Vivre dans un piano

Vivre dans un piano : au premier abord, cela paraît compliqué, à moins d’être un termite. Mais ensuite, il suffit de devenir tout petit (un régime, et il n’y paraît plus) et de se glisser entre les marteaux. Il suffit d’attendre. Attendre que le seul meuble qui parle, se décide à donner de la voix. C’est la vraie vie qui commence. Une vibrante existence au plus près du chant, de l’essence, de ce qui coule dans la sève des jonquilles de mars et dans le sang du nouveau-né. Un terrain vierge, neutre, stérile, frais comme le premier jour de l’univers, qui ne tarde pas à s’enfuir aux cinq coins du monde.

Vivre dans un piano, c’est écouter le coeur du volcan, dormir dans le noyau de la cellule, ne souffrir ni la comparaison, ni l’éloignement, ni le futur. Ce n’est pas se prendre pour un séraphin dont les ailes touchent Dieu, ni pour Baudelaire rêvant d’aller là où la boue ne serait pas de pleurs. Vivre dans un piano, c’est habiter dans le mystère, noir, laqué, silencieux.

Ce serait presque trop facile, car il y a le danseur qui a risqué, lui, de sortir du piano pour valser, rencontrer d’autres silhouettes, tomber quand le vent est trop fort, laisser le temps changer les plis de sa peau. Il a essayé de dire ce qu’il avait vu dans le piano et leur dire d’y aller aussi.

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Dans la tête d’un jeune compositeur

A quoi pense un compositeur quand il crée un générique de court-métrage ? Alexandre L. a 23 ans, il est étudiant en composition au Conservatoire national supérieur de Musique et de danse de Paris (CNSMDP). Nous sommes allés chez lui l’écouter créer un morceau, à l’aide de son clavier et de son séquenceur numérique. (Reportage d’Imelda.)

Les ensembles musicaux indépendants

Les Talens lyriques, ensemble né en 1991 avec Christophe Rousset

Les Arts florissants, Accentus, les Talens lyriques… Ils sont plus de 150 en France : les ensembles de musique classique indépendants. La Fevis les fédère et accompagne les ensembles émergents dans leur professionnalisation.

En 2012, être joueur de cornet à bouquin, une sorte de flûte courbe de l’époque baroque, de théorbe ou de viole de gambe, c’est être un musicien très spécialisé dédié à un répertoire précis. Aucun orchestre permanent, national ou régional, ne pourrait embaucher à plein temps un tel musicien ; car ceux-ci ont vocation à faire vivre un répertoire étendu. Ces musiciens appartiennent donc à la sphère des ensembles professionnels indépendants, et peuvent travailler dans plusieurs ensembles à la fois.

Dans ces ensembles bouillonne la curiosité et un goût de la recherche pour mieux comprendre comment était jouée la musique à l’époque baroque, avec des cordes en boyau, avec un toucher différent… Dans les années 1960, ils sont apparus nombreux, avides d’explorer de nouveaux répertoires, notamment le baroque.  Ce mouvement musical situé de 1600 à 1750 est une véritable révolution dans la manière de concevoir la musique par rapport à l’époque Renaissance qui recherche un idéal de perfection. Le baroque remet au contraire au cœur de l’écriture musicale les dissonances et l’expressivité. Ce mouvement apparaît autant en Italie – Vivaldi -, que dans un style allemand – Bach -, ou encore français avec les opéras ballets de Lully s’il ne fallait citer que trois compositeurs.

3 000 concerts des ensembles indépendants en 2010
Née il y a treize ans, la Fevis (Fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés) se bat pour que les 96 ensembles qu’elle fédère puissent être reconnus comme le troisième pilier de la musique en France, avec les maisons d’opéras et les orchestres permanents. Ces nombreuses formations de toutes tailles, représentent 20 % des ensembles de musique classique en France – une musique classique qui s’étend de l’époque médiévale aux créations contemporaines. Aujourd’hui, environ 40 % des concerts joués par les ensembles membres de la Fevis sont baroques, et 25 % de répertoire XXe siècle ou de création.

Attentive à rassembler ces ensembles aux intérêts communs, la Fevis se bat pour que  les ensembles fassent valoir le rôle que jouent ces structures dans le paysage musical, auprès de l’Etat et des collectivités territoriales comme du grand public. Le nouveau président de la Fevis, Jacques Toubon, ministre de la Culture de 1993 à 1995 et passionné de musique classique, leur ouvre également des portes pour être encore plus actifs.

Petits ensembles ou grands orchestres indépendants font l’objet tous les deux ans d’une grande enquête organisée par la Fevis. On y apprend ainsi qu’en 2010, la centaine d’ensembles de la fédération a donné 3 000 concerts au total, écoutés par 1 200 000 spectateurs, à raison de 35 concerts par ensemble en moyenne.
L’année 2013 devrait être plus difficile pour ces ensembles à cause des annulations de concerts dues à la crise. Cependant, « la musique baroque a trouvé son public, il suffit de voir : c’est salle comble partout » affirme Catherine Desbordes, déléguée générale de la Fevis.

Les violons débattent salle Gaveau

« Je vous félicite d’avoir préféré un concert de musique baroque à un débat présidentiel » déclare le soliste Damien Guillon face au public légèrement clairsemé de la salle Gaveau, en ce 2 mai de l’entre-deux-tours. Récit impressionniste d’un concert de l’ensemble Le Banquet céleste jubilant dans la musique italienne.

Première fois que je vais salle Gaveau. Les places m’ont été offertes par une personne qui est non pas au fameux débat, mais en voyage en Chine. Vers 20 h 10, les mélomanes sont nombreux à se presser aux portes de la prestigieuse salle, rue La Boétie à Paris. Un espace qui ne me semble pas très grand mais qui compte quand même un millier de places. C’est peut-être parce que la scène elle-même est peu vaste : la salle, ouverte en 1907, est destinée à la musique de chambre. Murs clairs à moulures néo-quelque chose, faux orgue blanc qui fait penser aux temples protestants.

Ce soir, musique baroque italienne au programme, avec Scarlatti et Vivaldi. C’est que l’ensemble Le Banquet céleste, qui compte ici trois violons, un violoncelle, une contrebasse, un luth et un clavecin, se consacre à redécouvrir des répertoires peu connus de la musique baroque. Damien Guillon (photo), qui ressemble à feu Richard Descoings en plus jeune, dirige l’ensemble et y enroule sa voix de contre-ténor qui chatouille magnifiquement les aigus.

Les auditeurs sont plutôt des quinquagénaires, mais il y a quelques jeunes. Certains partent même à l’entracte. Pour retrouver le débat entre-deux-tours ? Pourtant, ici le temps n’est que musique. N’ayant pas le programme – qui coûte 5 euros, un scandale -, je laisse l’italien scarlattien étonner mon oreille. Je reconnais des mots comme « questa » (cette) ou « perchè » (pourquoi) et même « amore » (traduisez), mais le reste demeure à l’état de langue musicale. Pour le profane, la voix de Damien Guillon est parfaite.

Le troisième violon ressemble à Michèle Alliot-Marie ; décidément la politique est me poursuit. Le premier violon en fait beaucoup trop : yeux fermés avec ferveur, genoux qui ploient, buste qui se balance. En plus, il finit par casser une corde à la fin du concert. A force de regarder le clavecin blanc décoré de motifs contemporains et les coups d’oeils échangés entre les musiciens, des idées de sujet de reportages ou enquêtes me viennent à l’esprit : « Métier : tourneur de pages » ou « Les muscles musiciens ».

Ce soir, seules les cordes dialoguent. Ce genre de moment où l’on se dit que décidément, le paradis doit exister.

A lire sur le même thème« O quam tu pulchra es » et Une année florissante

Faire entrer le soleil

Sorti en 2011, le film de Philippe Claudel Tous le soleils évoque avec finesse un homme veuf qui peine à se remettre en question, alors que sa fille découvre les émois amoureux. Une jolie peinture familiale et sociale.

Alessandro (Stefano Accorsi) est Italien et professeur de musique à l’université de Strasbourg. Ses relations avec sa fille Irina deviennent peu à peu conflictuelles. Quant à son frère qui vit avec eux, il est anarchiste et vit en robe de chambre, affirmant que l’Italie de Berlusconi n’est plus une démocratie. Ayant perdu sa femme il y a quinze ans, Alessandro peine à faire son deuil et à reconstruire sa vie amoureuse.

La comédie de Philippe Claudel parle avec légèreté de sujets graves. Comment laisser ses enfants grandir, tout en veillant sur eux ? Comment laisser entrer quelqu’un dans sa vie, sans se protéger avec son passé et ses habitudes ? On perçoitl’héritage des films français, avec l’apparition fugitive des défunts enfin à leur place, comme dans Ponette de Jacques Doillon (1996). Et toujours ce côté minimaliste. Strasbourg y est filmé en été, ce qui lui donne des airs quasi méditerranéens. Une touchante histoire.

Incantations cosmiques

Peut-on chanter le feu, l’eau, la terre, l’air ? C’est ce qu’a fait l’ensemble vocal féminin Plurielles, vendredi 3 février. Cet ensemble strasbourgeois  a interprété diverses compositions du XXe siècle – de Poulenc, Holst ou Rachmaninov – évoquant et invoquant les vibrations du monde.

Dans l’église protestante Saint-Guillaume de Strasbourg, une trentaine de femmes de tous âges s’alignent. Le lieu est sobre – fenêtres longilignes, mais orgue immense et chaire dorée. Leurs regards des choristes se concentrent sur leur jeune chef de choeur, Jean-Philippe Billmann. La pianiste, Vérène Rimlinger, ébauche quelques notes cristallines ; elle travaille à l’Opéra national du Rhin (place Broglie à Strasbourg).

Vêtues de robes noires et ceintures oranges, les femmes aux voix argentées commencent par invoquer le feu, avec l’Hymn to the Dawn (Hymne à l’aube) de Gustav Holst, compositeur anglais mort en 1936. La lumière coulant sur les visages lisses ou ridés des chanteuses devient orange. Puis blanche lorsque c’est l’eau qu’évoque Sur la mer de Vincent d’Indy.

Pour la terre, c’est la surprenante Mouth Music de Dolores Keane and John Faulkner qui éclate. Les choristes simulent la pluie et l’orage par claquements de doigts et de talons, ce bruitage que font certaines chorales comme celle-ci. Lune d’avril de Poulenc, Angyel de Rachmaninov… Une belle occasion de montrer combien le corps humain est à même d’imiter et d’incanter la matrice terre.

 

Une année florissante

Imelda est de retour pour vous souhaiter une très heureuse année 2012, riche en découvertes culturelles mais aussi et surtout en rencontres et partages !

Commencer l’année avec un opéra de Marc-Antoine Charpentier est bien le « must ». La Descente d’Orphée aux enfers, composée en 1686 pour les musiciens de Mademoiselle de Guise, est un opéra de chambre en deux actes. Le livret, d’un auteur anonyme, reprend le mythe d’Orphée évoqué dans les Métamorphoses d’Ovide. Chacun connaît l’histoire : Orphée perd son épouse Eurydice et part la rechercher aux enfers. Mais dans la version de Charpentier, il parvient avec l’aide de Proserpine, la femme de Pluton, à ramener sa femme sans plus d’épreuve.

L’interprétation des Arts Florissants est remarquable ; cet ensemble français fondé par William Christie en 1979 et qui a initié le récent renouveau de la musique baroque. Sous la baguette de Jonathan Cohen, le petit orchestre baroque (avec des instruments tels que la viole de gambe, la flûte à bec ou le luth) accompagne des solistes éblouissants. La mise en scène, minimaliste, n’exclut pas une certaine fantaisie, et un soupçon de magnifique danse baroque.

Des extraits ici (le mariage d’Eurydice) et  (après sa mort), témoignent de la vivacité et de l’émotion que comporte un tel spectacle.

L’Opéra royal de Versailles, inauguré à la fin du règne de Louis XV en 1770, est un véritable écrin pour cette prestation. Dans la représentation qui s’y tenait le vendredi 13 janvier (jour de chance), il était suivi d’un autre mythe ovidien, Vénus et Adonis de John Blow. A défaut d’avoir pu voir La Descente d’Orphée aux enfers, il est bien sûr possible de l’écouter en achetant le CD ici. Réjouissant.

 

Paganini le Capricieux

Série sur les compositeurs italiens

Depuis le 1er décembre, un violoncelle Stradivarius de 1707 est mis aux enchères : le « Paganini-Comtesse de Stainlein ». Niccolo Paganini (1782-1840) a donc possédé cet instrument. Violoniste et compositeur italien, il a révolutionné la pratique du violon à l’aube du romantisme.

Naissance à Gênes et mort à Nice, Paganini se distingue de ses confrères par ses compositions instrumentales, alors que l’opéra envahit le champ musical italien. En tournée de concerts dès l’âge de quinze ans, il dépasse déjà ses maîtres qui n’ont plus rien à lui apprendre techniquement.

Il déploie en effet de nouveaux moyens pour créer des sons de violon, par exemple le mélange de pizzicato (pincement des cordes avec les doigts) et d’arco (frottement des cordes de l’archet).

Paganini avait en fait une sorte d’heureux handicap : il souffrait probablement du syndrome de Marfan, c’est-à-dire que ses ligaments se tendaient beaucoup plus que la normale. Ses mains étaient d’une extensibilité hors normes. Son oeuvre la plus connue, les Vingt-quatre Caprices pour violon solo, a été déclarée injouable par de nombreux artistes du XIXe siècle.

Ecoutons ici le 24e de ces caprices dans l’interprétation d’Alexander Markov. Brahms essaya de transposer au piano cette 24e variation (ici). L’influence de Paganini va jusqu’à la réalisation du film Kinski Paganini, par l’allemand Klaus Kinski en 1989. Balzac avait donc raison, quand il évoquait dans L’Interdiction (1839) la « puissance magnétiquement communicative » de Paganini.