Tempête dans la tête d’Einstein

9782226254290,0-1906028Critique. Les bords d’un lac du New Jersey, non loin de l’université de Princeton aux États-Unis, peuvent parfois recueillir les débats intérieurs d’un grand savant, comme le physicien Albert Einstein.

C’est ce que l’auteur à succès Eric-Emmanuel Schmitt raconte dans la pièce de théâtre minimaliste La trahison d’Einstein. Trois personnages apparaissent, évoluant de 1934 à l’après-1945 : Einstein bien sûr ; un vagabond à qui il se confie ; O’Neill, un agent secret du FBI qui utilise le clochard pour obtenir des informations sur le savant.

Tout le rapport complexe d’Einstein à la politique se dessine dans cette pièce : son pacifisme, sa crainte qu’Hitler ne développe une bombe atomique, son désespoir après Hiroshima, comprenant que ses recherches sur la relativité, et sa lettre au président Roosevelt en 1939, aient pu causer le bombardement atomique de grande ampleur.

Cette « trahison », Eric-Emmanuel Schmitt la met en scène de façon vivante, dans des dialogues fluides, parfois facétieux. Cependant, l’ensemble reste assez binaire, Einstein gardant malgré tout le beau rôle, alors que le vagabond se dit attristé par ses propres positions. L’auteur profite de l’occasion pour glisser des citations connues d’Einstein, telles que « Deux choses sont infinies : l’univers et la bêtise humaine. Et encore, pour l’univers, je n’ai pas de certitude absolue. »

Eric-Emmanuel Schmitt, La trahison d’Einstein, Albin Michel, janvier 2014

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Versailles est-elle la capitale de la France ?

Comment ? La capitale de la France n’est-elle pas Paris ? Qu’est-ce ce fantasme de nostalgique du XVIIe siècle ou d’aristo névrosé ? Et pourtant, Versailles continue d’influencer la France et même de la gouverner…

POLITIQUE. Versailles, on est d’accord, était la capitale politique de la France du temps de Louis XIV. Mais pas seulement ! Située à seize kilomètres à vol d’oiseau du centre de Paris, elle l’a été pendant près d’un siècle, de 1682, date de l’arrivée du Roi-Soleil, jusqu’en 1789 – avec une pause lors de la régence de Philippe d’Orléans.

CC - fr.fotopedia.com

CC – fr.fotopedia.com

Mais le gouvernement est revenu à Versailles, de 1871 à 1879, suite à l’insurrection de la Commune de Paris. Le président Adolphe Thiers y a fait installer la Chambre des députés dans l’aile de Midi du château de Versailles, tandis que le Sénat s’installait à l’Opéra royal.

Versailles était à nouveau au centre du jeu en 1919, où le traité de paix entre l’Allemagne et les Alliés (en l’occurence France, Royaume-Uni, Etats-Unis, Italie) a été signé le 28 juin dans la Galerie des glaces. Un moyen d’effacer le souvenir de la défaite de 1870, dont la proclamation de l’empire allemand avait eu lieu au même endroit.

Versailles continua à être un lieu de pouvoir stratégique puisque de 1947 à 1958, l’élection du président de la République par les deux chambres (Sénat et Assemblée nationale) avait lieu à Versailles. Sous la Ve République, le Parlement s’y réunit en Congrès pour y ratifier toute modification de la Constitution, y écouter une audition du président de la République ou y autoriser l’adhésion d’un membre à l’Union européenne. Le dernier Congrès du Parlement à Versailles a eu lieu en 2008 pour modifier la Constitution.

HISTORIQUE. Vous l’avez compris, Versailles est la capitale historique par son histoire même, de Louis XIV à nos jours. On oublie parfois que Versailles a été le berceau de la Révolution française : c’est à Versailles que se sont réunis les Etats généraux en mai 1789, que le Serment du jeu de paume a été prononcé en juin, qu’ont été abolis les privilèges et votée la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en août, par l’Assemblée réunie en Etats généraux qui s’est déclarée entre temps constituante. Cette Déclaration des droits de l’homme a inspiré de nombreux textes similaires au XIXe siècle et encore en 1950 avec la Convention européenne des droits de l’homme.

cc Wikimedia commons

Le Serment du Jeu de paume – Wikimedia commons

Et ce n’est pas tout : où se trouve le musée d’histoire de France, créé par le roi Louis-Philippe ? A Versailles bien sûr ! Il se situe ni plus ni moins au château, notamment la Galerie des batailles, longue de 120 mètres.

TOURISTIQUE. On a suffisamment parlé du château pour ne pas évoquer Versailles comme capitale touristique. Avec ses 6,7 millions de visiteurs en 2011 (contre 5,9 millions en 2010), le château est le 4e site le plus visité en France après Disneyland Paris, le musée du Louvre et la tour Eiffel. En 2010, l’Etablissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles a rapporté 9,98 millions d’euros de bénéfice (cf. Rapport d’activité 2010, p. 364).

Avec un chiffre d’affaires de 59,2 millions d’euros en 2010, cela donne un très honorable taux de rentabilité de 16,85 %. Merci qui ? Merci Louis XIV ! (Bon, il est vrai que le Ministère de la Culture a donné 5,9 millions cette année-là). Et merci à tous ceux qui continuent de faire du mécénat, d’investir et d’imaginer et mettre en œuvre les spectacles du type Grandes Eaux musicales, concerts à l’Opéra royal, grandes expositions, spectacles de chevaux à l’Académie équestre dans les Grandes Ecuries du roi, bal masqué sélect et autres réjouissances.

cc Wikimedia commons

Les Grandes Eaux nocturnes – Wikimedia commons

ARTISTIQUE. Versailles est, comme vous venez de le toucher du doigt, une capitale artistique importante, symbole du Grand Siècle (cf. le passionnant entretien que nous avions réalisé avec Emmanuel P.) qui a fait rayonner la réputation de la France dans l’Europe et le monde entier… et dont les millions de touristes, asiatiques ou non, en sont le lointain symptôme. Un exemple parmi d’autres : les jardins « à la française » sont l’œuvre d’André Le Nôtre (fêté cette année) qui édifia les jardins de Versailles, tandis que du côté de l’horticulture, c’est Jean-Baptiste de La Quintinie, créateur du Potager du roi, qui posa les bases du genre.

Bref, ce qu’on appelle « l’art de vivre à la française » avec les clichés plus ou moins fantasmés et aristocratiques que l’expression comporte (politesse, gastronomie, vêtements, promenades, etc.) semble sortir de l’imagerie versaillaise du XVIIe ou XVIIIe .

La cathédrale Saint-Louis - Wikimedia commons.

La cathédrale Saint-Louis – Wikimedia commons.

RELIGIEUSE. Versailles est une capitale religieuse. La religion majoritaire en France, le catholicisme, (56 % de la population en 2012 selon une étude du CSA), y est surreprésenté, notamment parmi les pratiquants réguliers : ils représentent 15 % des Versaillais, selon un article du Point, soit trois fois plus que dans le reste de la France (4,9 % selon l’étude CSA). Il existe plusieurs paroisses catholiques et une offre d’activités (solidarité, formation etc.) digne des grandes paroisses parisiennes. On trouve également d’autres lieux de culte.

MILITAIRE. Enfin, Versailles est une capitale militaire. Elle est le lieu d’implantation (notamment à Satory) de directions nationales, telles que celle du Service d’infrastructure de la défense (SID) et de celle du GIGN ou encore la Direction centrale du matériel de l’armée de terre, mais aussi des entreprises d’armements comme Giat Industries (Nexter group) qui embaucherait plus de 300 personnes .

On peut donc dire que Versailles garde un solide héritage d’ancienne capitale de la France, encore vivant par plusieurs aspects, tout en ayant déjà le charme de la vie de province (calme, vie de quartier, voire rues désertes : un aperçu en ces lignes.)

A lire aussi : Rome domine-t-elle encore le monde ?

Le petit monde de Downton Abbey

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Depuis 2010, la série britannique Downton Abbey narre avec grâce le microcosme de la vie d’un domaine anglais au début du XXe siècle.

Deux mondes peints à égalité : la famille Crawley et leurs domestiques, dans les années 1910 et 1920. C’est le défi de la série Downton Abbey de Julian Fellows, qui a terminé la diffusion de sa troisième saison sur la chaîne britannique ITV et passe ces jours-ci en France sur TMC, sans compter les Etats-Unis en janvier : même la Première dame ne peut plus attendre.

Dans une magnifique demeure de pierre, le comte, la comtesse et leurs trois filles vivent dans l’attente de savoir ce que deviendra Downton, puisque l’héritier est vraisemblablement décédé dans le naufrage du Titanic. A côté d’eux, leurs domestiques vivent leur propre existence, entre jalousies et affections. Malgré un si petit espace de vie, les mutations de ces décennies viennent rebondir entre les murs : Première guerre mondiale, droit de vote des femmes ou encore nouveautés technologiques comme l’électricité ou le grille-pain.

Pour autant, si les distinctions entre maîtres et domestiques tendent à s’effacer par instants, ce monde n’est pas décrit comme manichéen : les premiers ne sont pas les oppresseurs des seconds et chacun vit dans le respect de son rôle, sans anarchronisme.

Cette série, qui a reçu des Emmy Awards et des Golden Globes, est une vraie réussite, notamment grâce aux décors et costumes à faire rêver et aux acteurs  charmants. Mention spéciale à Hugh Bonneville – le comte Robert Crawley -, Michelle Dockery – sa fille Marie Crawley – ou évidemment Maggie Smith, la mère du comte.

Si les dialogues sont parfois un peu pauvres – sauf les répliques de Maggie Smith dont l’ironie rappelle celle de Jane Austen – et certains personnages assez monolithiques, le spectateur s’attache à la plupart, curieux de connaître les évolutions de chacun.

Le tournage du quatrième épisode devrait commencer en février 2013. Mais d’abord un « épisode de Noël » sera diffusé le 25 décembre prochain.

La bande-annonce par TMC de la première saison

A LIRE AUSSI :

Northanger Abbey

Du Sud au Nord de l’Angleterre, le faux abîme

Tombeau pour Jacques Coeur

Pourquoi Jean-Christophe Rufin, médecin, écrivain et ancien ambassadeur de France au Sénégal, a-t-il consacré un roman de 500 pages au grand Argentier de Charles VII ? « Sans doute pour payer une dette, répond l’auteur en postface. J’ai passé mon enfance au pied de [son] palais. Je l’ai vu par tous les temps et, certains soirs d’hiver, j’avais le sentiment qu’il était toujours habité. »

Et Jacques Coeur se met à parler, ce marchand de Bourges du début du XVe siècle, qui ne sait pas que pendant sa vie se termine le Moyen Age. La guerre de Cent ans vit ses derniers soubresauts, la papauté quitte Avignon et retourne à Rome, Byzance est prise par les Turcs et la chevalerie se meurt. Ce n’est plus la terre mais l’argent qui commence à définir les rapports sociaux.

Epris de rêves et d’Orient, Jacques Coeur voyage, tisse un réseau commercial innovant qui fait de lui l’homme le plus fortuné de France. Plus riche donc que le roi Charles VII, monarque dont la force se diffuse grâce à sa faiblesse. Le texte prête à Jacques Coeur son humanité, ses pensées et ses passions (Coeur est son nom), dont celle pour Agnès Sorel. Mais déjà et si tôt, c’est la chute.

Dans une phrase classique fluide et intelligente, Jean-Christophe Rufin, qui signe ici son neuvième roman, imagine les réflexions de cet homme du XVe siècle dans une langue du XXIe siècle. A mi-chemin entre récit à fleur de peau et analyse historique et humaine, il trace les contours d’une époque charnière passionnante. Un roman architecturé.

Jean-Christophe Rufin, Le grand Coeur, Gallimard 2012

A LIRE AUSSI : Ecrire l’histoire à vingt ans – Entretien avec Gabriel Dubois

Rome domine-t-elle encore le monde ?

D.R.

Tant de poètes éperdus ont contemplé les ruines du Forum romain avec nostalgie, laissant leurs vers entrelacer la gloire révolue de la Rome antique. La « vraie » Rome quoi, celle du Sénat et des Césars, qui domina les confins du monde connu. Celle que le Romain du XXIe siècle foule au sens propre chaque jour – regardez ces plaques d’égoût frappées de la devise de la République romaine S.P.Q.R. : Senatum populusque Romanus, « Le Sénat et le peuple romain ».

Que reste-t-il de ces grandeurs empoussiérées ? Rome n’est-elle pas définitivement désagrégée dans le creux des arcs de ses triomphes passés ? Réduite à être objet de fouilles, comme si l’on cherchait désespérément le philtre qui allait la faire revivre ?

Rome est-elle morte ?

Non. Absolument pas. Quelques petits exemples.

Promenez-vous dans le vaste monde. Du Mexique au Sénégal, de l’Espagne au Brésil, de la France à la Roumanie, du Québec à l’Angola, on parle des langues… latines (romanes plus exactement). Donc issues de cette langue désormais dite ancienne  – encore langue juridique au Vatican -, mais qui s’est élaborée sur la péninsule italienne aux alentours du IIIe siècle avant Jésus-Christ.

Le calendrier dit julien, de 365 jours un quart, utilisé de Washington à Johannesbourg, de Moscou à Sydney, a été inventé par Jules César lui-même, pour vous servir. L’alphabet latin est le système d’écriture le plus employé dans le monde.

La République, le Sénat, le droit civil sont des inventions de Rome. Pas mal de gens s’en sont inspirés aux quatre coins de la planète.

Les immeubles à étage (insulae), les chaussées pavées, les bains publics, les ponts et aqueducs et les égoûts, ont inspirés des générations d’architectes, en Europe puis dans le monde entier.

Côté culture, il serait trop long de tout nommer concernant la culture occidentale. Au hasard : Jules César de Shakespeare, Horace de Corneille, les séries de péplum des années 60 ou plus récemment l’hollywoodien Gladiator, reflètent la gloire de Rome mais la perpétuent encore tranquillement.

L’épicurisme d’Horace, le stoïcisme de Sénèque, le scepticime de Sextus Empiricus, la pensée chrétiennee de saint Augustin ont posé les bases (avec les philosophes grecs il est vrai) de mouvements philosophiques des siècles suivants, et aujourd’hui encore leurs héritiers se crêpent le chignon. 

Rome, c’est évidemment le lieu où l’apôtre Pierre choisit malgré lui d’y établir le siège de l’Eglise chrétienne en devenant le premier évêque de Rome puis le premier pape au Ier siècle de notre ère. Les deux milliards de chrétiens dans le monde en savent quelque chose lorsqu’on parle de « Rome » pour évoquer par métonymie l’Eglise catholique.

Il ne s’agit certes pas d’ignorer les autres civilisations, qui ont inventé pas mal de choses aussi. Mais je crois que Rome, alors qu’elle n’est aujourd’hui que la capitale d’un petit pays en crise,  domine encore dans ses fibres culturelles,  une bonne partie du monde.

Le Panthéon romain (125 ap. Jésus-Christ)

Cinq photos pour montrer que les Romains sont hantés par leur passé

Avant d’arriver dans la Cité éternelle, nous nous demandions quelle était la place du poids de l’histoire chez les Romains actuels. Dès les trois premiers jours, nous avons pu constater que la réponse était assez manifeste. Regardez plutôt.

Une exposition, d’accord.

 

Dispostif touristique : amusant.

 

Un simple hall d’immeuble…

 

Et même la publicité s’y met.

 

Non, vous ne rêvez pas. C’est du papier toilette antiquisé…

Alors ?

La Colline aux coquelicots

La gagnante du concours d’articles a écrit la critique suivante, sur le joli film actuellement en salles La Colline aux coquelicots. Bravo à elle !

Japon, années 1960. Des drapeaux s’élèvent dans le ciel matinal, claquent en haut du mât, sous l’oeil attentif d’Umi. En face, sans qu’elle le sache, une jeune  garçon lève avec la même ardeur les pavillons en haut de son navire. Modèles d’obéissance et de studiosité, Umi et Shun se retrouvent au lycée et au vieux foyer dénommé « Quartier Latin » qui fourmillent d’élèves adonnés à divers travaux, dont la réalisation d’un journal.

Umi est orpheline de père, Shun ne sait quels sont ses vrais parents : une forte amitié naît entre eux, guère démonstrative, tout en grands yeux étonnés et en gestes d’attention, mais qui se resserera au fil du scénario.

Rien d’imprévisible dans ce dessin animé des studios Ghibi réalisé par Gor Miyazaki, le fils du célèbre réalisateur et scénariste Hayao Miyazaki. Peu d’action et de rebondissements, mais beaucoup de finesse, d’émotion et même d’humour. On ne regarde pas, on contemple les dessins qui sont une vraie merveille, tout en coloris et détails. A travers cette histoire assez simple qui réjouira petits et grands se dessinent une réflexion en filigrane sur l’importance de la filiation, la connaissance de ses racines pour construire son avenir.

Les jeunes héros plaident pour le maintien du vieux foyer, promouvant le respect et l’assimilation de ce qui les a précédés et se heurtent de plein fouet au vent alléchant de la modernité qui emportent d’autres élèves. Un film rétro et charmant.

Maritro de Lyrvehc

Après Jésus-Christ

Dans le roman L’Eclipse paru à la rentrée 2010, le jeune auteur Enguerrand Guépy évoque les trois jours qui suivirent la mort de Jésus-Christ. En de multiples portraits, ceux qui ont suivi de près ou de loin Jésus sont dépeints dans leurs contradictions les plus intimes.

Eclipse totale à Jérusalem. Après la mort du Christ en croix, « la terre trembla », lit-on dans l’évangile de Matthieu. Que se passa-t-il après la mort d’un prophète décidément pas comme les autres ? Enguerrand Guépy, qui a travaillé dix ans dans le théâtre, invente ce chant choral où apôtres, militaires romains et juifs rebelles crient leurs sentiments.

La peur est partout, car le centurion Quirinius semble vouloir s’en prendre à la famille du Rabbi – Jésus. Judas s’est pendu car son rêve est mort. Simon le zélote – c’est-à-dire le nationaliste, luttant contre l’occupation romaine – risque de se faire enroler par Barabbas, bandit relâché à la place du Christ, et qui souhaite en finir avec ladite occupation. Le grand prêtre du temple, Caïphe, pense avoir tout sauvé. Pilate, le préfet romain, s’effondre.

Parmi ceux qui avaient suivi Jésus, tous sont effondrés, même Jean, même Pierre qui avait sorti l’épée lors de l’arrestation de Jésus. Lazare, que Jésus a ressuscité, trouve sa seconde chance plus douloureuse que la première. Le doute de tous n’empêche pas chacun de garder une once de noblesse. Et Marie-Madeleine cherche celui qui seul a posé un regard aimant sur elle, jusqu’à ce qu’à l’aube du dimanche, « l’ange lui [promette] un soleil éternel. »

Avec une intensité qui échappe toujours au pathos, l’auteur fouille et découvre avec sa plume les divisions des juifs et les états d’âme de ceux qui ont déjà tant souffert, et que leur Dieu semble éprouver à nouveau en faisant mourir leur prophète. Un texte prenant.

Enguerrand Guépy, L’Eclipse, L’Oeuvre, 2010

 

 

Paganini le Capricieux

Série sur les compositeurs italiens

Depuis le 1er décembre, un violoncelle Stradivarius de 1707 est mis aux enchères : le « Paganini-Comtesse de Stainlein ». Niccolo Paganini (1782-1840) a donc possédé cet instrument. Violoniste et compositeur italien, il a révolutionné la pratique du violon à l’aube du romantisme.

Naissance à Gênes et mort à Nice, Paganini se distingue de ses confrères par ses compositions instrumentales, alors que l’opéra envahit le champ musical italien. En tournée de concerts dès l’âge de quinze ans, il dépasse déjà ses maîtres qui n’ont plus rien à lui apprendre techniquement.

Il déploie en effet de nouveaux moyens pour créer des sons de violon, par exemple le mélange de pizzicato (pincement des cordes avec les doigts) et d’arco (frottement des cordes de l’archet).

Paganini avait en fait une sorte d’heureux handicap : il souffrait probablement du syndrome de Marfan, c’est-à-dire que ses ligaments se tendaient beaucoup plus que la normale. Ses mains étaient d’une extensibilité hors normes. Son oeuvre la plus connue, les Vingt-quatre Caprices pour violon solo, a été déclarée injouable par de nombreux artistes du XIXe siècle.

Ecoutons ici le 24e de ces caprices dans l’interprétation d’Alexander Markov. Brahms essaya de transposer au piano cette 24e variation (ici). L’influence de Paganini va jusqu’à la réalisation du film Kinski Paganini, par l’allemand Klaus Kinski en 1989. Balzac avait donc raison, quand il évoquait dans L’Interdiction (1839) la « puissance magnétiquement communicative » de Paganini.

 

« Le Baron perché » : derrière le conte, le philosophique

Le Baron perché d’Italo Calvino peut sembler à première vue un conte pour enfants. Publié en 1957, il évoque la vie de Côme du Rondeau, un jeune garçon du XVIIIe siècle qui a décidé de monter dans un arbre et de n’en plus descendre. Evénement extraordinaire, qui devient au fil des chapitres la chose la plus naturelle du monde.

Italie Calvino décline toutes les aventures qu’il peut arriver dans un arbre : fréquenter les garnements voleurs de fruits ; rencontrer la petite fille du jardin d’à côté ; tuer un chat sauvage et chasser le faisan ; apprivoiser un chien ; rencontrer des Espagnols proscrits et interdits de « toucher le sol » et vivant donc aussi dans les arbres ; enrayer un incendie ou éradiquer les loups.

Les éléments historiques semblent également un peu « plaqués » sur cette province de Gênes du XVIIIe siècle : les révoltes de paysans ; la lecture de l’Encyclopédie et des auteurs des Lumières ; l’arrivée de pirates barbaresques ; les cérémonies franc-maçonnes ; l’écriture de cahiers de doléances ; le passage d’armées française ou austro-sarde à l’aube du XIXe siècle ; la rencontre (sic) de Napoléon…

Pourtant, le dispositif de ce roman mérite qu’on s’y attache. Faire monter le héros dans un arbre – bien que le narrateur soit le plus souvent son frère -, c’est voir le monde avec un point de vue différent. Distance raisonnée ou mouvement perpétuel ? Solitude ou engagement ? Ce conte philosophique, qui n’est pas sans rappeler Micromégas de Voltaire – avec le renversement du point de vue -, pose ces questions. Une belle façon de montrer que le préjugé n’est pas toujours là où l’on croit.