La maison de Florent-en-Argonne

Le souvenir de Florent-en-Argonne se confond avec celui du silence et de l’enfance. L’enveloppe de calme, de pépiements de poules et de parfums du jardin couvraient ce lieu d’un certain mystère. Le poids de l’âge de cette maison humble et vaste de la fin du XVIIIe siècle n’altérait ni la joie de s’y rendre en vacances, ni des peurs attachées à ses recoins.

La poussière accumulée, la rusticité de cette habitation sans douche et de ce village très rural venaient y déposer un bouquet de sensations que nous ne recontrions pas dans nos villes polluées et comme aseptisées. Ces odeurs uniques, dans une région forestière de l’Est de la France, entre Marne et Meuse, nous plongeaient dans un univers sauvage.

Le goût du beurre fondu sur le pain grillé n’était jamais aussi bon que les matins ensoleillés dans la grande cuisine peinte en jaune. Les aiguilles de pin des branches distribuées avec une fleur en papier crépon à l’occasion de la fête du village, en juillet, alimentaient la légende de ce coin de pays que les traditions continuaient à faire respirer. Quant aux craquements de nos pas sur le plancher incertain du grenier, ils n’avaient d’égal que le bruit que faisaient, en s’ouvrant, les vieilles valises de livres.

C’était sans compter les vieilles assiettes à dessert en porcelaine, dont les motifs anciens représentaient des chansons – « Malbrough s’en va en guerre » -, et que nous cachions sous une vieille paillasse pour qu’elle échappe aux assez fréquents cambriolages de cette vieille maison insécurisée, laissée à sa propre existence déclinante et néanmoins magique.

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Déclaration d’amour à Versailles

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                                                                                                                                                                                                                                                            cc Flickr

Il n’y a pas à justifier un amour pour Versailles. Il écrase et éblouit comme la passion. Les rayons du couchant, ultime lueur du Roi-Soleil, embrasent en remontant le temps les frondaisons du grand parc. Versailles n’est pas un fantasme car son intemporalité s’impose au visiteur. L’imaginaire se fait réalité en moins d’un instant. Le visiteur n’est plus étranger, il se sent agrippé par l’espace et le temps dilatés et suspendus, par le ciel toujours pâle qui couvre délicatement les toits du château, par les rues austères et bon enfant de la ville, par les avenues démesurées, aux platanes humides. Le promeneur n’avance plus, il s’arrête, il épouse les rondeurs des orangers, les contours stricts du Grand Canal et la douceur des nuages à la Canaletto. Il regarde les statues protégées du gel hivernal, il puise sa mélancolie dans les arbres nus, les allées immenses et la lune en son quartier à demi dévoré. Sa joie éclate avec le feu d’artifice du samedi d’été, les chuchotements entre les bosquets avant la fête. Il fait des vers, il converse, il rit et verse sa larme, il est à Versailles.

Imelda

A lire – Un matin à Versailles

A lire – Inventaire au parc de Versailles

Le mot « maison »

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Du soldat de 14 qui pense à ses parents, à Saint-Exupéry qui dit que le merveilleux d’une maison, c’est qu’elle ait déposé en nous « ces provisions de douceur », de l’image d’Epinal du coin du feu, plaid écossais et thé brûlant, de ces jardins verts et du lierre qui l’emmitoufle, du « home sweet home », du gâteau « maison », recette à l’ancienne, authentique, plus vrai que vrai, de « la maison », c’est-à-dire l’entreprise, l’institution, chez-nous, parce qu’il y a un ailleurs, gît dans ce mot une charge affective forte. Il y a l’enfance et le souvenir, les jouets épars, le bruit, les cris, les pleurs, les portes qui peut-être claquent, sans doute se referment sur le sommeil et l’intimité. La maison, même de 15 mètres carrés, c’est repaire, refuge, refonte des forces, microcosme minimaliste ou vie grouillante, souffrante, débordante.

La maison est habitée.

Imelda

L’anneau de la communauté (conjugale)

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                                                                             DR

Lorsque l’on regarde des instrumentistes, aux doigts vifs autour de la flûte ou des cordes de la contrebasse, on aperçoit parfois, fugace et lumineux, l’éclat d’une alliance. Cette apparition entre deux ombres, au plus près de l’expression chantante de l’art et de la pratique professionnelle du musicien jouant ce soir-là, émeut. Alliance, lien ou enchaînement ? Joyau ou prison ?

Le cercle d’or ressemble à une cage dorée, écrouant l’amoureux dupé. Dupé par sa naïveté, quand disparaît l’amour au gré des saisons. Trompé par ses espoirs. Séquestré par sa volonté d’hier. Voyant son indépendance brisée par le fer.

Pourtant, l’anneau incarne cet engagement entre deux personnes ayant fait le fou pari de s’enchaîner. De prendre le risque, choisir la chance de vivre ensemble davantage qu’une existence : une alliance. Plus que des années : une destinée. Bâtie sur des bases dessinées un jour, où en noir et blanc la parole est reçue et donnée.

L’alliance est un cercle infini, infinie comme l’amour mérité par la personne. Dans ce cercle d’or il y a des enfants précieux et des cheveux d’argent. Il y a le puits sans fond de l’autre à redécouvrir et à chérir. Il y a le puits des faiblesses acceptées, des reculs pardonnés, des blessures à demi comblées.

L’alliance crée une chaîne de solidarité familiale et sociale. Elle unit dans la totalité de l’amour deux personnes d’un lien qui les surpasse, d’une humanité protégée par un ciel d’or.

Raconte-moi une histoire

Le concept est un luxe, une hypocrisie, une impolitesse. Il est tellement facile, évident à l’esprit coquet. Préparé pour par des années d’études secondaires et universitaires. Il cherche sans le dire l’efficacité. Le concept est une facilité, une façon de relever artificiellement le niveau. Le niveau de pédanterie, oui.

Parler du concept devant la caméra, façon psychanalyse, ou laisser la plume-clavier écrivaine dérouler ses trucs abstraits, c’est laisser pourrir l’histoire racontée, sembler la mépriser. Rabaisser la narration au niveau de l’exemple.

Les aèdes, la transmission orale des histoires, les Mille et une nuits, les troubadours, les romanciers, n’ont que faire de l’idée. L’idée, c’est à peine un point de départ, noyé rapidement dans les péripéties. Ou elle n’a aucune raison d’être, parce que l’histoire est vraie, les personnages des personnes et la fin un autre début.

L’histoire est le lieu de l’imagination, de l’image, du mouvement. Si l’on raconte des histoires aux enfants pour qu’ils s’endorment et que le storytelling est devenu un art politique, c’est dire le pouvoir du récit bien plus que celui de l’idée. L’histoire vit, s’incarne, s’anime. Elle fait trembler plus que les mots. Elle emporte.

Alors plutôt que truffer films et livres de tirades prétentieuses, il vaut mieux laisser la moindre histoire nouée de trois bouts de ficelle tisser nos rêves.

Imelda

 

Où commencent les vies de la Toile ?

Fairy tale. Tapis rêche de jacinthes funèbres. Longues syllabes anglaises en calligraphie raffinée, et la signature comme déposée le long des bibliothèques en cuir élimé. Même les longs-métrages gardent la poésie hampshirienne des lumières éliminées, des ombres mauvies, des bottes imparfaitement cirées. Le conte moderne, réinvention délictueuse de la princesse aux plis feutrés, ne néglige ni les pleurs des violons, ni la presque dégoulinante avalanche fleurs-oiseaux. Pour autant, la sorcière, le mal complexificateur font réapparaître le microcosme éternel harpies-grâces.

Chevaux déviés et manteaux en velours déchiré. Les contemporains défont ce que des siècles ont posé – les rappellent simultanément. Les poètes maudits sont – ô contradiction – au chômage, ou cachent dans leurs tiroirs les mots arrachés. Et l’étoffe des blogs se laisse broder de soies nouvelles, clavières, ipadiques. Les encres effaçables des écrans défont la langue plus vite que le fuseau de Pénélope. Tablettes si vite tressées, souris trop rapides, que les saisons ignorent.

L’écran, caverne platonique, n’éclipsera jamais la lumière solaire. Le bourgeon, le fruit dur, la sève évaporée, la graine cachée, recomposent merveilleusement le quadripartite cycle de la mort et de la vie. L’écran n’a pas de saison, la vie du web ne grandit pas – espoir schizophrène. Où commencent les vies de la Toile ? Où finit le moyen avant d’absorber le but ? L’esprit flirte sans se décider.

Imelda

 

Un cheveu vaut mieux que des diamants

Dans l’océan des feuilles, de pages, des images, des hivers, des obscures salles où les films tournent, des Fnacs où musiques en casque et têtes de ventes étincellent, où les laboratoires de recherche, les vitres, les reflets infimes et infantiles du réel attirent l’oeil fatigué des fausses lassitudes quotidiennes. Les écrans suscitent l’évasion. L’avion des pensées. L’esprit y trouve un calme, un ordre dans le chaos. Les textes donnent le savoir, le recul, le tableau de bord du pilote qui surveille les réseaux sociaux, ses réseaux, sa toile. Il la tisse.

Et pourtant, les plus parfaits sonnets de Shakespeare, les webdocs les plus aboutis, les dessins les plus symbolisants, l’idée la plus brillante-et-innovante, la plus complexement modélisante, ne sont que poussière et buée. Par rapport à : un seul regard échangé, un seul « bonjour ça va ? » ou « faut beau hein ?, ou « t’as pris le pain » ou même « tais-toi », ou même une impatience malveillante. Oui, l’humain – c’est-à-dire, l’homme, vaut plus que ses modélisations, que ses idées-farfelues, que ses plus beaux mots narcissiques. Un seul cheveu vaut mieux qu’un collier de diamants. Un seul enfant mérite plus qu’une Odyssée-d’Homère, un voisin vaut infiniment plus que toutes les places boursières du monde, un déjeuner partagé plus que la bibliothèque d’Alexandrie ou un plateau-repas de chez le meilleur traiteur.

Pourtant le livre, le pain, le violon relient les hommes, les honorent, les guident. Mais ils ne sont pas : incarnation.

Imelda

Chapôs, le style

Le « chapeau » (ou chapô) précède un article de presse, et le résume. Plusieurs sortes de couvre-chefs existent.

Le casque d’abord, de vinking ou de pompier. C’est le chapeau conquérant, glorieux, salvateur. Il annonce les déclarations de guerre, les réformes économiques, les sommets du G8. Coup d’éclat ou dernière chance, c’est l’honneur qui scande les mots, claquants, ronflants. Les phrases nominales sont légion. Le panache ne se cache pas.

Il y a le chapeau melon, un rien bourgeois ou suranné. C’est celui des marronniers, ces sujets qui reviennent régulièrement. Les colonies de vacances, la rentrée des classes, les cadeaux de Noël. Il est rond, docile, sans prestige. Il répète le « comme chaque année », sans s’en offenser.

Certains chapôs sont des feutres, sombres et élégants. Le revolver n’est pas loin, la traque policière non plus. Les mots de « garde à vue » et d' »enquête » continuent se susciter l’intérêt.

Il y a la coiffe bigoudène, Bretagne traditionnelle et triomphante. Sa dentelle fleure sans complexe les processions et le granit. Mais la grâce des hortensias embaume toujours ces mots, régionaux jusqu’à la Breizhitude militante. La coiffe auvergnate n’a rien à lui envier.

On aperçoit parfois la chapka, bonnet russe en fourrure avec oreilles rabattables. Poutine n’est jamais loin, ses neiges et la glace de son regard post-FSB. Gazprom, Medvedev ou Anna Politovskia hantent ses phrases.

Il y a la mitre, celle de l’évêque. Le chapô retrace les voyages du pape, les polémiques, les phénomènes. Elle garde le mythe de la puissance indéboulonnable alors que les catholiques ne sont plus qu’une minorité.

La kippa, ou le kieffieh posent leurs revendications propres, leur héritage, leur diplomatie complexe. Fini le parfum exotique, seul demeure la mondialisation, les migrations, les cultures.

Certains chapôs sont des perruques. Ils trompent ou montrent la tromperie, les révélations, les flatteries et l’obséquiosité, la démagogie. Les clichés abondent.

Ici, un sombrero. Ce chapô incarne l’hispanité solaire, la castagnette que la crise va bientôt phagocyter.

Là, le képi militaire, l’Afghanistan discuté, les Opex, les attaques, les défilés, le 11-novembre, le budget Défense. Ses mots claquent comme des ordres, on dirait.

Enfin le casque-antibruit, celui du citoyen qui en a assez d’entendre le flot-flux d’informations envahir sa vue, sa vie. A chacun son résumé, son chapeau.

Dictionnaire amoureux de l’hypokhâgne

Si vous avez aimé les Billets de la khâgneuse (voir colonne de gauche de ce blog), vous apprécierez sans doute le Dictionnaire amoureux de l’hypokhâgne (ci-dessous) que j’avais écrit à la fin de ma première année de prépa, il y a deux ans. A relire ces notes, c’est un monde désormais révolu qui s’offre à ma lecture. Je rentre en effet en septembre au Celsa, école de journalisme de la Sorbonne. Autre ambiance, qui ne me fera pas oublier ma dette envers la prépa ! Heureusement, d’autres perpétuent la tradition. Bonne découverte de ce monde particulier !

 

Ci-dessus, en langage hypokhâgneux = l’eldorado.

Reprenant le nom de l’excellente collection des « Dictionnaires amoureux » de chez Plon, en voici un beaucoup plus bref. Il reprend quelques pétales tombés de la pâle fleur de notre vie en hypokhâgne. Tout amoureux étant subjectif, ces pages le seront d’autant plus, que j’ai principalement interrogé le spécimen d’hypokhâgneux que je connais le plus, à savoir mon humble personne. Il ne s’agit donc pas, comme vous le pensiez sans aucun doute, d’une manifestation d’un narcissisme égocentrique et nombriliste démesuré. Sur le mode humoristique, ironique voire – ô horreur ! – cynique, vous découvrirez le mystérieux pays qui prépare les élites* françaises !

PS : Pour les noms suivis d’une étoile, se reporter à l’article homonyme. Quant au sigle [PJ], il fait référence à la très en vogue expression « private joke », (blague privée, connue de quelques-uns seulement), également connue sous le nom de « trip ». Ces micro-anecdotes humoristiques ont l’avantage de symboliser de manière particulièrement heureuse nos petits plaisirs hypokhâgneux. Triste paradoxe de l’affaire : ce ne seront plus des private jokes… Par ailleurs, étant à l’internat de ma prépa, j’inclus cet honorable privilège dans l’évocation de la prépa.

Écrit en mai 2009.

Amis

Heureux hasard que ce mot inaugure une liste de calamités. Les amis ? Précieux. Irremplaçables. Ceux qui partagent la même galère que nous bien sûr, avec qui on révise le vocabulaire latin au petit-déjeuner et on va contempler les ifs du parc du château entre deux épreuves de concours blanc, mais aussi devant qui on craque les soirs de cafard, et qui trouvent les bons mots pour nous réconforter. Il y a aussi ceux de l’extérieur, les amis pour qui on est pas toujours là, et qui nous aiment quand même. Ceux avec qui on prend un peu de recul, quand on se rend compte qu’en médecine ou en prépa scientifique, ils en bavent encore plus. Ceux qui sont en fac et surtout ceux qui n’ont pas cours depuis deux mois pour cause de grève… Et devant lesquels on saisit également notre chance de travailler. Sans vouloir plagier Bernanos : un ami, rien qu’un ami, c’est aussi précieux qu’une vie. Plus encore ; car la prépa, ce n’est pas une vie…

Antanaclase

Avec l’anacoluthe, la parataxe, l’hypotypose et l’homéotéleute, elle figure dans l’olympe des sublimes figures de style qui émaillent joyeusement nos cours de littérature ou de langues. Le plus triste, c’est qu’à la fin de l’année nous les mélangeons encore. Au moins, retenons celle-ci : l’antanaclase repose sur la répétition d’un mot en jouant sur sa polysémie : « Les étudiants c’est comme le linge, quand il fait beau ça sèche. » Cette antanaclase était elliptique.

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Eloge de la littérature

Voici deux extraits d’un roman que j’écris depuis un an et demi, bien que j’en sois à peine au tiers… Notons qu’il s’agit plutôt d’excursus que du corps de l’ouvrage.

[Ce livre-]ci, elle l’avait acheté et non emprunté en bibliothèque. Avec sa couverture non encore écornée par les lectures ouvertes, les pages tournées, les positions renversées sur un fauteuil, il avait cette odeur de papier, cette orthogonalité des pages et des lignes qui en faisait un objet précieux, prêt à délivrer mille promesses. Elle se souvint non de ses lectures d’enfants sous la couette ou dans un hamac, mais de celles de sa première année de lettres à la fac, tard, dans ses draps semés de marguerites, les veilles de partiels. Il y avait cette étrange émotion de vivre au creux de la nuit, d’entendre des bruits suspects qu’endormie elle n’aurait pas ouï, d’éprouver un moment privilégié. Loi privée qui donnait à elle seule le droit d’être éveillée dans le grand appartement, au corps à corps avec ces pages secrètes.

 

Après avoir lu un roman de Jane Austen :

C’est ainsi qu’elle retrouva le bureau tapissé d’affiches de film, les yeux perdus dans les allées de parcs anglais, leurs fières statues et leurs étangs limpides, dans ces innombrables bals où tout était jeu de regards et de répliques, de présence et d’absents. Les mots ! Mots de colère, mots de joie. La magie du verbe plongeait Clarisse dans une sorte d’océan infiniment agréable, aussi doux qu’une promenade un matin d’été scintillant de rosée. Le ballet des sons, des syllabes âpres, une formule lancée au bon moment, les phrases qui arrachent des larmes et celles qui font mal ou font rire. Un jeu éternel et renouvelé. Aussi un livre, avec sa tranche épaisse et ses fines pages couvertes d’écriture, était-il un trésor. Pas tous. Mais ceux de Jane Austen fai­saient partie de ceux que l’on achèterait, et que l’on dégusterait, page après page. Comme ceux de Saint-Exupéry. De Claudel. Ou de tout écrivain qui a su faire couler au fil de sa plume un peu de son hu­manité.