Vivre dans un piano

Vivre dans un piano : au premier abord, cela paraît compliqué, à moins d’être un termite. Mais ensuite, il suffit de devenir tout petit (un régime, et il n’y paraît plus) et de se glisser entre les marteaux. Il suffit d’attendre. Attendre que le seul meuble qui parle, se décide à donner de la voix. C’est la vraie vie qui commence. Une vibrante existence au plus près du chant, de l’essence, de ce qui coule dans la sève des jonquilles de mars et dans le sang du nouveau-né. Un terrain vierge, neutre, stérile, frais comme le premier jour de l’univers, qui ne tarde pas à s’enfuir aux cinq coins du monde.

Vivre dans un piano, c’est écouter le coeur du volcan, dormir dans le noyau de la cellule, ne souffrir ni la comparaison, ni l’éloignement, ni le futur. Ce n’est pas se prendre pour un séraphin dont les ailes touchent Dieu, ni pour Baudelaire rêvant d’aller là où la boue ne serait pas de pleurs. Vivre dans un piano, c’est habiter dans le mystère, noir, laqué, silencieux.

Ce serait presque trop facile, car il y a le danseur qui a risqué, lui, de sortir du piano pour valser, rencontrer d’autres silhouettes, tomber quand le vent est trop fort, laisser le temps changer les plis de sa peau. Il a essayé de dire ce qu’il avait vu dans le piano et leur dire d’y aller aussi.

Publicités

Vie conjugale : les cailloux et le gué

Passage-a-gue-sur-la-riviere-l-Erve_slide

Se marier un jour, partager à deux toute une vie quotidienne extraordinairement ordinaire, faire des projets pour un, dix ou trente ans, est une action immense, fulgurante, presque insensée. Pourtant, elle ne serait rien sans ces mille pierres posées pour bâtir le gué vers l’autre, le consolider et parfois le rétablir. Ce roc, que dis-je, ce caillou, c’est ce qui lie un instant comme une promesse deux êtres fragiles, limités, changeants, mais fidèles dans l’amour.

Le caillou, c’est les lampadaires allumés témoins d’une promenade nocturne, c’est une pâtisserie achetée en passant pour le dîner, l’œil aux aguets pour écouter l’autre, le petit post-it laissé au réveil ou au retour du travail, la photo des vacances partagées, le câlin du moment, le coup de rame d’une balade en barque, le repassage fait à la place de l’autre, la patience, une carte postale ou un faire-part reçu pour Monsieur & Madame, le débat des prénoms des (futurs) enfants, la réception du texto ou du mail affectueux en cours de journée, les notes de musique au piano, le fil de la broderie et de la lecture d’un roman de science-fiction dans le calme d’une soirée, la cuillère dans le café pris ensemble en ville,  la photo du jour de mariage dans la chambre, le pommeau de douche laissée comme l’autre préfère, le pardon demandé et reçu après un mot dur, les pétales de roses apportées, la confidence impromptue qui se prolonge en longue conversation… Comme la première gorgée de bière, les petits bonheurs de la vie conjugale comme l’amertume des jours de pluie permettent de bâtir sur le roc.

A lire aussi : L’anneau de la communauté (conjugale)

Le mot « maison »

11672254.766089a0.500

Du soldat de 14 qui pense à ses parents, à Saint-Exupéry qui dit que le merveilleux d’une maison, c’est qu’elle ait déposé en nous « ces provisions de douceur », de l’image d’Epinal du coin du feu, plaid écossais et thé brûlant, de ces jardins verts et du lierre qui l’emmitoufle, du « home sweet home », du gâteau « maison », recette à l’ancienne, authentique, plus vrai que vrai, de « la maison », c’est-à-dire l’entreprise, l’institution, chez-nous, parce qu’il y a un ailleurs, gît dans ce mot une charge affective forte. Il y a l’enfance et le souvenir, les jouets épars, le bruit, les cris, les pleurs, les portes qui peut-être claquent, sans doute se referment sur le sommeil et l’intimité. La maison, même de 15 mètres carrés, c’est repaire, refuge, refonte des forces, microcosme minimaliste ou vie grouillante, souffrante, débordante.

La maison est habitée.

Imelda

Douze enfants, une véritable entreprise

9782352042457Curiosité. Vue d’abord comme une curiosité, la famille Blanchier de douze enfants, telle que la raconte Marielle Blanchier, 44 ans, dans Et ils eurent beaucoup d’enfants, (Les Arènes) a suscité des sentiments contradictoires chez le lecteur, qu’ils soient admiratifs ou dépréciatifs. Le début de ce récit peut un peu agacer car les auteurs (Marielle Blanchier et la journaliste Pascale Krémer) n’ont pas immédiatement su réduire la part de « je » un peu fiers de ce témoignage personnel. Mais très vite, on y sent une grande richesse humaine.

Autonomie. Le lecteur découvre un vif intérêt sur le fonctionnement de cette maison (la maman cuisine plusieurs gros plats deux matinées pour le reste de la semaine), l’autonomie des enfants (rapidement, ils vont chez le médecin et à leurs activités sportives seuls ou accompagné d’un grand), la capacité à garder une activité professionnelle (l’offre de découverte de l’apiculture en team building pour salariés, grâce aux ruches sur leur toit) ou encore la vulnérabilité de l’auteur, notamment la multiplicité des fausses couches (autant que d’enfants).

Rythme. Il demeure une impression de machine bien huilée, où la maman, hyper organisée (elle a « un discernement parfait pour distinguer ce qui est important de ce qui est urgent », souligne son mari à la fin), ne semble ni s’ennuyer ni être débordée. Si un enfant doit partir aux urgences, le rythme de la journée n’en sera pas bouleversé.

Entreprise. Pour autant, « je ne me sens aucunement « femme au foyer, déclare-t-elle. J’ai l’impression de travailler comme tout le monde, quoique occupant un poste non rémunéré, à horaires libres, dans lequel je suis mon propre chef ». Un des seuls domaines de manque de compétence qu’on lui découvre est… son incompréhension face au « portail admission post-bac ». De ce fait, le lecteur peut avoir l’impression que douze enfants est une véritable entreprise, beaucoup plus intéressante que quatre ou cinq enfants. Un témoignage vivant, émaillé d’humour et d’amour, illustré de belles photos.

Marielle Blanchier, Et ils eurent beaucoup d’enfants, Les Arènes 2013

« Une journée particulière » : bis repetitia placent

une-journee-particuliere-de-anne-dauphine-julliand-941819548_MLBis repetia placent : « ce qui est répété plaît ». On prend les mêmes et on recommence ! Après le succès éditorial du très beau témoignage Deux petits pas sur le sable mouillé, vendu à près de 250 000 exemplaires et récemment sorti en poche, les éditions des Arènes ont surfé sur la vague du succès. La maison vient de publier un deuxième livre d’Anne-Dauphine Julliand : Une journée particulière.

Dans ce témoignage, la jeune femme évoque la journée du 29 février, où sa fille Thaïs, décédée d’une maladie génétique orpheline, aurait eu huit ans. A chaque moment du jour, elle prend le temps de se remémorer la maladie de sa fille, leur souffrance et leur bonheur, l’impuissance face à la douleur, l’amour de son couple, la présence de leurs proches. Elle parle de ses trois autres enfants, dont l’une, Azylis, est atteinte de la même maladie.

Ce récit est émouvant, juste, et la façon dont la famille décide de construire un bonheur différent, indépendant des circonstances malheureuses, est impressionnant. Pour autant, ce livre n’apporte pas grand-chose par rapport au premier ouvrage, hormis le recul supplémentaire de quelques années.

L’écriture efficace (phrases courtes, descriptives, belles formules) permet d’arracher quelques larmes, à juste titre. Mais elles sont de même nature qu’à la lecture du premier livre. Il est peut-être dommage de faire de ce beau récit un produit commercial. Bref, achetez ou relisez plutôt Deux petits pas sur le sable mouillé !

La vie à plein nez

PhilippeClaudelRelire sa vie peut se faire de différentes façons. Philippe Claudel, lauréat du prix Renaudot 2003 pour Les Ames grises, a choisi l’odorat. En plus d’une soixantaine de senteurs (de l’Acacia au Savon en passant par les Draps frais et la Prison), il dresse dans Parfums un inventaire vif et non exhaustif de ces sensations qui affleurent à sa mémoire, le temps d’une odeur.

Qu’il renifle l’après-rasage de son père ou hume l’odeur de lard frit, le jeune narrateur – très vraisembablement le jeune Philippe Claudel, dans ses pénates de Meurthe-et-Moselle – introduit dans un monde un instant. Sans tabou – il n’hésite pas à parler des Pissotières ou de la Station d’épuration des eaux -, il rend presque présent dans un ardent essai d’hypotypose (chacun son tour) un objet, une situation, un souvenir, une madeleine, une douceur ou un dégoût.

Avec une plume d’une grande qualité littéraire, Philippe Claudel amène dans une progression brève et voluptueuse le parfum de l’ombellifère, « grande tête couronnée aux fleurs petites disposées déjà comme un bouquet, aigrette élégante que je retrouverai plus tard dans les pâtes de verre opalescentes et les marqueteries rousses d’Emile Gallé« , l’odeur de la pommade qui est « le parfum exacerbé d’une forêt toute pleine des senteurs de la résine et du menthol« , ou encore celle de la cave qui tente de le charmer « avec son sortilège de moisissure et de salpêtre, de buée sourde, sirène des profondeurs au baiser de nuit qui [l’]oppresse et [l’]enlace ».

Philippe Claudel, Parfums, Stock 2012

LIRE AUSSI : Le bonheur selon Philippe Delerm

[Rome J-7] Voyager, c’est changer deux fois

A une semaine d’un stage d’été dans la Ville éternelle, l’Urbs, on se trouve au seuil d’une expérience éprouvée par chaque  voyageur. En changeant de lieu, de pays, il changent également de regard sensoriel, et de représentations mentales.

« Quand on aime, il faut partir. » Ce paradoxe signé Blaise Cendrars peut surprendre. Quand on aime, ne faut-il pas rester, entretenir le fragile équilibre de l’attachement ? Au bout d’un mois de séjour à Strasbourg, j’avais envie de partir… pour revenir plus charmée ! La beauté délicate et sobre de cette ville ne me surprenait plus, ma rétine l’avait intégrée comme une norme. Je voulais partir pour m’en émerveiller à nouveau, y poser un regard neuf, renouveler cet amour. Stendhal ne dit pas autre chose : « Ce que j’aime dans les voyages, c’est l’étonnement du retour. »

De manière inversée, cette idée souligne combien arriver dans une ville, – qui si elle n’est pas d’un autre continent, incarne au moins un autre pays et une autre Histoire -, modifie notre perception. N’ayant voyagé que deux fois en Italie, quelques jours à Turin et quelques autres à Rome, je n’ai qu’effleuré ces lignes ocres, cette sécheresse chaleureuse, cette solarité entre vie et mort. Pour mieux cerner des sensations promptes à s’installer, il faut arriver, là, l’oeil surpris de tout. L’oeil mais aussi  le doigt, l’oreille, le nez.

Pendant ces deux mois d’été, je tenterai de vous décrire sur ce blog ces sensations et plus particulièrement ces odeurs, ces impressions fugitives qui frappent à certaines heures (midi, trois heures, minuit…). Odeurs et heures seront donc des lignes directrices, sinueuses.

Toutes ces impressions sont bien charmantes, me direz-vous, mais si notre regard n’est en effet pas toujours habitué au paysage méditerranéen, les représentations que nous avons de l’Italie nous empêchent-elles pas de quitter les sentiers battus, l’indissoluble tryptique « pâtes-pizzas-Colisée » ? Il est vrai. Regardez l’image en illustration de ce billet – quoique l’ombre laisse les idées en suspens.

Une Ville aussi complexe que Rome, qui semble comme autant de couches géologiques entasser les époques (Antiquité conquérante, papauté médiévale, splendeur baroque, fascisme mussolinien…), ne peut se réduire aux cartes postales éclatantes et aux parcours touristiques réducteurs. Il y a la vie, quotidienne et contingente, des habitants. Les Romains sont-ils écrasés, complexés sous le poids de leur propre passé ?  Car si tous les chemins mènent à Rome, tous ne permettent peut-être pas de la comprendre.

 

Où commencent les vies de la Toile ?

Fairy tale. Tapis rêche de jacinthes funèbres. Longues syllabes anglaises en calligraphie raffinée, et la signature comme déposée le long des bibliothèques en cuir élimé. Même les longs-métrages gardent la poésie hampshirienne des lumières éliminées, des ombres mauvies, des bottes imparfaitement cirées. Le conte moderne, réinvention délictueuse de la princesse aux plis feutrés, ne néglige ni les pleurs des violons, ni la presque dégoulinante avalanche fleurs-oiseaux. Pour autant, la sorcière, le mal complexificateur font réapparaître le microcosme éternel harpies-grâces.

Chevaux déviés et manteaux en velours déchiré. Les contemporains défont ce que des siècles ont posé – les rappellent simultanément. Les poètes maudits sont – ô contradiction – au chômage, ou cachent dans leurs tiroirs les mots arrachés. Et l’étoffe des blogs se laisse broder de soies nouvelles, clavières, ipadiques. Les encres effaçables des écrans défont la langue plus vite que le fuseau de Pénélope. Tablettes si vite tressées, souris trop rapides, que les saisons ignorent.

L’écran, caverne platonique, n’éclipsera jamais la lumière solaire. Le bourgeon, le fruit dur, la sève évaporée, la graine cachée, recomposent merveilleusement le quadripartite cycle de la mort et de la vie. L’écran n’a pas de saison, la vie du web ne grandit pas – espoir schizophrène. Où commencent les vies de la Toile ? Où finit le moyen avant d’absorber le but ? L’esprit flirte sans se décider.

Imelda

 

Radio : quel bon ton de voix ?

« Bonjour Machin, bonjour à tous. » Qu’est-ce que cette voix artificielle, stéréotypée, des animateurs de radio ? Faussement enthousiaste ? Ou alors presque indifférente aux mauvaises nouvelles qu’elle annonce, des morts par ci, des morts par là, et l’on enchaîne sur le sport et la bourse… Comment rendre une voix radiophonique un minimum sincère, engagée, authentique ?

Il faudrait peut-être passer par l’écriture littéraire pour trouver une réponse. Pour faire de la littérature, il ne suffit pas de plaquer des procédés dits littéraires (épithètes inversées, métaphores à foison, périphrases…). Le langage va s’enrichir naturellement et devenir plus fin, plus littéraire, à mesure que s’enrichit le rapport de l’écrivain au langage. La qualité littéraire d’un texte n’est pas un vernis, mais son étoffe même. En d’autres mots : c’est la maturité et l’implication de l’auteur qui va trouver des mots neufs, et non déjà éculés, pour circonscrire l’objet précis de son invention. (Merci François Magné.)

De même, en radio, ce n’est pas le vernis de l’enthousiasme ou de la gravité qui va moduler la voix. C’est l’intérêt que le présentateur porte à l’événement qui fait entrer une chaleur dans son timbre. En école de journalisme, on apprend à faire des flashs info de manière convaincante, non seulement en articulant et en variant le ton selon la nouvelle, ou en faisant des phrases originales et variées. On s’exerce surtout à parler à la radio en apprenant à parler du quotidien, à parler comme au milieu d’un repas, à parler d’un sujet quelconque qui nous touche vraiment. Dire simplement, comme si on racontait à des proches. On choisit les événements et on écrit les brèves qui nous parlent, qu’on a envie de dire au monde, d’annoncer ou peut-être implicitement de dénoncer.

Evidemment, s’approprier un accident en Chine ou une fête à Lyon n’est pas forcément facile en peu de temps. Mais c’est aussi tout le travail du journaliste, tentant de mettre un peu d’ordre et de mots dans ce que Macbeth évoque : « La vie […] : une fable / Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, / Et qui ne signifie rien. »