriers et enfants travaillent dans des conditions terribles. Des poussières de coton souillent l’air. Au programme : voir les grèves réunir et diviser, se lier d’amitié avec des ouvriers et des patrons, voir l’arrivée de la spéculation, détester John Thornton et dépasser ses préjugés…

Le roman d’Elizabeth Gaskell, publié en 1855, est ici adapté par Brian Percival pour la BBC dans une courte série télévisée diffusée en 2004. Celle-ci a connu un vif succès, comparée à la version d’Orgueil et préjugés de 1995. C’est que l’on pourrait donner ce même titre à North and South : même homme ténébreux et mal jugé, même jeune fille empêtrée dans sa naïveté, mêmes secrets qui dessillent le regard.

Densité sentimentale et subtilité de la question sociale font emporter l’adhésion à cette magnifique série de quatre fois une heure, où les acteurs Richard Armitage et Daniela Denby-Ashe crèvent délicatement l’écran.

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