Radio : quel bon ton de voix ?

« Bonjour Machin, bonjour à tous. » Qu’est-ce que cette voix artificielle, stéréotypée, des animateurs de radio ? Faussement enthousiaste ? Ou alors presque indifférente aux mauvaises nouvelles qu’elle annonce, des morts par ci, des morts par là, et l’on enchaîne sur le sport et la bourse… Comment rendre une voix radiophonique un minimum sincère, engagée, authentique ?

Il faudrait peut-être passer par l’écriture littéraire pour trouver une réponse. Pour faire de la littérature, il ne suffit pas de plaquer des procédés dits littéraires (épithètes inversées, métaphores à foison, périphrases…). Le langage va s’enrichir naturellement et devenir plus fin, plus littéraire, à mesure que s’enrichit le rapport de l’écrivain au langage. La qualité littéraire d’un texte n’est pas un vernis, mais son étoffe même. En d’autres mots : c’est la maturité et l’implication de l’auteur qui va trouver des mots neufs, et non déjà éculés, pour circonscrire l’objet précis de son invention. (Merci François Magné.)

De même, en radio, ce n’est pas le vernis de l’enthousiasme ou de la gravité qui va moduler la voix. C’est l’intérêt que le présentateur porte à l’événement qui fait entrer une chaleur dans son timbre. En école de journalisme, on apprend à faire des flashs info de manière convaincante, non seulement en articulant et en variant le ton selon la nouvelle, ou en faisant des phrases originales et variées. On s’exerce surtout à parler à la radio en apprenant à parler du quotidien, à parler comme au milieu d’un repas, à parler d’un sujet quelconque qui nous touche vraiment. Dire simplement, comme si on racontait à des proches. On choisit les événements et on écrit les brèves qui nous parlent, qu’on a envie de dire au monde, d’annoncer ou peut-être implicitement de dénoncer.

Evidemment, s’approprier un accident en Chine ou une fête à Lyon n’est pas forcément facile en peu de temps. Mais c’est aussi tout le travail du journaliste, tentant de mettre un peu d’ordre et de mots dans ce que Macbeth évoque : « La vie […] : une fable / Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, / Et qui ne signifie rien. »

 

Le roman comme dialogue avec un écrivain – Entretien avec Nathalie Skowronek.

Karen et moi, déjà évoqué ici, est le premier roman de l’écrivain belge Nathalie Skowronek. Elle y raconte une parenté spirituelle entre la narratrice, et l’aventurière du siècle dernier Karen Blixen. La création du roman, qui lie fiction littéraire et réalité historique, s’est faite par couches successives. Rencontre avec une femme que la littérature a construite.

Karen et moi : d’où vient ce titre énigmatique ?

Il est arrivé en fin de projet. Il s’est imposé naturellement, puisque c’est un livre avec deux personnages qui avancent conjointement – d’où le « et ». Karen évoque le prénom de Karen Blixen ; il ne s’agit pas de la figure biographique de l’écrivain, mais de la femme qui va le devenir. Le « moi » représente le « je » de la narratrice.

Je voulais d’abord écrire un livre sur le pouvoir de la littérature dans nos vies. J’ai choisi Karen Blixen qui est pour moi un auteur phare, et qui m’accompagne depuis longtemps. De plus, sa Correspondance, où elle parle de son désir d’écriture et de sa vie avant de devenir écrivain, a permis une zone de proximité où j’ai pu avancer avec elle.

Comment vous êtes-vous documentée sur la vie de Karen Blixen avant qu’elle devienne écrivain ?

Je me suis appuyée sur la biographie de Judith Thurman, et sur des éditions critiques de son œuvre. J’ai eu à ma disposition sa Correspondance, et son roman autobiographique La Ferme africaine, où elle réinvente en partie sa propre histoire. Cependant, je n’ai pas fait un travail de chercheur ni un travail biographique au sens strict. Karen Blixen est plutôt devenue pour moi un double poétique, à partir duquel j’ai vu la possibilité d’un livre, et une sorte de construction romanesque entre elle et moi. J’ai veillé à être exacte et à ne pas manipuler les faits, et en même temps à tirer les éléments biographiques dans le sens de mon propre récit.

J’ai travaillé par périodes successives, pendant un an et demi ou deux ans. J’ai laissé dormir une première version plusieurs mois. Après une deuxième version, j’ai vu un but possible. J’ai alors écrit de manière très intensive. En fait, c’est à partir du moment où je me suis autorisée à tutoyer la Karen du livre, que le livre m’a échappé. Avant cela, je cherchais la juste place.

J’ai travaillé par couches successives. A chaque nouvelle version j’ai essayé d’aller le plus loin, pour que le livre évolue en fonction mon idée.

A un moment du roman, on ne sait plus très bien qui parle, de la narratrice ou de Karen. Est-ce volontaire ou non ?

Le livre évoque deux femmes à deux époques différentes, dans des lieux et des milieux différents, qui s’interrogent sur le sens à donner à leur vie. Au départ, la narratrice se cache derrière Karen Blixen parce qu’elle ne parvient pas à s’émanciper. Puis elle s’aide de la littérature et de la figure emblématique de Karen. Quand les choses sont trop difficiles à dire pour la narratrice, elle va rechercher Blixen et faire parler sa vie, qui reflète la sienne propre. Ce jeu de miroir fait partie de la construction du livre.

Un livre peut changer une vie : le cas du livre est-il un cas extrême, où est-ce vraiment possible ?

Le lieu du livre permet des sentiments plus intenses que dans la vie quotidienne. De la même manière que la narratrice montre son côté le plus âpre, et que Karen Blixen est décrite dans ce qu’elle a de plus fragile, le récit pousse les émotions au plus loin. Mais dans la vraie vie, les se passent un peu différemment. En ce qui me concerne, je me suis construite à travers mes lectures, c’est ma façon d’avancer et de regarder le monde.

Nathalie Skowronek, Karen et moi, Editions Arléa, 124 pages, 15 euros.

 

Pauvres journalistes !

Comment, pauvres journalistes ? Voilà un discours bien audacieux ! Ne sont-ils pas traités de tous les noms : hypocrites – pour l’affaire DSK par exemple -, menteurs – leur manque d’objectivité… -, voleurs de vie privée – ignobles paparazzis ? Bref, les journalistes n’ont pas bonne presse. Il faut néanmoins écouter leur avis, et Daniel Cornu est un bon avocat. Ce journaliste suisse a écrit des ouvrages de référence sur l’éthique journalistique, dont celui-ci : Médias mode d’emploi (2008).

A partir de son expérience de médiateur de presse à La Tribune de Genève depuis 1998, il évoque les questions qu’il a régulièrement évoquées dans sa « chronique de médiateur ». Le médiateur de presse fait le lien entre les lecteurs et rédaction, non à propos du contenu des informations, mais de la forme. Par exemple, un lecteur accuse La Tribune de Genève d’être imprécis sur le nom du’un lieu, ou de diffuser un dessin de presse choquant, ou encore la photo d’une personne recherchée par la police, mais présumée innocente. Bref, le médiateur de presse montre que la liberté de presse n’appartient pas qu’aux journalistes mais à tous, et que le rôle analytique des rédacteurs ne les dispense pas d’un regard critique.

Daniel Cornu a cependant un réel talent pour justifier les choix faits par les journalistes. Par exemple à propos de la diffusion des photos de cadavres de soldats, il interroge : « Le spectacle de la violence est-il toujours indispensable à la compréhension des faits et des situations ? A l’inverse, serait-il acceptable de faire un état des tortures ou d’autres actes de barbarie commis par un Etat en se dispensant de les décrire ? En s’abstenant de les montrer même, lorsque les documents existent et dénoncent les bourreaux ? La frontière entre l’information et le voyeurisme n’est pas certaine. »

Cet essai dynamique et concret pose des questions vraiment passionnantes. Sur le choix des mots :  « Les territoires sont-ils « occupés », « libérés », « palestiniens » ? Les combattants palestiniens sont-ils des « terroristes », des « activistes », des « résistants » ?  Chaque rédaction devrait établir à son propre usage un glossaire du conflit. » Ou encore sur la logique de la presse pipeul :  comme le petit monde des célébrités est sans cesse occupé à la fabrication de son image, la seule manière d’échapper à la complaisance est de le surprendre dans sa vie privée. Dans cette perspective, une image « vraie » est par définition, une image volée. Ce livre est une bonne base pour aborder l’éthique journalistique, aussi bien pour les rédacteurs que pour les lecteurs de feuille de chou quotidienne.

La littérature et ses enjeux – Entretien avec François Magné

Normalien, agrégé de lettres classiques et auteur d’une thèse sur Paul Valéry, François Magné enseigne les langues anciennes et la littérature en prépa littéraire. Il nous parle de la littérature et de ses enjeux, mais aussi de l’écriture, de l’édition, de la musique et de questions philosophiques.

Qu’est-ce qui vous a amené à enseigner la littérature ? D’où vous vient cet amour des lettres ?

Au départ, je n’avais aucun amour des lettres, mais au contraire une haine viscérale de la littérature. J’ai d’abord eu l’intention d’enseigner le grec ; c’était la langue qui m’intéressait. Comme il n’y a pas de filière d’enseignement du grec seul, j’ai fait la filière « lettres classiques ». Mais la littérature était au début un pensum que je me suis infligé pendant des années. J’ai fait mes études littéraires en m’ennuyant les trois quarts du temps. La plupart des oeuvres classiques m’ennuyaient terriblement et portaient sur des questions que je ne me posais pas, soulevaient des enjeux qui n’étaient pas les miens. Je baillais vertigineusement en lisant Balzac ou Flaubert. Mon rapport à la littérature est donc très curieux au départ. Avec le temps, je m’y suis fait, et tout simplement j’ai grandi.

En entrant en prépa, vous vouliez donc faire du grec… Quel a été le choc esthétique qui vous a fait changer ?

Il n’y en a pas eu. C’est toujours une tentation de raconter son histoire autour de quelques déclics, de quelques moments qui auraient fait pivoter, réorienter radicalement votre évolution. Mais c’est toujours une reconstitution : « le jour qui a tout changé », « l’expérience qui m’a bouleversé », « après ceci je n’ai plus jamais été le même »… Il n’y a généralement pas d’expérience de ce type dans la vie, sauf parfois des grands drames, des deuils éventuellement. En général, l’évolution se fait de façon souterraine et invisible, à une vitesse géologique.

J’ai fini par me rendre compte que peu à peu, à force de travailler sur certains textes, je m’étais attaché à certaines oeuvres et à certains auteurs. Cela s’est fait lentement. L’idée de lire de la littérature pour le plaisir m’a longtemps été étrangère. Du reste, quand j’ai du temps, je ne lis pas de littérature. J’aime bien lire des revues scientifiques par exemple, ou des choses sur la musique. Les choses se compliquent évidemment du fait que, comme j’enseigne la littérature, j’ai un rapport avec elle qui est professionnel donc parfois fastidieux, ou en tout cas réglementé. De ce fait, il m’est difficile d’aller spontanément et avec du désir vers une oeuvre littéraire, quand je dois travailler dessus. On peut retrouver un rapport agréable, mais le fait est que si je veux me changer les idées, par définition, je ne vais pas aller chercher un livre.

La littérature reste donc pour vous dans la sphère professionnelle…

Largement. Il y a des auteurs vers lesquels je retourne souvent, mais pas une infinité. Ces derniers temps, je me suis attaché à certaines choses de Kundera, que j’avais longtemps complètement ignoré. Les auteurs qui me ramènent à eux sont ceux vers qui je me sens un rapport de filiation ou de parenté intellectuelle, ou spirituelle – pour prendre un mot un peu pompeux, mais qui correspond bien à ce que je veux dire. Ce sont les auteurs qui me donnent le sentiment d’avoir partagé les mêmes difficultés existentielles, d’avoir eu la même relation aux grands thèmes de l’existence. Ceux qui m’attirent de façon irrésistible sont ceux qui parviennent à exprimer un point de vue singulier sur l’existence, et qui en même temps trouvent des mots suffisamment fins pour l’exprimer.

Les autres auteurs ne m’intéressent pas. Ceux qui ne font que raconter quelque chose, par exemple, m’indiffèrent complètement. La littérature d’évasion, de voyage, me tombe des mains.

Lire la suite

Essai d’hypotypose

Une hypo-quoi ? Encore un de ces mots pédants. Cette Imelda, elle est bien contente de montrer qu’elle est en khâgne. Quelle honte. Tout se perd. Enfin, penchons-nous sur la question ; une hypotypose, nous dit-on, est « une figure qui regroupe l’ensemble des procédés permettant d’animer une description au point que le lecteur « voit » le tableau se dessiner sous ses yeux. »

Aussi vais-je essayer ce petit jeu littéraire qui est d’évoquer un certain spectacle, de façon telle qu’il vous semble palpable ; puis je vous donnerai mes filons, découverts au moment même de l’écriture. Une expérience d’errance amusante, comme beaucoup d’autres dans la République des lettres !

« Sur la jolie table blanche de jardin se pressaient mille délicieuse victuailles : un gros fraisier fait d’un biscuit léger aux amandes, d’une bonne crème pâtissière sucrée et délicieuse, de fraises rouges si savoureuses. Un gâteau au chocolat avec le coeur noir fondant sur la langue, et la croûte qui craque. Des boules de glace froide contre les dents, grasses, à la pistache piquante. Avec des cigarettes russes croustillantes qui font des miettes sur la table. Une pêche à la peau veloutée avec son duvet léger, jaune et croquante à l’intérieur, dont le jus dégouline sur les doigts en les poissant. Un yaourt blanc et frais, avec son odeur acide de lait, onctueux dès qu’on le mélange. Du jus multifruits orange, fluide liquide fruité qui clapote dans le verre. Des abeilles qui rôdent dans l’air chaud. Des macarons multicolores croustillants dehors, fondants dedans. Des raisins vert transparent. Des mandarines acides. Des noix craquantes. Avec une limonade très fraîche et pétillante. »

Avez-vous faim, ou tout au moins envie de ces choses ?

Si oui, mon pari et gagné. Sinon… tant pis, ce n’est pas grave. Vous bénéficierez quand même de mes petites astuces propres à nous mener sur les voies merveilleuses de l’hypotypose. D’abord, essayer d’évoquer tous les sens : la vue nous est la plus spontanée, d’autant que lorsque nous voyons un mot écrit nous nous le représentons d’abord (souvent !) visuellement. Mais ne pas hésiter à dire des odeurs, des senteurs, des bruits et des sensations tactiles. Aller dans le détail concret. Eviter toutes les abstractions, même par exemple le mot « goût ». Volontiers forcer le trait, exagérer. Accumuler.

Tout ça, c’est le pouvoir du langage. Et blablabla.

 

Ecrire, est-ce écrire sur soi ?

L’un de mes professeurs affirme que le fait que la littérature est affaire d’imagination, est une idée reçue. On n’invente rien : on évoque. Et souvent, on évoque sa vie, de manière directe ou non.

Cette question est intéressante, et en pose d’autres : l’écriture peut-elle se passer de l’expérience de vie de l’auteur ? Cette expérience lui permet-elle au contraire de fournir des sujets ou un contenu à l’oeuvre ? Ou davantage un style, en tant que « qualité de vision » ? Ou les deux ?

Dans ce cas, quel place est laissé à l’imagination ?

Nous ne ferons pas une dissertation structurée et rhétorique, en citant Flaubert et Barthes, mais nous nous contenterons de proposer quelques éléments de réponse.

Une amie qui écrit (et publie), et à qui je demandais si elle s’inspirait de personnes réelles pour composer ses personnages romanesques, me répondit que l’auteur marche sur une corde : il doit éviter de tomber dans le racontage-de-vie tout en ne basculant pas non plus dans un irréalisme décrédibilisant.

Mais pourquoi ne pas écrire sa vie ? Dans ce cas, ne composez pas un roman, mais une autobiographie.

Pourquoi faut-il est être « réaliste » ? Pas forcément, en fait. Le propre de la littérature est, je crois, d’utiliser le matériau langage comme propre à établir de nouveux liens. Par exemple, la figure de la paronomase, qui est la juxtaposition de deux mots presque semblables (rayon et raison), montre que si ces deux mots se ressemblent, les réalités qu’ils désignent le sont également : la raison est un rayon… En ce sens, la littérature est création des rapports nouveaux, donc des mondes nouveaux, où les éléments sont symboles bien plus que réalités. Même dans le roman réaliste, la casquette du Père Goriot est très symbolique (bon, je ne sais plus de quoi) : tout est donc choisi et médité en vue d’une signification qui crée des liens inédits.

Cependant, la question du « réalisme » (à distinguer du mouvement éponyme du XIXe siècle) nous éloigne quelque peu du sujet initial : écrit-on forcément sur soi ? Je ne le pense pas. On peut parler de choses que l’on ne connaît pas au départ : se documenter sur les Mayas, par exemple, et en faire un roman. Bien sûr, l’évocation sera conditionnée par nos mots et nos clichés d’Occidentaux, mais c’est aussi la limite du langage lui-même, qui évoque des réalités infiniment singulières par des mots-étiquettes (c’est ce que soulève Bergson dans Le Rire), génériques, normatifs. En ce sens, tout ce que nous pourrons écrire sera limité par l’appréhension que nous en avons. Toute oeuvre littéraire est subjective. Toutefois, l’imagination prend le relais de l’égocentrisme, pour sortir de soi. Des propos d’Alain Finkielkraut sur son livre Un coeur intelligent éclairent cette idée, qui concernent aussi bien l’auteur que le lecteur :

« Le roman pratique et met en scène l’opposition entre l’imagination et le fantasme. La langue anglaise possède deux mots pour l’imagination : fancy et imagination. Le fantasme, c’est la littérature spontanée en chacun de nous. Nous fantasmons tout le temps. Il y a les fantasmes individuels, les fantasmes collectifs, et, pour faire appel de ces fantasmes, il y a l’imagination. La littérature est du côté de l’imagination. Le fantasme, nous dit Freud, est la réalisation d’un désir: dans le fantasme, je suis le héros, je suis au centre. L’imagination est, au contraire, cette forme de pensée qui me permettra de sortir de moi-même, de m’identifier à d’autres points de vue que les miens. Et le coeur intelligent, c’est cela : la mise en déroute du fantasme par l’imagination. »

Cependant, les choses ne sont pas aussi simples : le moi-scripteur (l’homme, quoi) est-il le même que le moi-auteur ? C’est ce que développe Proust (ah, il fallait bien un auteur classique, quand même) dans son Contre-Sainte-Beuve : il explique que contrairement à la tradition de la critique littéraire utilisée entre autres par Sainte-Beuve (1804-1869) qui explique souvent l’oeuvre par la vie de l’auteur, « le moi de l’écrivain ne coïncide pas avec le moi social tel qu’on peut l’appréhender de l’extérieur ; la création transcende la petite histoire et échappe aux contingences de l’actualité ».

Cela me fait penser à ce que j’avais lu sur Shakespeare, auteur qui a vécu assez tranquillement à Londres ou à Stratford, et, bien qu’ayant côtoyé Elisabeth Ière et Jacques Ier, a su dans ses pièces imaginer les sentiments intimes de Jules César, Henri VI ou autres personnages grands ou humbles. Il a su s’identifier à d’autres points de vue. Et pour cela, il faut du génie.

Génie qui peut toutefois se trouver davantage dans la capacité de l’auteur à rendre présents les mondes qu’il élabore. Mais ceci est une autre histoire…

PS : Je pense aussi, en termes de décentrement de soi par l’écriture, à Montesquieu et à ses Lettres persanes : se mettre dans la peau d’un Persan qui critique Parisiens et Occidentaux, n’est pas une expérience des plus évidentes.

Art et implicite

Je crois avoir remarqué récemment que ce qui contribuait grandement à la qualité d’une oeuvre, c’est la part d’implicite.

En effet, en étudiant Les Mains sales de Sartre, nous avons vu que dans une des scènes (la première du quatrième tableau), Hugo et Jessica discutent, en présence d’un pistolet, de leur rôle dans la préparation d’un assassinat politique ; or, ils déclarent « jouer » (« On joue ou on ne joue pas ? », « Tu sais bien que ce n’est pas un jeu », « Pouce », etc.). C’est bien sûr une manière de dessiner un théâtre dans le théâtre et sans doute une réflexion sur la nature de ce dernier. Mon professeur a alors remarqué qu’il était dommage que Sartre ait écrit ce mot de « jouer » de manière répétitive et explicite : il dévoile alors ses cartes, montre les rouages, laisse moins de marge d’interprétation au lecteur…

Second exemple, noté en regardant le très beau film télévisé Guerre et paix de Robert Dornhelm, tiré du roman de Tolstoï et passé sur France 2 en 2007. Même s’il y a à mon goût un peu trop de renforts de violons, l’interprétation est soignée et en particulier les décors et costumes – sans oublier la prestation de Clémence Poésy et d’Alessio Boni. Cela dit, j’ai trouvé que justement l’actrice qui interprétait Helene Kuragin (tout comme celui qui jouait son père Vasilii) avait un jeu forcé, excessif, trop explicite. En effet, dans le livre, ces deux personnages sont « méchants » : machiavéliques, intéressés, et la jeune femme est une séductrice. Cependant, à rendre ceci trop évident, ils en perdent leur crédibilité, deviennent sétérotypés et même davantage. Les regards en coulisse et les sourires excessivement mielleux empiètent sur la finesse et la beauté de l’ensemble.

Il me semble justement que ce qui fait le prix d’une oeuvre, c’est la capacité qu’a l’auteur à rendre les enjeux suffisamment implicites, pour que non seulement l’histoire soit « crédible » (bien que ce terme de communication ne soit pas vraiment littéraire…), c’est-à-dire reflet de la complexité humaine, mais aussi pour que le lecteur puisse tirer ses propres conclusions et non pas se faire uniquement consommateur de savoir ou d’émotions.

PS : J’ai trouvé une réflexion de Maupassant sur L’Education sentimentale de Flaubert qui justement met en évidence ce génie que nécessite la mise en place de l’implicite : « Bien que ce [roman] lui ait demandé un travail de composition surhumain, il a l’air, tant il ressemble à la vie même, d’être exécuté sans plan et sans intentions. Il est l’image parfaite de ce qui se passe chaque jour ; il est le journal exact de l’existence : et la philosophie en demeure si complètement latente, si complètement cachée derrière les faits ; la psychologie est si parfaitement enfermée dans les actes, dans les attitudes, dans les paroles des personnages, que le gros public, accoutumé aux effets soulignés, aux enseignements apparents, n’a pas compris la valeur de ce roman incomparable. »

Un coeur intelligent

Un essai d’Alain Finkielkraut (2009)

Cet épais volume gris a traîné quelques mois sur ma table de nuit, alors que j’en lisais régulièrement des extraits. Il faut dire que les neufs chapitres évoquent neuf romans différents, neufs projets de lecture, neufs réflexions variées et subtiles. En effet, le sujet évoqué par l’auteur est lui-même subtil : il s’agit de la littérature, considérée comme un art qui « mêle perpétuellement l’affect et le concept » et nous procure ainsi « un coeur intelligent ».

Philosophe et agrégé de lettres modernes, Alain Finkielkraut nous livre donc ici sa lecture de neuf romans du XXe siècle – sauf celui d’Henry James -, pour la plupart étrangers – hormis Le Premier Homme de Camus. Il n’est nul besoin de les avoir lus pour comprendre l’analyse qui en est faite, tant l’auteur les résume pertinemment.
Chacun permet à sa manière d’échapper à la bureaucratie (c’est-à-dire à l’intelligence fonctionnelle) et à l’idéologie (en tant que sentimentalité binaire), en évoquant l’ironie du destin, le trivial comme « dimension essentielle de l’existence », les méfaits du mal parfois déguisé en vertu, ou encore le silence et l’humour de Dieu.

Les cinq premières oeuvres s’inscrivent davantage dans le cadre politico-social : La Plaisanterie de Milan Kundera souligne la facticité du rire moderne par l’absence d’humour d’un régime communiste ; Tout passe de Vassili Grossman établit la cruauté du temps qui laisse demeurer la servitude et oublie la singularité des destins individuels ; Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner témoigne de l’illusion de l’ « encamaradement » nazi ; Le Premier Homme d’Albert Camus évoque la nécessité de l’enracinement familial ; enfin La tache de Philip Roth dénonce la tyrannie du « on » face à la « tache originelle » de chacun.

Les quatres dernières réflexions, plus brèves, s’adressent peut-être davantage à l’individualité de l’homme. Lord Jim de Joseph Conrad oppose l’imprévisible et l’inexact à la noblesse de l’idéal ; les Carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski parlent d’un homme incapable d’échapper à son amour-propre ; Washington Square d’Henry James témoigne du fait que la vérité pure n’est pas toujours aussi bénéfique que l’on croit ; Le Festin de Babette de Karen Blixen clot en évoquant magnifiquement la gratuité de l’art gastronomique.

Echappant au politiquement correct, Fikielkraut raconte des histoires qui brisent brillamment préjugés et clichés, tels que celui selon lequel il vaut mieux que tout se termine bien… Le style de cet essai, à la fois rigoureusement philosophique et délicatement littéraire, illustre l’affirmation de l’auteur que l’on peut retrouver ici dans un long entretien : « Le style n’est nullement un enjolivement, mais une qualité de la vision. » Et cela nous redonne envie de nous replonger dans une littérature qui nous fasse magnifiquement voyager dans l’intelligence de la condition humaine.

Mots ou maux

Insolites ou complexes, les mots s’ajoutent au dictionnaire singulier que le quidam possède, quelque part au seuil de son inconscient. En voici quelques-uns qui ont pris place dans le mien grâce à mes chers professeurs d’hypokhâgne et de khâgne… Souvent plus simples que ne semble le manifester leur orthographe !

Capillotracté (adjectif) : Tiré par les cheveux. Exemple : Cette explication est bien capillotractée…

Melliflu (adj) : Qui abonde en miel. Par extension, suave comme le miel. Ex : Des paroles melliflues.

Ultramarin (adj) : Relatif à l’outre-mer. Un habitant d’un DOM-TOM est un ultramarin. Ex. Tu es un ultramarin.

Hendiadyin (nom masc.) : Figure de style qui consiste à dissocier en deux éléments, coordonnés, une formulation qu’on aurait attendue normalement en une seule expression dans lequel l’un des éléments aurait été subordonné à l’autre. Ex. : Avec un sourire hardi, elle tendit une pièce et son poignet massif (Joyce).

Idiosyncrasique (adj) : Qui se rapporte à la réaction, au tempéramment, à la manière d’être de chaque individu. Ex. : Le caractère idiosyncrasique, singulier, unique de tel motif floral qu’on ne trouve nul part ailleurs sur cette terre !

Antépénultième (adj) : Avant-avant-dernier. Ex. L’antépénultième biscuit de cette boîte…

Hénaurme (adj) : Déformation plaisante de l’orthographe (souvent avec une modification exagérée de la prononciation) à sens hyperbolique, pour « énorme ». Ex. C’est hénauuuurme !

Homéothéleute (nom fém.) : En fait, c’est juste une rime, ou plus exactement, la répétition de de la même syllable finale. Ex. Eléphant. Catamaran.

A suivre…

Voyages dans l’écriture

Une des joies les plus vives que je connaisse en cette vie est celle d’écrire. Elle réside bien sûr dans cette formidable capacité à créer de toutes pièces un autre monde, mais aussi dans ce délice qui consiste à manier le langage, à le tordre dans tous les sens pour mieux restituer cette confuse idée qui nous vient à l’esprit. Mais cela va plus loin : les mots nous entraînent eux-mêmes au-delà de ce que notre intention première.

Petit exemple. J’ai écrit le début d’un roman ; un ami a lu et commenté les trente premières pages. Il m’a notamment conseillé de « délayer » un peu le début, qui met en place le cadre, les personnages et les premiers enjeux de l’intrigue, et qui lui a semblé trop compact, trop rapide. Aussi ai-je relu les premières lignes, qui restituent les impressions de l’héroïne rentrant chez elle, dans son cadre de vie. Afin de mieux poser celui-ci, j’ai développé les impressions et pensées qui peuplent l’incipit.
Pour cela, j’ai suivi le « motif » que suivait la description première : celle d’une peinture assez fragmentée, par petites touches (île (de France), nuages, lilas, roses, odeurs, hirondelles)… J’avais écrit ces premières phrases un peu intuitivement. La magie consiste alors à filer non pas la métaphore, mais le motif, plutôt impressionniste, en touches éparses, vives et picturales : écrire, par exemple « Elle monta les marches de l’escalier, une à une« , ou encore « Le passage des voitures brisait à peine une sérénité familière », qui permet d’associer ces perceptions sensorielles diverses avec une idée de délicatesse et de quiétude. La description étant orientée par le regard du personnage (focalisation interne), cela permet d’associer l’environnement au personnage, dans les mêmes sentiments. Pour être franche, je lis cela a posteriori. Comme quoi, un texte est aussi soumis à ses interprétations ultérieures.

La question collatérale à cette dynamique qui consiste à se laisser entraîner par ses propres mots est : comment écrire de la littérature ? Sait-on quand on en fait ? Et… qu’est-ce que c’est ?
Voilà donc les grands trips (au sens propre) de ceux qui essaient de manier le stylo. C’est plutôt sympa, non ? A vos plumes !

.