Le roman comme dialogue avec un écrivain – Entretien avec Nathalie Skowronek.

Karen et moi, déjà évoqué ici, est le premier roman de l’écrivain belge Nathalie Skowronek. Elle y raconte une parenté spirituelle entre la narratrice, et l’aventurière du siècle dernier Karen Blixen. La création du roman, qui lie fiction littéraire et réalité historique, s’est faite par couches successives. Rencontre avec une femme que la littérature a construite.

Karen et moi : d’où vient ce titre énigmatique ?

Il est arrivé en fin de projet. Il s’est imposé naturellement, puisque c’est un livre avec deux personnages qui avancent conjointement – d’où le « et ». Karen évoque le prénom de Karen Blixen ; il ne s’agit pas de la figure biographique de l’écrivain, mais de la femme qui va le devenir. Le « moi » représente le « je » de la narratrice.

Je voulais d’abord écrire un livre sur le pouvoir de la littérature dans nos vies. J’ai choisi Karen Blixen qui est pour moi un auteur phare, et qui m’accompagne depuis longtemps. De plus, sa Correspondance, où elle parle de son désir d’écriture et de sa vie avant de devenir écrivain, a permis une zone de proximité où j’ai pu avancer avec elle.

Comment vous êtes-vous documentée sur la vie de Karen Blixen avant qu’elle devienne écrivain ?

Je me suis appuyée sur la biographie de Judith Thurman, et sur des éditions critiques de son œuvre. J’ai eu à ma disposition sa Correspondance, et son roman autobiographique La Ferme africaine, où elle réinvente en partie sa propre histoire. Cependant, je n’ai pas fait un travail de chercheur ni un travail biographique au sens strict. Karen Blixen est plutôt devenue pour moi un double poétique, à partir duquel j’ai vu la possibilité d’un livre, et une sorte de construction romanesque entre elle et moi. J’ai veillé à être exacte et à ne pas manipuler les faits, et en même temps à tirer les éléments biographiques dans le sens de mon propre récit.

J’ai travaillé par périodes successives, pendant un an et demi ou deux ans. J’ai laissé dormir une première version plusieurs mois. Après une deuxième version, j’ai vu un but possible. J’ai alors écrit de manière très intensive. En fait, c’est à partir du moment où je me suis autorisée à tutoyer la Karen du livre, que le livre m’a échappé. Avant cela, je cherchais la juste place.

J’ai travaillé par couches successives. A chaque nouvelle version j’ai essayé d’aller le plus loin, pour que le livre évolue en fonction mon idée.

A un moment du roman, on ne sait plus très bien qui parle, de la narratrice ou de Karen. Est-ce volontaire ou non ?

Le livre évoque deux femmes à deux époques différentes, dans des lieux et des milieux différents, qui s’interrogent sur le sens à donner à leur vie. Au départ, la narratrice se cache derrière Karen Blixen parce qu’elle ne parvient pas à s’émanciper. Puis elle s’aide de la littérature et de la figure emblématique de Karen. Quand les choses sont trop difficiles à dire pour la narratrice, elle va rechercher Blixen et faire parler sa vie, qui reflète la sienne propre. Ce jeu de miroir fait partie de la construction du livre.

Un livre peut changer une vie : le cas du livre est-il un cas extrême, où est-ce vraiment possible ?

Le lieu du livre permet des sentiments plus intenses que dans la vie quotidienne. De la même manière que la narratrice montre son côté le plus âpre, et que Karen Blixen est décrite dans ce qu’elle a de plus fragile, le récit pousse les émotions au plus loin. Mais dans la vraie vie, les se passent un peu différemment. En ce qui me concerne, je me suis construite à travers mes lectures, c’est ma façon d’avancer et de regarder le monde.

Nathalie Skowronek, Karen et moi, Editions Arléa, 124 pages, 15 euros.

 

Donner à voir un édifice religieux

 

Jean-David Vernhes, ingénieur spécialisé dans les sciences de la Terre, fait partie de l’association CASA (Communautés d’Accueil dans des Sites artistiques), née en 1967. Elle regroupe des jeunes bénévoles qui accueillent les visiteurs pendant deux semaines l’été, dans une vingtaine d’églises parmi les plus emblématiques en France. Ils proposent des visites gratuites et adaptées au temps et aux attentes des visiteurs. Comment peut-on faire partager la beauté d un édifice ? Rencontre avec un guide chevronné.

Quels sites religieux avez-vous fait visiter ?

Depuis dix ans, j’ai eu l’occasion de faire des visites l’été à Conques (Aveyron, photo) par deux fois, à Beaulieu-sur-Dordogne (Corrèze), à Bourges, à Vézelay à deux reprises, à Bayeux, au Plateau d’Assy (Haute-Savoie), au Puy-en-Velay, à Cahors et à Saint-Benoît-sur-Loire. Je fais également partie de l’équipe des bénévoles chargés des visites de la cathédrale Notre-Dame de Paris pendant l’année, depuis cinq ans.

Qu’est-ce que la découverte d’une église apporte au visiteur ?

Je distinguerais deux types : le visiteur « Guide vert » et le visiteur « mains dans les poches ».

Le visiteur « Guide vert », muni du livre du même nom, est habitué à se rendre dans beaucoup d’églises. Il a le plus souvent une bonne culture générale. Pour lui, la visite du guide CASA sera l’occasion de recevoir un récit oral et vivant, plutôt qu’une lecture et une recherche hésitante des éléments évoqués. C’est un gain de temps pour lui : il va découvrir plus de choses pour une même durée. Le guide de l’office du tourisme apporte, de ce point de vue-là, la même contribution.

Et pour le visiteur « mains dans les poches » ?

Le visiteur « en tongs », ou « mains dans les poches » arrive sans avoir prévu de faire une visite guidée. Il apprend la possibilité d’une visite gratuite, en aperçoit une déjà commencée… et se décide. Ce que dit le guide est pour lui nouveau, souvent surprenant. Il affirme que sans la visite, il n’aurait rien vu, n’aurait pas su s’arrêter et regarder les détails. Par exemple, même lorsqu’on sait qu’il y a des chapiteaux dans une église (un chapiteau est une partie sculptée au-dessus d’un pilier), on les envisage dans leur ensemble, sans s’arrêter pour voir tel ou tel. Grâce à la visite, on découvre la signification d’un ou quelques chapiteaux précis. Dans une église (contrairement à un château par exemple), chaque élément est très signifiant. Ce sont des portes qui s’ouvrent à la compréhension du visiteur.

Pour ne pas rester dans un flou général, le guide suit une sélection d’éléments de l’église, qu’il a choisis. Il rend le visiteur attentif à une œuvre, afin de la regarder et de l’interpréter au niveau spirituel notamment ; cette dernière dimension, souvent considérée comme une chose d’ordre privée, est souvent mal connue. Elle est pourtant la plus haute clé d’interprétation de toute œuvre dans une église. Ce qui touche les gens, c’est quand ils voient que le spirituel est lié aux grandes questions de l’existence.

Et pour le guide, qu’est-ce que la visite apporte ?

D’abord, le guide doit se former grâce à de nombreux livres. Il va donc avoir une approche détaillée des choses. Il faut cependant faire le tri dans les informations ; dans ses lectures, il peut y avoir des « déchets », comme l’accumulation des interprétations d’une œuvre, parfois fantaisistes. Donner trop d’interprétations (« certains disent que », « d’autres que ») pour un motif sculpté par exemple, va perdre le visiteur. Quand il n’y a pas de réponse certaine, il vaut mieux évoquer celles qui paraissent les plus vraisemblables, et les plus justes.

D’autre part, être guide c’est être le premier bénéficiaire de ce qu’on offre au visiteur. Passer quinze jours dans un édifice ou auprès de lui n’est pas anodin. A force de regarder une œuvre, on s’en imprègne. Cela m’a permis d’enrichir ma réflexion et de nourrir ma foi catholique.

Par exemple, à l’abbatiale Saint-Pierre de Beaulieu-sur-Dordogne, sur les murs latéraux du portail, on observe deux scènes sculptées. La première est une scène de l’Ancien Testament, où le prophète Habacuc nourrit Daniel dans la fosse aux lions. La seconde vient du Nouveau Testament, et représente Jésus tenté par le diable dans le désert. Pour préparer ma visite, j’ai dû relire le passage de l’évangile sur les tentations de Jésus, pour m’impliquer dans la compréhension de cette sculpture réalisée avec les codes de l’art roman. Le souvenir de celle-ci me revient souvent quand j’entends cet évangile désormais. Ainsi, depuis le Moyen Age, l’Eglise se nourrit des mêmes Textes et se réapproprie les méditations qu’ils ont suscitées.

Dans l’association Casa, il y a aussi ce qu’apporte la « vie de communauté », puisque le guide retrouve le soir son équipe (de 3 à 7 jeunes) qui fait des visites sur le même site que lui. De quoi avoir de fructueux échanges.

Quel est votre meilleur souvenir en tant que guide ?

Celui qui est resté le plus fort remonte à 2003, à Bourges. Les vitraux du déambulatoire de la cathédrale y sont époustouflants et très proches des gens. Pour les montrer en étant mieux entendu, on a le dos aux vitraux et on regarde donc les visiteurs, aux visages éclairés par les taches de lumière. Ce jour-là, j’étais avec deux dames qui étaient sœurs, et le mari de l’une d’entre elles. Celui-ci se tenait en retrait, pensant sans doute que ces œuvres religieuses relevaient du folklore.

A un moment, nous étions devant le vitrail, au dessin très simple, du fils prodigue qui revient vers son père, après être parti à la dérive. L’homme s’est rapproché et tout en écoutant l’histoire, il a regardé le vitrail avec une émotion visible. Moi-même, j’ai eu du mal à ne pas en être profondément touché ! J’ai vu presque à mon insu que l’œuvre avait agi pour cet homme comme un écho spirituel, quelque chose qui a la puissance de convertir.

Quel est votre pire souvenir ?

Un des événements les plus difficiles a lieu pour moi à Vézelay, en 2010. Un homme, qui avait un peu l’air de découvrir ce qu’était une église, a demandé une « visite courte », d’une demi-heure. J’ai donc choisi ce qui me semblait le plus précieux. Au bout de dix minutes, devant un chapiteau, il a fait une réflexion qui a suscité entre nous une discussion un peu vive. Alors, il est parti ; cela a été pour moi un grand échec.

Un problème récurrent qui se pose est le moment où un visiteur rentre dans l’église avec un comportement inapproprié : une casquette, un chien ou une glace. On doit lui rappeler le respect que nécessitent l’édifice religieux et les autres visiteurs. Il y a semble-t-il une contradiction entre notre attitude ferme à ce moment-là, et notre vocation d’accueil. Bref, c’est une tâche un peu ingrate, mais je l’estime néanmoins importante.

Un mot pour finir ?

Je voudrais faire une comparaison entre l’association CASA et le « Parvis des gentils », cet événement qui a eu lieu à Paris en mars dernier à l’initiative de l’Église – un ensemble de conférences et débats, des occasions d’échanges entre croyants et non-croyants. Peut-être cela n’a-t-il pas été assez spontané, trop téléguidé pour que ça marche comme on le souhaitait.

Or, ce dialogue entre croyants et non-croyants se vit à CASA de façon discrète, entre guides et visiteurs, et entre les guides eux-mêmes en dehors des visites. Tous les guides ne sont en effet pas chrétiens convaincus, le recrutement est très ouvert. Un bel exemple de Parvis qui ne dit pas son nom !

L’association CASA en chiffres

Nombre de guides en 2010 : environ 130, âgés de 18 à 35 ans.

Sites. Une vingtaine de sites chaque été, de Brancion (Bourgogne) avec quelques milliers de visiteurs par an, à Notre-Dame de Paris, qui compte 12 millions de visiteurs chaque année.

Et les pourboires ? Les guides CASA sont bénévoles et ils reversent leurs éventuels pourboires à l’association. Le don le plus important que Jean-David ait reçu venait d’un couple d’universitaires américains en visite à Vézelay, qui lui ont donné 150 euros. Le plus souvent, les visiteurs donnent entre 5 et 15 euros. De quoi financer la formation des guides !

Site : http://www.guidecasa.com/

Dix mois de portraits dans le métro

 

En mars 2010, Marie Dinkle créait son blog « L’inconnu du métro » : autant de portraits de voyageurs interrogés dans les rames. Cette conception iconoclaste et chaleureuse des transports en commun a plu. Le blog a fait un buzz ; presque un an plus tard, elle livre un premier bilan.

« Faire ce blog n’a pas modifié mon rapport au métro. C’est un endroit où je me suis toujours sentie bien. Le RER A était même le seul endroit où je pouvais vraiment dormir. » Marie Dinkle, éducatrice de 25 ans, petite brune spontanée, a décidément un regard peu commun sur les transports. Parce qu’elle les considère comme une extension de sa maison, un lieu de rencontres, elle a décidé d’y aborder les gens. Elle réalise trois portraits par semaine, texte et photo. Abel, jeune artiste, et Mahmoud, Algérien retraité, ont répondu à « Que faites-vous dans la vie ? » et « Prenez-vous souvent le métro ? » Souvent, ils le prennent tous les jours ; les grèves y sont pénibles et les SDF les émeuvent. Ils remercient Marie d’humaniser ce lieu. Elle nuance : « C’est aussi un lieu où l’on peut se retirer, décompresser après une journée de travail. » Collés les uns aux autres, les usagers évitent le regard du voisin, lui, « l’inconnu du métro ».

Briser une glace, peut-être, mais aussi faire d’une personne réelle un portrait artistique, a motivé la blogueuse. Cette spontanénité créatrice a interpellé le quotidien gratuit Metro et la marque Samsung, devenus ses partenaires. C’est aussi elle qui attire 4 000 visiteurs quotidiens, avides de lire une plume légère et drôle. De quoi donner envie à Marie de continuer : « Je n’ai pas fini de rencontrer tous ces voyageurs du métro ! »

http://linconnudumetro.metrofrance.com/

 

PS : J’ai réalisé cet entretien début janvier dans ce cadre d’une préparation aux concours de journalisme, l’article est donc de ma plume. Ce n’est pas le cas de la photo, qui vient du blog susmentionné.

La Révolution de jasmin vue par une étudiante tunisienne – Entretien avec Sarra Mezgar

Sarra Mezgar, après avoir étudié à la prépa littéraire de Tunis, est étudiante en littérature, civilisation et langue françaises à la faculté de lettres de Sousse, ville portuaire de l’est de la Tunisie. A 22 ans, elle se destine à l’enseignement du français. Elle évoque la manière dont elle a vécu la révolution, et donne son analyse personnelle des causes et des perspectives des événements.

    

 

  • Une des causes « immédiates » a été l’immolation du vendeur ambulant Mohamed Bouazizi et les manifestations contre le chômage qui ont suivi à Sidi Bouzid. Selon vous, quelles sont les causes « profondes » de la Révolution de jasmin ?

Ici en Tunisie, ils préfèrent la nommer « la Révolution de la liberté et de la dignité ». En fait, j’aimerais dire ceci avant de répondre à ta question : le feu du corps de Bouazizi a donné la vie au peuple tunisien et la foudre à la famille du dictateur.

La Révolution a commencé dans des régions pauvres, très pauvres. Mais la Révolution, pour atteindre ses buts, doit passer par toutes les régions de la Tunisie. Ce premier facteur a été perceptible lorsque la Révolution est arrivée à Sousse, une ville riche ; surtout, c’est la ville natale de Ben Ali. Les manifestants ici ont été gravement blessés, surtout les étudiants. Car ici, on a ce qu’on appelle l’Union générale des étudiants Tunisiens. Ensuite, la capitale a commencé à se réveiller. Pour des yeux braqués sur nous de l’extérieur, il est évident qu’une Révolution passe par toutes les régions. Mais ici, en Tunisie, c’est différent. C’était une surprise pour moi de voir que le « régionalisme » commence à s’estomper.

Un deuxième facteur de la Révolution est que, contrairement à la période de Bourguiba – notre ex-président -, les Tunisiens d’aujourd’hui, et surtout les jeunes, sont très éveillés. Facebook a joué aussi un rôle très important. Avant, les médias étaient sous le patronage du parti politique de Ben Ali (le RCD). Car en Tunisie, il n’y a pas de séparation entre l’Etat et le parti politique du président. Les internautes ont donc pris en charge la diffusion de l’information, à travers les vidéos surtout, car les médias cachent tout. En d’autres termes, les jeunes ont véhiculé les informations pour réveiller ce peuple.

 

  • D’autant que 42% des Tunisiens ont moins de 25 ans : cela représente une « force » importante .

Oui, évidemment. Un troisième facteur peut être dans la famille de Ben Ali, qui a pillé le pays, ainsi que la famille de son épouse. Imaginez : ils ont volé même des statues qui font partie de notre patrimoine, juste pour décorer leurs châteaux ; ce sont des gens extrêmement riches, alors que le peuple vit dans la misère.

 

  • Mais de cela, tout le monde était-il au courant avant ? Ou y a-t-il eu des « révélations » sur la corruption de Ben Ali et sa famille au moment de sa chute ?

Oui, tout le monde était au courant ; mais on ne peut rien faire. Nous sommes le peuple ; et lui, il n’est pas le président, car sous ce voile, il est en fait un roi ; c’était la monarchie dans les pays arabes.

Un quatrième facteur de la Révolution réside dans les discours débiles de Ben Ali, dans ses allocutions télévisées. Il a traité son peuple de terroriste ; il a demandé de tirer sur nous. Les policiers étaient extrêmement violents ; ils ont même violé des femmes. Ils ont jeté des bombes lacrymogènes. Pendant la Révolution, il y avait aussi des snipers qui ont tué des gens. C’était une période horrible.

 

  • Avez-vous été touchée personnellement, ou parmi vos proches, par la violence ?

Ce sont mes amis qui ont été touchés. Ils ont été blessés, et une amie a été tuée. Une amie pas très proche, mais c’était quand même horrible pour moi. C’est difficile de vous décrire tout cela, car les événements sont “à chaud”.

 

  • Aujourd’hui, 17 février 2011, quel est l’état de la Tunisie au quotidien ? Les gens vont-ils au travail ou à la fac ?

Oui, les gens vont au travail et à la fac. Mais il y a un complot contre ce pays. En effet, les militaires ont découvert dernièrement une communication entre la femme de notre ex-président et un homme d’affaires tunisien. Elle menace de brûler le pays si les militaires ne lâchent pas son neveu qui est en fait son fils naturel. Effectivement, il y a des gens qui ont brûlé une ville, Le Kef, au nord-ouest du pays.

En ce moment, il n’ y pas de couvre-feu, mais l’état de siège est toujours là ; les Tunisiens ont toujours peur. Nous ne sommes toujours pas en sécurité, car il y a des voitures bourrées d’armes qui circulent dans le pays. La famille de l’ex-président veut une guerre civile. Il y a trois jours, il y avait un nouveau parti politique inconnu (ce sont en fait les anciens du RCD) qui ont fait une manifestation devant la synagogue à Tunis. Ils veulent que les juifs partent, parce que selon eux se sont des sionistes.

La situation n’est pas facile ; il faut surmonter tant de difficultés ! Récemment, le ministre de l’Intérieur a parlé d’une conspiration contre l’Etat. Et pour que les choses s’arrangent, il ne faut pas écouter les rumeurs qui circulent très vite. Il y a aussi des milices dans le pays qui ne veulent pas la sécurité pour la Tunisie. Il y plein d’histoires, je ne veux pas trop m’attarder là-dessus. Mais ce qui est évident est que les militaires, les policiers et d’autres agents secrets veillent sur la sécurité de ce pays. Et cela est rassurant.

 

  • On dit d’ailleurs que Ben Ali est dans le coma ; qu’en pensez-vous ?

Il y a deux possibilités : soit c’est une rumeur, ce qui est très probable, car la personne qui tue son peuple est capable d’inventer des mensonges pour semer le trouble dans notre pays ; soit c’est vrai qu’il est malade. Pour ne pas éluder la question, je te réponds que non, je n’y crois pas.

 

  • Selon vous, pourquoi plusieurs milliers de Tunisiens sont partis en Italie, sur l’île de Lampedusa ?

Depuis le départ de Ben Ali, il y a des choses bizarres qui commencent à se produire. J’aimerais donner deux hypothèses pour cette question aussi.

Le peuple tunisien a toujours vécu sous l’oppression et la tyrannie. Aujourd’hui, notre pays est libre, et pour un peuple du tiers-monde qui détrône le président, la notion de la démocratie et de la liberté n’est pas évidente. La démocratie ne s’apprend pas du jour au lendemain. La Tunisie a connu une forme d’explosion, donc les gens veulent profiter de la situation et quitter le pays car l’ex-président est parti. Ils ont cru que le passage allait être facile. Certains jeunes voient dans l’Italie et la France aussi une « terre promise ». Je caricature un peu la situation mais c’est la vérité.

La deuxième hypothèse, qui est la plus probable pour moi et la plus logique, est que les gens pour qu’ils partent ont besoin de l’argent. Le pays vit une crise. J’ai parlé d’un complot et en ce sens, je pense que notre voisin, le président de la Libye, qui était un ami très proche de Ben Ali, a aidé ces gens. C’est un homme connu par ses liens avec le terrorisme. Déjà on a découvert que les barques viennent de Libye. Donc les preuves sont là. J’aimerais signaler que ce président a fourni à l’époque de Bourguiba des armes à des terroristes, pour tuer les Tunisiens.

 

  • Pensez-vous qu’il y ait un risque que des islamistes parviennent à la tête de la Tunisie ?

Je vais vous donner la réponse : les islamistes ne vont jamais parvenir à la tête de la Tunisie. La Tunisie est un pays très ouvert. Ici, les Tunisiens sont plutôt proches des Européens. Dans notre Constitution, il y a l’expression « la Tunisie est un Etat musulman ». Mais en fait, c’est un état laïc. Effectivement, en Tunisie, tu peux trouver des femmes voilées, et après la Révolution, on commence à voir des femmes grillagées du Tchadri [la burqa] ; mais l’esprit laïc est toujours enraciné en nous ; je parle de la majorité des jeunes évidemment.

Je pense que le paysage social a changé après la Révolution, mais les islamistes ont fait des choses affreuses avant. Ils ont vitriolé des gens par exemple, et les Tunisiens n’arrivent pas à oublier cela. Peut être que ce n’est pas adéquat de parler au nom de tout le monde, mais d’après ce que j’ai vu, la majorité n’est pas d’accord. Ils ne veulent pas que l’islam soit instrumentalisé.

 

  • Quelle différences faites-vous entre la Révolution en Tunisie et celle d’Egypte ? Et les « embryons » de révolution en Algérie, au Yémen, en Iran… ?

Concernant l’Egypte et la Tunisie, je vais diriger mon analyse sur ces deux pays. Les deux pays sont très différents sur tous les plans. Moubarek n’est pas Ben Ali. Certes, les deux pays ont connu deux Révolutions, mais il faut essayer de relativiser les deux cas. L’Egypte est un pays très important et même le plus important dans le monde arabe pour Israël. Moubarek est leur complice. N’oublie pas le blocus de Gaza, où les Palestiniens ont souffert. Il faut aussi se souvenir de la pauvreté, car en Egypte, il y des gens plus misérables que Les Misérables de Victor Hugo.

En Tunisie, c’est pas le même chose. Il y deux familles qui ont pillé le pays et qui ont profité de ses richesses ; en Egypte, il y a la même chose aussi, mais les facteurs de le Révolution diffèrent d’un pays à un autre, et la différence réside surtout dans l’importance de l’Egypte au niveau de ses relations diplomatiques avec Israël.

Pour les « embryons » des Révolutions en Algérie, au Yémen, et Iran, je pense que ces pays comme d’autres qui vont aussi se soulever ont saisi la leçon ; ils veulent des changements radicaux car le situation dans leurs pays n’est pas rassurante. Les facteurs se ressemblent, mais il faut à chaque fois se mettre dans le contexte et chercher la spécificité de chaque pays. Mais d’une manière générale, les présidents arabes se cachent toujours derrière le nom de président et en fait, ils ne sont que des rois. Tout cela est très différent de la situation en Europe, et surtout aux Etats-Unis.

 

  • Comment a été perçue en Tunisie la réaction de la France face à la chute de Ben Ali ? Et vous, qu’avez-vous pensé de cette réaction ?

C’est une très bonne question. J’aimerais d’abord te dire une chose : les Tunisiens sont très en colère contre Michèle Alliot-Marie. Ils sont déçus par ses déclarations. Il y a des pages sur Facebook qui dénoncent ses déclarations.

Les Tunisiens, d’un autre coté, ont apprécié la réaction de Sarkozy qui a refusé d’accepter Ben Ali. Par contre, les Tunisiens ont déjà fait une manifestation contre l’ex-ambassadeur, et il est parti. Mais aujourd’hui (17 février), il y a eu une conférence de presse avec le nouvel ambassadeur, qui est parti très vite après une question ; et il a dit : « C’est nul ! C’est lamentable ! » Les Tunisiens sont indignés par sa réaction, parce que la journaliste qui a posé la question n’a rien dit. Elle lui a seulement dit : « Est-ce que vous êtes prêt, étant donné que les Tunisiens ont peur de ce qui va venir ? » Ou quelque chose comme cela, j’ai fait la traduction de la question.

 

  • Vous suivez l’actualité quotidiennement, avec grande attention !

Oui, c’est vrai, j’essaie de comprendre. Je veux pas être « dépaysée » dans mon pays. Cependant, l’ambassadeur a présenté ses excuses à la journaliste. Mais les Tunisiens sont méfiants surtout après sa réaction. Et pour eux, qu’il soit proche de Sarkozy ne veut rien dire. Par contre, certains ont vu que cette relation avec le président peut aider les Tunisiens. Je suis à mon tour méfiante, et je dis plutôt qu’il n’a pas bien saisi la portée des questions.

 

  • Dernière question : qu’espérez-vous pour la Tunisie, d’abord dans l’immédiat, et pour l’avenir ?

La sécurité dans l’immédiat, c’est la chose la plus importante. Pour l’avenir, la démocratie, car si on a la démocratie, tout le pays va changer.

 

Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions.

La musique, monde en soi – Entretien avec Rémi Escalle (3/3)

Dans la fin de cet entretien, Rémi Escalle, étudiant en musicologie,  évoque de manière approfondie la musique dite classique et celle dite baroque, la diversité des traditions musicales, le courant minimaliste, les musiques de film et l’accès à la pratique et à l’écoute musicale.

Mondonville (1711-1772), à la charnière du baroque et du « classique »

 

  • Quelle distinction peut-on faire entre la musique classique et la musique baroque ? Finalement, que recouvre le terme « musique classique » ?

« Musique classique » est une expression très intéressante. Tout le monde l’utilise mais personne ne sait au juste ce qu’elle veut dire. On dit souvent « musique classique » pour lui donner une légitimité particulière, l’asseoir face aux « musiques populaires ». C’est un préjugé classique des cultures qui en sont venues à écrire leur musique..

En Inde, ils ont une tradition au moins aussi riche que la nôtre, avec des compositeurs, des maîtres réputées et des traités théoriques aussi vastes que les ensembles de textes religieux hindouistes. Pour jouer un beau râga indien, il faut quinze ans d’apprentissage ; c’est quelque chose de particulièrement technique, de très pensé. Il y a aussi un solfège, avec des gammes, des « bémols », des techniques de compositions à apprendre, des techniques d’improvisation extrêmement complexe. Une très grande richesse qui passe par l’écrit : on parle alors de musique « classique » indienne karnatique ou hindoustanie pour l’opposer aux musiques rituelles non-écrites de ce mêmes régions par exemple, aux structures moins aisément identifiables.

Concernant la question de la tradition musicale, on pourrait le vocable « musique classique » pourrait se justifier en Occident du point de vue qui la pratiquent, éventuellement, car elle renvoie à certains « clichés » musicaux. D’un point de vue historique, cela pose cependant problème. J’avais même un professeur d’histoire de la musique qui soutenait de manière particulièrement convaincante que la musique « classique », d’un point de vue historico-musicologique, n’existe pas. Il ne parlait jamais de musique classique. En effet, qu’entend-on par musique « classique » lorsqu’on cherche à la situer sur les frises des conservatoires ? On la se situe de 1750 à 1800 environ. On se retrouve alors avec trois compositeurs estampillés vrais « classiques », Mozart, Haydn, Beethoven. On est bien embêté : trois compositeurs, cela ne fait pas beaucoup pour une période de presque 70 ans, dans laquelle il se passe beaucoup de choses, où Kant écrit sa Critique de la Raison Pure tandis que l’on publie les premiers romans et poèmes « gothiques », tels ceux de Young. Ainsi Schubert, où le classe-ton ? Il meurt un après Beethoven (en 1828), pourquoi en faire un romantique, tout en excluant son illustre aîné ? C’est difficile à comprendre.

Aussi mon professeur soutenait que l’on peut qualifier l’esthétique de Mozart, sans aucune connotation péjorative, de « musique galante ». Si l’on veut qualifier la période baroque d’un point de vue esthétique, c’est la ligne de basse qui est fondamentale – l’accord chiffré supportant la ligne vocale ou instrumentale, très ornée et souvent en grande partie improvisée. Subsistait également le contrepoint hérité de la Renaissance, qui était un genre distinct, qui alternait avec des formes plus libres ou les suites de danses. En musique baroque cohabitent des formes très libres et de formes extrêmement contraignantes comme le contrepoint, et des d’autres formes, par exemple la suite de danses.

Cependant l’écrit a peu à peu figé les ornements, sur le même modèle que les techniques de compositions contrapuntiques (telles que le canon ou la fugue) qui étaient tout d’abord improvisées par les organistes (notamment en Flandres) et qui ont peu à peu fait l’objet de règles de plus en plus strictes et même de traites extrêmement complexes. Certaines suites de danses ont alors fini par intégrer des notions contrapuntiques, et des formes nouvelles sont nées, comme les partitas pour clavier de Bach, hybrides étranges qui à la fois lorgnent vers la sonate et sont en même temps les derniers témoins d’un style d’écriture déjà dépassé.

A l’époque que l’on appelle usuellement classique c’est l’expression mélodique qui va de nouveau primer, mais cette fois-ci sous une forme entièrement écrite et intégrée à l’harmonie, bien loin de la liberté qu’offraient les schémas baroques. La fugue demeurera, mais non comme genre à part entière. Alors pourquoi parler de style galant ? Parce que cette liberté mélodique retrouvé, bien qu’entièrement indiquée sur le papier, n’a rien à voir avec une quelconque théorie du classicisme : bien au contraire, il y a une évolution continue, continue, contiguë à celle des cours d’Europe qui employaient les musiciens à la même époque. De nombreux compositeurs qui sont à cheval entre la période baroque la période galante.

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La musique, monde en soi – Entretien avec Rémi Escalle (2/3)

Voici la suite de l’entretien avec Rémi Escalle, étudiant en ethnomusicologie. Il évoque ici la notion de phrasé, la question de l’interprétation et la musique contemporaine.

Ci-dessous : Daniel Berenboim, pianiste et chef d’orchestre.

  • Faites-vous de la recherche cette année (en 3e année de licence) ?

Pas encore, c’est surtout de la préparation. Nous commençons à étudier la manière dont nous allons faire nos enquêtes de terrain. Je pense faire un master, si c’est possible, soit sur le chant long en général, soit sur la musique rituelle du Tibet qui m’intéresse également.

Nous parlions de la manière dont le savoir en musique se ramifie ; je pense que dans la musique le phrasé est une chose essentielle qui en est en quelque sorte l’indispensable complément. On pourrait relier cela à notre expérience de la société ; je dirais presque qu’on manque de phrasé dans certaines de nos relations sociales, c’est-à-dire qu’on vit par ensembles séparés, on est dans un monde où les activités fonctionnent sur le modèle de vases clos ne communiquant qu’en cas d’extrême nécessité, ou pour faire de l’argent.

Cela se retrouve aussi au niveau des institutions : le conservatoire est rigoureusement séparé de l’enseignement général. Les cours de musique au collège ne satisfont personne, ni les enseignants ni les élèves, trop courts, trop naïfs par rapport à l’étendue de ce qu’il faudrait transmettre, et qui vaut bien l’étendue d’autres domaines de connaissance. Le conservatoire comme un divertissement agrée par l’état à côté de la véritable éducation spécialisée dans le savoir technique : c’est le règne de la séparation généralisée. La musique nous apprend quelque chose d’essentiel là-dessus, à travers le phrasé.

  • Comment définissez-vous ce phrasé ?

Si je devais définir le phrasé, ce serait non pas une mélodie comme succession de notes, mais comme le souffle qui porte l’événement musical, l’incandescence de la musicalité qui vient habiter l’intériorité toute entière. Cela n’a rien à voir avec l’expression spectaculaire que certains mythes prêtent aux grands interprètes « inspirés ». La plupart de mes profs me disaient de ne pas bouger lorsque je jouais de tel ou tel instruments, et dans l’apprentissage Je ne déteste rien de plus que ces pianistes qui joue avec une mine apprêtée et passionnée pour doper les ventes de leurs CDs…

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La musique, monde en soi – Entretien avec Rémi Escalle (1/3)

Etudiant en ethnomusicologie, diplômé du conservatoire, flûtiste à bec mais ayant aussi touché au violon, au piano, au clavecin et à la viole de gambe, Rémi Escalle nous parle de sa passion pour la musique. Les thèmes évoqués sont très variés : dans cette première partie de l’entretien, il évoque l’intérêt du solfège, l’importance d’une transmission dans l’apprentissage, les musiques des peuples du monde et la perception singulière de la musique.

  • Comment a commencé votre amour pour la musique ?

Comme beaucoup d’enfants, mes parents m’ont inscrit au conservatoire. C’était une des activités disponibles au forum des associations municipal : un peu de judo, un peu de tennis, et un peu de conservatoire, pourquoi pas ? Une amie de mes parents jouait du violon, ils m’ont donc inscrit dans le même cours qu’elle pour faire un « lot ». J’ai fait du violon de 7 à 11 ans, sans trop de conviction ; je ne travaillais guère. Concernant la musique, j’écoutais en fait les groupes à la mode. Cela ne signifiait rien de particulier pour moi, c’était juste une forme de divertissement, « baladeur dans les oreilles ».

Ensuite, c’est assez étrange, car j’ai un souvenir précis du moment où mon rapport à la musique a été complètement bouleversé. J’étais en cours de solfège, et on nous avait fait écouter le Concerto brandebourgeois n°4 de Bach. Nous avions un remplaçant dans ce cours : c’était donc un autre cadre que celui que nous avions d’habitude, et nous avons écouté cela au premier cours de l’année, je crois. Je me suis aperçu que je n’avais jusque là aucune idée de ce que le terme « musique classique » recouvrait. Le morceau m’a complètement stupéfié. Ce qui me semble étonnant quand j’y repense, c’est que ce qui m’a frappé dans la musique, c’était avant tout le sentiment de quelque chose avec lequel j’étais en lien depuis très longtemps, mais qui pourtant était radicalement nouveau par rapport à tout ce que j’avais expérimenté auparavant. Cela nécessitait des éclaircissements, attisait ma curiosité. Sans pourtant comprendre quoi que ce soit à la forme du morceau, il y a vraiment eu un déclic. Je pense que suivant les personnes, ce genre d’expérience, qui au niveau individuel est extrêmement rare mais concerne à mon avis beaucoup d’individus, peut se produire à l’occasion de n’importe quel morceau, ou bien par imprégnation, en écoutant plusieurs morceaux de suite.

Je me suis alors lancé dans l’apprentissage des deux principaux instruments qui m’avait marqué dans cet extrait musical, même si je pense que ce choix était tout d’abord moins conscient que ce que je veux bien me représenter à présent. Pour le violon, qu’on trouve également dans le concerto de Bach, je sentais par ailleurs que je n’avançais pas, et même si j’ai réessayé après, je n’étais pas à l’aise. J’ai donc abandonné cet instrument pour commencer la flûte à bec et le clavecin, simultanément, et c’est vraiment là que ma passion pour la musique a commencé. Au début, j’étais complètement obsédé par l’empreinte musicale que ce premier morceau avait laissé en moi, je l’écoutais même en faisant du ski ! Je n’avais pas conscience à l’époque de la différence entre musique classique et musique baroque, c’était du pareil au même, je me lançais dans la « vraie musique », du moins c’était comme cela qu’enfant, je me représentais les choses.

  • En lien avec cette pratique instrumentale, vous avez fait du solfège, de la composition, des choses plus théoriques. Est-ce aussi stimulant ?

J »ai commencé la flûte à bec et le clavecin très tard par rapport à beaucoup d’élèves que j’ai côtoyés, et j’ai eu toujours l’impression d’être un peu en dehors du cursus-type que l’on m’invitait pourtant à emprunter. En fait, en musique classique, la question de la transmission est très importante. Au conservatoire, quand on entretient avec la musique un rapport autre que celui du pur divertissement ou de la contrainte parentale (ce qui arrive malheureusement très souvent, comme dans le cas des clubs de sport), se joue quelque chose de très important, la transmission entre maître et élève. Ce processus a été institutionnalisé par la structure « conservatoire », ce qui a créé un type particulier de relation avec les professeurs et un rapport spécifique à la culture. Il y a des gens qui rentrent plus facilement dans cette relation telle que la présente l’institution « conservatoire », soit parce qu’ils y sont habitués de par leur environnement culturel, soit parce qu’ils y trouvent quelque chose qui très tôt convient à leur personnalité – les deux sont possibles.

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Ecrire l’histoire à vingt ans – Entretien avec Gabriel Dubois

Etudiant en sciences politiques, Gabriel Dubois a publié en 2008 La Saga capétienne, un essai sur l’histoire de la dynastie des Capétiens, auquel il a travaillé pendant son lycée ! Comment sa passion pour l’histoire s’est-elle concrétisée par l’écriture ? Réponses dans cet entretien exclusif.

 

Comment avez-vous commencé à connaître l’histoire, et à l’aimer ?

C’est une longue histoire… Aussi loin que ma mémoire remonte, je crois bien avoir toujours aimé l’histoire, et réclamé que l’on m’en raconte ou m’en lise, essentiellement l’histoire de mon pays. Dès que je l’ai pu, j’ai moi-même lu à peu près tout ce qui me tombait sous la main. Des albums d’abord, notamment la collection La vie privée des hommes, dont les illustrations ne sont pas étrangères à la sympathie que je pouvais cultiver alors pour la matière. Puis avec l’adolscence vinrent des ouvrages plus sérieux et fournis. Le premier vrai livre d’histoire qui me fut offert était le Napoléon de Jean Tulard, pour mes treize ans. Je me plongeai dedans avec avidité. Très rapidement mes champs de préférence se déterminèrent : l’histoire de mon pays et de sa sphère d’influence ; une large période, courant de Louis XI à la Révolution, et en son sein une préférence nette pour ce que l’on appelle le Grand Siècle.

L’amour de l’histoire est sans doute lié à l’amour de mon pays et de ses peuples, au sentiment de proximité charnelle que je peux entretenir avec lui. L’étude de l’histoire, elle, est une autre question, plus liée au souci de méditer nos actions passées, leurs conséquences, leur sens profond, la portée qu’elles peuvent avoir dans l’histoire des idées ou nos comportements sociaux actuels. Etudier la façon dont nos ancêtres ont vécu, pensé, agi, voilà une des grandes vertus de la science historique. Si la frontière entre eux et nous est à jamais infranchissable, c’est un peu d’eux que nous retrouvons en nous, tant nous ne sommes que des héritiers.

Comment en êtes-vous arrivé à décider d’écrire un livre d’histoire ?

     C’était alors l’année de ma troisième, je lisais abondamment des biographies de rois de France. Louis XIV de François Bluche, Louis XV de Michel Antoine, Louis XVI de Jean de Viguerie, Louis XI de Jean Favier, etc. Un problème se posa alors. Ou plutôt deux.

Dans le cadre de mes recherches personnelles je cherchais une synthèse en un seul volume sur l’ensemble de la dynastie capétienne, soit de Hugues Capet à Louis XVI (excluant Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe Ier), synthèse qui ne soit pas une simple chronologie améliorée mais un véritable ouvrage de référence, facile d’usage et agréable à la lecture.

Parallèlement je me demandais ce que je pourrais bien faire de toutes ces connaissances acumulées. Seraient-elles un trésor stérile conservé pour moi seul ? Mes recherches furent infructueuses. Je ne trouvai qu’une histoire des Rois et reines de France par le duc de Castries, publiée en 1973 et jamais rééditée, une Histoire des rois de France par Joseph Calmette en 1943 et une Histoire des rois de France par Antoine de Lévis Mirepoix, publiée en 1965 et rééditée en 1985. C’est ce dernier volume que je me procurai par correspondance. Constatant le vide de l’historiographie actuelle, avec un certain aplomb et beaucoup d’inconscience, je décidai de me lancer moi-même dans la rédaction de cet ouvrage. Nous étions dans les quinze derniers jours de ma troisième.

Combien de temps avez-vous mis à l’écrire ?

J’ai passé aux recherches historiques et à la rédaction proprement dite les trois années de mon lycée. Puis, ma première année d’études supérieures fut consacrée à la relecture, aux corrections nécessaires, mais hélas insuffisantes, et à quelques ajustements ou à des recherches à la marge. Soit un total de quatre années, de la rédaction du premier mot, à la dernière correction.

Rédigiez-vous au fur et à mesure de vos recherches ? Comment se déroula exactement la rédaction du livre ?

Mon jeune âge m’interdisait l’accès aux archives. J’ai donc dû me débrouiller avec les ouvrages disponibles dans les bibliothèques publiques et le commerce, ce qui constitue déjà un fond fort appréciable, considérant l’immense travail historiographique déjà réalisé, ainsi que les mises en volumes imprimés de nombreux documents d’archives.

Concernant la rédaction proprement dite, j’ai construit l’ouvrage comme une maison. J’ai d’abord posé les fondations en rédigeant l’ossature à l’aide d’ouvrages généraux, puis j’ai procédé à une seconde écriture avec des documents correspondant à des points plus spécifiques, et ainsi de suite, jusqu’à ce que j’estime les points abordés correctement traités, rentrant donc de phase en phase dans une plus grande minutie documentaire. Ce n’est pas forcément ainsi que je travaillerai aujourd’hui, mais je pense que la méthode convenait parfaitement à l’époque, considérant mes faibles moyens d’investigation.

La construction de l’ouvrage, elle, suit une progression chronologique. Chaque souverain ayant droit à un chapitre. Une dernière partie, plus thématique, concerne les institutions de l’Ancien Régime. J’estime, en effet, qu’il est difficile de comprendre ce riche corpus institutionnel en ignorant l’histoire qui présida à sa constitution. Il est tout autant difficile de comprendre l’histoire si on ignore les institutions qui réglaient la vie des gens.

Concernant votre bibliographie, comment avez-vous sélectionné vos sources ?

Ce travail s’est d’abord révélé difficile, compte tenu de mes limites en la matière. En effet, la consultation d’une bibliographie ou la sélection d’ouvrages est en soi un art spécifique et difficile. J’ai donc d’abord avancé à l’aveuglette, avec ce que j’estimais être des ouvrages de référence. Puis, grâce à ceux-là même, j’ai pu remonter la corde des références, en utilisant leurs propres bibliographies, utilisant en somme les références des références… J’ai ainsi pu réaliser mes recherches personnelles sur des bases plus solides.

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Le chant comme art de vivre – Entretien avec Cécile Grellstein

Jeune cantatrice talentueuse, Cécile Grellstein est soprano grand lyrique et se produit en France et en Allemagne. Elle nous parle de sa passion du chant.

Depuis quand chantez-vous ?

Depuis toujours ! Disons que j’ai eu un éveil à la musique dès mon plus jeune âge. A 9 ou 10 ans, je suis rentrée dans la maîtrise du Conservatoire d’Orléans, dirigée par feu Toni Ramon. C’est de là qu’est né mon désir d’être chanteuse. Ensuite, j’ai pris des cours de chant lyrique à l’âge de 20 ans. Mais c’est seulement à l’âge de 23 ans que ma voix « lyrique » s’est confirmée.

C’est en année Erasmus à Berlin que vous avez poursuivi votre formation… Qu’y avez-vous appris ?

C’est là que j’ai rencontré un professeur qui m’a aidé à sortir cette voix lyrique. En fait, comme j’ai chanté longtemps en maîtrise, j’avais trops de “restes” de ma voix à cette époque. Or, passé 16 ans, après la mue la voix peut se développer davantage, prendre davantage de corps. C’est un long travail d’écoute, de maturation et de prise de conscience. C’est donc à Berlin que ce déclic a eu lieu.

Comment en êtes-vous arrivée à faire de cette passion votre profession ?

Il y a des moments dans la vie où il faut faire des choix pour avancer. J’avais, même en faisant mes études d’architecture, ce grand désir de faire du chant, mon métier, et cela à travers le monde de la scène – l’opéra. J’y trouve une joie, une pêche de vivre que je ne trouve nulle part ailleurs. Ce sont les raisons qui m’ont poussée à faire ce choix radical. Cela dit, la réalité de la vie nous rattrape aussi, et arriver à faire carrière prend du temps. Il suffit parfois d’une rencontre et la chance vous sourit !

Aujourd’hui, vous travaillez au sein d’un groupe particulier, ou « à la demande » ?

Je travaille à la demande.

Chantez-vous uniquement des opéras, ou également des airs sacrés ?

Je chante aussi bien le répertoire sacré, que l’opéra, le lied et la mélodie, du baroque à aujourd’hui.

Parmi les oeuvres que vous avez travaillées, lesquelles avez-vous préféré ?

Ce que je peux dire, c’est que j’aime interpréter des rôles forts, engagés.

Quels compositeurs abordez-vous?

Mozart,Verdi, Strauss, Wagner dans quelques années. Les compositeurs russes, comme Tchaïkovski. Berg, Puccini, tous les lied… Wolf, Schumann, Schubert, Schoenberg, Berlioz, Ravel, Poulenc – c’est splendide…. Britten. La liste est beaucoup trop longue pour tous les énumérer ! Bach, Gounod, Massenet…

Quelles cantatrices avez-vous pour modèle ?

La Callas, Julia Varady, Edda Moser, Leontyne Price, Renée Fleming, Karen Wierzba, Nathalie Dessay, Renata Tebaldi, Sena Jurinac, Régine Crespin, Anja Silja… « . Là encore, la liste est longue…

Avez-vous une oreille critique en écoutant les interprétations de ces cantatrices ? Cela vous permet-il de construire votre propre interprétation ?

Bien sûr. Parfois je m’en inspire aussi.

Avez-vous eu vous-même envie de composer des airs ? Ou, plus modestement, des chansons ?

Non, je n’ai pas ce talent. C’est un autre métier, complémentaire certes, mais je n’ai ni le génie ni la formation adéquate; ni l’intérêt. Je préfère travailler avec le compositeur et interpréter ses compositions.

Y a-t-il une réelle prédisposition à avoir une voix aussi « ample », ou est-ce uniquement le résultat d’un travail ?

Les deux ! Il y a différents types de voix : des voix légères, des voix lourdes, des voix souples, des voix avec une aisance à vocaliser, des voix longues, etc. Des voix graves, aïgues. D’où les appellations : soprane, mezzo, alti, contre alti… La voix se travaille : les cordes vocales sont des « muscles ». Donc on les travaille, on les assouplit. Tout cela se fait sur le souffle, et avec l’âge, les expériences de vie de chacun, leur personnalité, la voix évolue, s’ancre d’avantage dans le corps, s’étoffe, prend une pâte sonore etc. Ou alors, reste toujours pareille mais cela est rare.

Vous êtes soprano ?

Oui, soprano grand lyrique. Dans quelques années, je serais spinto ou dramatique. On verra comment évoluent les choses. En fonction de la nature de la voix, on aborde certains répertoires.

Quelle est la différence entre « grand lyrique » et « dramatique » ? Est-ce la nature du répertoire que l’on est plus apte à chanter ?

D’une part, mais aussi la couleur du timbre. Une voix dramatique a un timbre très sombre, beaucoup plus qu’un grand lyrique.

Comment trouver l’attitude physique adéquate à chaque interprétation vocale, dans les gestes, les expressions du visage ?

Tout d’abord, il y a la technique du chant qui doit être solide pour que l’interprète puisse concentrer son attention sur l’interprétation. Celle-ci se travaille, mes professeurs m’ont transmis certains conseils ou astuces notamment pour la musique du XIXe. A cela s’ajoute le style et le talent du chanteur.

Le plus difficile et le plus fantastique est, je pense, d’arriver à transmettre les émotions. Les gestes suivent, sauf si le metteur en scène impose des choses. Je ne crois pas qu’il faille trouver une attitude physique, mais plutôt l’émotion – ce que je veux transmettre, donner. La musique et le texte aident énormément à cela. L’attitude vient d’elle-même, et ne mettra pas la voix en danger. Bien sûr on peut aussi se servir de l’attitude physique comme aide à l’interprétation, mais le plus gros travail à faire est à l’intérieur de l’être, dans ses tripes.

Est-il difficile de régler la « pudeur » que l’on a dans son interprétation ?

On est impudique sur scène. Après, tout est une question d’équilibre.

Combien d’heures quotidiennes travaillez-vous le chant ?

Au strict minimum, une heure et demie bien souvent la matinée pour ce qui est du travail “vocal”. Mais travailler le chant n’est pas seulement chanter. C’est, par exemple, une lecture approfondie de la partition, un travail sur le texte, les émotions. Aller voir une expo, un concert, lire ; nourrir l’âme, l’intelligence, l’être. Et du coup embellir le chant, l’interprétation. Bref, c’est une vie, un art de vivre.

Comment êtes-vous parvenue à maîtriser le stress de la scène ?

C’est un apprentissage. Et c’est en ayant d’avantage confiance en ce que je fais. Mieux je suis préparée, moins je suis, a priori, stressée ; mais je fais comme si je ne le suis pas, je trompe mon monde. Cependant, le stress demeure et parfois apparaît dans la voix.

Où peut-on vous écouter prochainement ?

Fin 2010, à Berlin, j’ai un récital de prévu.

En juillet 2011, à Bourg-en-Bresse, dans une création de Jean-Claude Hemmerlin, Problème de Taille. C’est un défoulement lyrique.

Y a-t-il un endroit sur Internet où l’on peut vous entendre ?

Pas encore, bientôt. D’ici la mi-novembre, on pourra le faire sur mon site : http://www.cecilegrellstein.com

Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions.

 

La littérature et ses enjeux – Entretien avec François Magné

Normalien, agrégé de lettres classiques et auteur d’une thèse sur Paul Valéry, François Magné enseigne les langues anciennes et la littérature en prépa littéraire. Il nous parle de la littérature et de ses enjeux, mais aussi de l’écriture, de l’édition, de la musique et de questions philosophiques.

Qu’est-ce qui vous a amené à enseigner la littérature ? D’où vous vient cet amour des lettres ?

Au départ, je n’avais aucun amour des lettres, mais au contraire une haine viscérale de la littérature. J’ai d’abord eu l’intention d’enseigner le grec ; c’était la langue qui m’intéressait. Comme il n’y a pas de filière d’enseignement du grec seul, j’ai fait la filière « lettres classiques ». Mais la littérature était au début un pensum que je me suis infligé pendant des années. J’ai fait mes études littéraires en m’ennuyant les trois quarts du temps. La plupart des oeuvres classiques m’ennuyaient terriblement et portaient sur des questions que je ne me posais pas, soulevaient des enjeux qui n’étaient pas les miens. Je baillais vertigineusement en lisant Balzac ou Flaubert. Mon rapport à la littérature est donc très curieux au départ. Avec le temps, je m’y suis fait, et tout simplement j’ai grandi.

En entrant en prépa, vous vouliez donc faire du grec… Quel a été le choc esthétique qui vous a fait changer ?

Il n’y en a pas eu. C’est toujours une tentation de raconter son histoire autour de quelques déclics, de quelques moments qui auraient fait pivoter, réorienter radicalement votre évolution. Mais c’est toujours une reconstitution : « le jour qui a tout changé », « l’expérience qui m’a bouleversé », « après ceci je n’ai plus jamais été le même »… Il n’y a généralement pas d’expérience de ce type dans la vie, sauf parfois des grands drames, des deuils éventuellement. En général, l’évolution se fait de façon souterraine et invisible, à une vitesse géologique.

J’ai fini par me rendre compte que peu à peu, à force de travailler sur certains textes, je m’étais attaché à certaines oeuvres et à certains auteurs. Cela s’est fait lentement. L’idée de lire de la littérature pour le plaisir m’a longtemps été étrangère. Du reste, quand j’ai du temps, je ne lis pas de littérature. J’aime bien lire des revues scientifiques par exemple, ou des choses sur la musique. Les choses se compliquent évidemment du fait que, comme j’enseigne la littérature, j’ai un rapport avec elle qui est professionnel donc parfois fastidieux, ou en tout cas réglementé. De ce fait, il m’est difficile d’aller spontanément et avec du désir vers une oeuvre littéraire, quand je dois travailler dessus. On peut retrouver un rapport agréable, mais le fait est que si je veux me changer les idées, par définition, je ne vais pas aller chercher un livre.

La littérature reste donc pour vous dans la sphère professionnelle…

Largement. Il y a des auteurs vers lesquels je retourne souvent, mais pas une infinité. Ces derniers temps, je me suis attaché à certaines choses de Kundera, que j’avais longtemps complètement ignoré. Les auteurs qui me ramènent à eux sont ceux vers qui je me sens un rapport de filiation ou de parenté intellectuelle, ou spirituelle – pour prendre un mot un peu pompeux, mais qui correspond bien à ce que je veux dire. Ce sont les auteurs qui me donnent le sentiment d’avoir partagé les mêmes difficultés existentielles, d’avoir eu la même relation aux grands thèmes de l’existence. Ceux qui m’attirent de façon irrésistible sont ceux qui parviennent à exprimer un point de vue singulier sur l’existence, et qui en même temps trouvent des mots suffisamment fins pour l’exprimer.

Les autres auteurs ne m’intéressent pas. Ceux qui ne font que raconter quelque chose, par exemple, m’indiffèrent complètement. La littérature d’évasion, de voyage, me tombe des mains.

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