Le pèlerinage selon Rufin

En 2011, le médecin, diplomate et académicien Jean-Christophe Rufin, auteur de nombreux romans (lire notre critique du Grand Cœur), se met en marche pour Saint-Jacques de Compostelle. Et pourquoi donc ?

Dans Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi (Guérin), déjà vendu à 200 000 exemplaires, Rufin donne quelques pistes : « un défi sportif, un moyen de perdre quelques kilos, une manière de préparer la saison de montagne, une purge intellectuelle avant d’entreprendre un nouveau livre, le retour à une nécessaire humilité après une période marquée par les fonctions officielles et les honneurs… Rien de tout cela en particulier mais tout à la fois. » Bref, rien de spirituel. Au départ.

Au fur et à mesure des jours dans ces paysages contrastés du Camino del Norte, qui longe quasiment la côte nord-espagnole, Jean-Christophe Rufin se sent peu à peu délesté de ses souffrances pédestres, de ses émotions, de ses craintes. Il marche. Il observe les laideurs urbaines de la côte cantabrique et les beautés sauvages des Asturies.9782352210610

Et déclare alors : « Compostelle est un pèlerinage bouddhiste. Il délivre des tourments de la pensée et du désir, il ôte toute vanité et toute souffrance du corps (…) Comme toute initiation, elle pénètre dans l’esprit par le corps et il est difficile de la faire partager à ceux qui n’ont pas fait cette expérience. » Avec son remarquable talent de conteur, Jean-Christophe Rufin livre donc une vision très personnelle du pèlerinage, qui rejoint et se distingue de celle, par exemple, du Compostelle de Luc Adrian (Presses de la Renaissance).

Moments d’autodérision (« En Cantabrie, le marcheur prend conscience pour la première fois qu’il est lui-même un déchet ») se mêlent aux descriptions savoureuses (« J’ai déjà rencontré d’innocentes petites femmes (…) qui, à peine endormies, transforment leurs fosses nasales en olifant ») et aux anecdotes pittoresques (Ralf, cet énigmatique pèlerin qui arrive à le devancer alors qu’il l’a laissé derrière lui peu avant). Une lecture très agréable.

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée, éditions Guérin 2013

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D’où vient le plaisir du cinéma ?

propos_sur_le_cinema_1Qu’aurait pensé Aristote du cinéma ? A défaut de le savoir exactement, il est intéressant de connaître l’avis de philosophes contemporains, tels que Clément Rosset. Normalien âgé aujourd’hui de 74 ans, et auteur de nombreux ouvrages, notamment sur le réel, il a publié Propos sur le cinéma, un recueil de réflexions et entretiens sur la question, réédité en 2011 par les Presses universitaires de France.

De ce petit ouvrage un peu éclectique à cause des différents textes qui le composent, on peut retenir l’idée principale de Rosset sur le cinéma, cette « autre réalité ».

Il existe au cinéma une « clause implicite » qui assure à tous un minimum de plaisir garanti, clause qui ne joue pas dans les autres arts comme la peinture ou la danse. « Le cinéma vous installe dans une situation je dirais de voyeur tranquille (alors que, dans la vie réelle, le voyeur est toujours angoissé), sûr de tout voir et de n’être surpris par personne » décalre-t-il dans un entretien avec Roland Jaccard.

Le cinéma, qui reproduit le mouvement de la vie (kinésis a donné « cinéma »), procure donc une évasion sans comparaison avec le pouvoir de « distraction » dont disposent les autres arts. 

Pour autant, cet « autre monde » ressemble à s’y méprendre au monde que le spectateur vient de quitter en entrant dans la salle obscure. C’est pourquoi il est si facile d’oublier l’un en adoptant l’autre.

« L’autre réalité, celle que lui présente le film, ressemble si bien à la réalité tout court qu’elle peut et est seule à pouvoir prétendre la remplacer purement et simplement, à en tenir lieu et place pendant le temps de la projection » explique-t-il. Le cinéma offre au spectateur un ailleurs qui se situe en plein monde, réalisant l’irréalisable vœu des romantiques, qui souhaitaient un ailleurs sans renoncer au monde et au « je ».

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J’en profite pour vous recommander trois blogs de critiques cinéma :

Petites critiques sur grand écran (rédigé par une amie) Lumineux.

Le Huzar sur le toit (composé par un ami d’ami) Brillant.

Fenêtres sur cour (découvert par hasard) Conceptuel.

Ce qui fait durer l’amour

Une chose est claire : autant autrefois le conjoint était souvent choisi par la famille et la collectivité, autant aujourd’hui chacun peut aimer qui il veut, comme il veut et le temps qu’il lui plaît. Mais l’Enfant de Bohème – celui qui n’a jamais connu de loi, l’amour –  » devenu roi » pose de nombreuses questions. Le philosophe Alain Finkielkraut, dans un ouvrage facile d’accès – je l’ai dévoré dans le métro -, Et si l’amour durait essaie de répondre à celles-ci. Suffit-il d’aimer pour savoir aimer ? A-t-il assez de ressources une fois levés tous les interdits ? L’amour durable est-il un leurre ?

Comme dans Un coeur intelligent, déjà évoqué dans ces pages, Finkielkraut essaie d’ébaucher des réponses non grâce aux sciences humaines mais à la littérature. La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette montre que l’intransigeance surprenante à refuser d’épouser Monsieur de Nemours, est le « miroir inversé » de la démission de nos contemporains devant l’échec d’un amour.

Les Meilleures Intentions d’Ingmar Bergman et Professeur de désir de Philip Roth semblent également des miroirs inversés de l’amour durable. Ce qu’il ne faut pas faire : réduire l’amour à eros, croire déjà que la réalité se résume à un unique « duel désir-désert, incandescence-routine, envie-ennui ». Enfin l’oeuvre de Milan Kundera finit par évoquer dans L’insoutenable légèreté de l’être la mort douce car simultanée des époux, dépassant la légèreté de l’idylle.

Ce qui fait durer l’amour, ce serait de ne pas lui demander les promesses d’un désir éternel. Un essai passionnant, qui donne envie de lire les romans évoqués et de parier sur la subtile durabilité de l’amour.

Alain Finkielkraut, Et si l’amour durait, Stock, 2011

A LIRE AUSSI : Makine, le dentellier des amours éternelles et Les langages de l’amour

Le lieu du printemps

Conte de printemps, sorti en 1989, est le premier des Contes de quatre saisons d’Eric Rohmer. Le héraut de la Nouvelle Vague filme ici deux amies, Jeanne et Natacha, qui d’un lieu à l’autre se révèlent à elles-mêmes. Une délicieuse pensée cinémato-philosophique sur l’espace.

Jeanne (Anne Teyssedre) est une jeune professeure de philo. Elle est à la rue, et pourtant a la clef de deux appartements : le sien, qu’elle a prêté à sa cousine, et celui de son ami Matthieu, absent. Lorsque Natacha (Florence Darel) lui propose de venir et d’habiter la chambre que son père elle a laissée, elle accepte. Dans la cuisine trônent quatre colonnes inutiles ; elles délimitent un espace.

Dès lors, le ton est donné. De dialogues, parfois un peu récités mais jamais ennuyeux, tissent des liens entre Natacha et Jeanne, toujours prompte à se demander où en est sa pensée. Mais aussi avec le père de Natacha, et Eve son amie. Y aller, ne pas y aller, rester, partir, aimer un lieu, le dédaigner… Paris, la campagne. Chez moi, chez elle, chez lui, chez vous.

La mise en scène de Rohmer toujours sobre et intimiste appuie une réflexion épurée sur l’espace et la liberté, faculté déjà évoquée dans ses précédents films comme Ma nuit chez Maud. Une histoire qui de confidences en chants d’oiseaux parle du printemps.

 

 

« Le Baron perché » : derrière le conte, le philosophique

Le Baron perché d’Italo Calvino peut sembler à première vue un conte pour enfants. Publié en 1957, il évoque la vie de Côme du Rondeau, un jeune garçon du XVIIIe siècle qui a décidé de monter dans un arbre et de n’en plus descendre. Evénement extraordinaire, qui devient au fil des chapitres la chose la plus naturelle du monde.

Italie Calvino décline toutes les aventures qu’il peut arriver dans un arbre : fréquenter les garnements voleurs de fruits ; rencontrer la petite fille du jardin d’à côté ; tuer un chat sauvage et chasser le faisan ; apprivoiser un chien ; rencontrer des Espagnols proscrits et interdits de « toucher le sol » et vivant donc aussi dans les arbres ; enrayer un incendie ou éradiquer les loups.

Les éléments historiques semblent également un peu « plaqués » sur cette province de Gênes du XVIIIe siècle : les révoltes de paysans ; la lecture de l’Encyclopédie et des auteurs des Lumières ; l’arrivée de pirates barbaresques ; les cérémonies franc-maçonnes ; l’écriture de cahiers de doléances ; le passage d’armées française ou austro-sarde à l’aube du XIXe siècle ; la rencontre (sic) de Napoléon…

Pourtant, le dispositif de ce roman mérite qu’on s’y attache. Faire monter le héros dans un arbre – bien que le narrateur soit le plus souvent son frère -, c’est voir le monde avec un point de vue différent. Distance raisonnée ou mouvement perpétuel ? Solitude ou engagement ? Ce conte philosophique, qui n’est pas sans rappeler Micromégas de Voltaire – avec le renversement du point de vue -, pose ces questions. Une belle façon de montrer que le préjugé n’est pas toujours là où l’on croit.

 

 

Requiem pour une vie

C’est venu d’un coup, au milieu d’un yaourt à la stracciatella. Oui, l’incipit de Requiem for a nun (1951) de William Faulkner a probablement été une source d’inspiration pour Terrence Malick et son Tree of life ! Froncement de sourcil du lecteur déjà ennuyé. Non ! Publié ici, l’extrait de Faulkner évoque un « clair obscur fumant » (1), mais quand arrive cette « seule tumescence furieuse, père-et-mère-en-un-seul » et surtout « les têtes reptiliennes aux cerveaux minuscules s’inclinaient dans l’air ou battaient lourdement des ailes de cuir », comment ne pas penser aux incongrus dinausores du film primé d’or à Cannes ? D’ailleurs, Faulkner est mort quand Malick avait vingt ans, et ils sont tous deux américains. CQFD.

Incongrus, les dinausores ? Si oui, il redisent l’incongruité de la création. Car c’est bien le thème du film The Tree of life. Le deuil d’un frère à faire, la paternité excessive jusqu’à la violence, la maternité dansante jusqu’à l’amour, et même la genèse et la formation des planètes, en sont autant de variations. Si la trame historique du scénario est difficile à reconstituer, tant les catégories du temps et de l’espace sont brouillées par une caméra audacieuse, c’est à dessein. Il y a dans ce long-métrage quelque chose d’inachevé, en perpétuelle gestation.

The Tree of life est difficile à regarder. On hésite entre le film d’auteur hermétique et la méditation biblique. De celle du cosmos à celle d’un enfant joufflu, la création est un acte d’une vitesse géologique, d’une lenteur génétique. Notre oeil n’y est pas habitué, pas plus que notre coeur. Ces images d’une incontestable beauté pourront peut-être lui redonner le rythme d’une naissance.

(1) La traduction est de mon ancien professeur de khâgne V. Dupont.

 

Pauvres journalistes !

Comment, pauvres journalistes ? Voilà un discours bien audacieux ! Ne sont-ils pas traités de tous les noms : hypocrites – pour l’affaire DSK par exemple -, menteurs – leur manque d’objectivité… -, voleurs de vie privée – ignobles paparazzis ? Bref, les journalistes n’ont pas bonne presse. Il faut néanmoins écouter leur avis, et Daniel Cornu est un bon avocat. Ce journaliste suisse a écrit des ouvrages de référence sur l’éthique journalistique, dont celui-ci : Médias mode d’emploi (2008).

A partir de son expérience de médiateur de presse à La Tribune de Genève depuis 1998, il évoque les questions qu’il a régulièrement évoquées dans sa « chronique de médiateur ». Le médiateur de presse fait le lien entre les lecteurs et rédaction, non à propos du contenu des informations, mais de la forme. Par exemple, un lecteur accuse La Tribune de Genève d’être imprécis sur le nom du’un lieu, ou de diffuser un dessin de presse choquant, ou encore la photo d’une personne recherchée par la police, mais présumée innocente. Bref, le médiateur de presse montre que la liberté de presse n’appartient pas qu’aux journalistes mais à tous, et que le rôle analytique des rédacteurs ne les dispense pas d’un regard critique.

Daniel Cornu a cependant un réel talent pour justifier les choix faits par les journalistes. Par exemple à propos de la diffusion des photos de cadavres de soldats, il interroge : « Le spectacle de la violence est-il toujours indispensable à la compréhension des faits et des situations ? A l’inverse, serait-il acceptable de faire un état des tortures ou d’autres actes de barbarie commis par un Etat en se dispensant de les décrire ? En s’abstenant de les montrer même, lorsque les documents existent et dénoncent les bourreaux ? La frontière entre l’information et le voyeurisme n’est pas certaine. »

Cet essai dynamique et concret pose des questions vraiment passionnantes. Sur le choix des mots :  « Les territoires sont-ils « occupés », « libérés », « palestiniens » ? Les combattants palestiniens sont-ils des « terroristes », des « activistes », des « résistants » ?  Chaque rédaction devrait établir à son propre usage un glossaire du conflit. » Ou encore sur la logique de la presse pipeul :  comme le petit monde des célébrités est sans cesse occupé à la fabrication de son image, la seule manière d’échapper à la complaisance est de le surprendre dans sa vie privée. Dans cette perspective, une image « vraie » est par définition, une image volée. Ce livre est une bonne base pour aborder l’éthique journalistique, aussi bien pour les rédacteurs que pour les lecteurs de feuille de chou quotidienne.

La musique, monde en soi – Entretien avec Rémi Escalle (2/3)

Voici la suite de l’entretien avec Rémi Escalle, étudiant en ethnomusicologie. Il évoque ici la notion de phrasé, la question de l’interprétation et la musique contemporaine.

Ci-dessous : Daniel Berenboim, pianiste et chef d’orchestre.

  • Faites-vous de la recherche cette année (en 3e année de licence) ?

Pas encore, c’est surtout de la préparation. Nous commençons à étudier la manière dont nous allons faire nos enquêtes de terrain. Je pense faire un master, si c’est possible, soit sur le chant long en général, soit sur la musique rituelle du Tibet qui m’intéresse également.

Nous parlions de la manière dont le savoir en musique se ramifie ; je pense que dans la musique le phrasé est une chose essentielle qui en est en quelque sorte l’indispensable complément. On pourrait relier cela à notre expérience de la société ; je dirais presque qu’on manque de phrasé dans certaines de nos relations sociales, c’est-à-dire qu’on vit par ensembles séparés, on est dans un monde où les activités fonctionnent sur le modèle de vases clos ne communiquant qu’en cas d’extrême nécessité, ou pour faire de l’argent.

Cela se retrouve aussi au niveau des institutions : le conservatoire est rigoureusement séparé de l’enseignement général. Les cours de musique au collège ne satisfont personne, ni les enseignants ni les élèves, trop courts, trop naïfs par rapport à l’étendue de ce qu’il faudrait transmettre, et qui vaut bien l’étendue d’autres domaines de connaissance. Le conservatoire comme un divertissement agrée par l’état à côté de la véritable éducation spécialisée dans le savoir technique : c’est le règne de la séparation généralisée. La musique nous apprend quelque chose d’essentiel là-dessus, à travers le phrasé.

  • Comment définissez-vous ce phrasé ?

Si je devais définir le phrasé, ce serait non pas une mélodie comme succession de notes, mais comme le souffle qui porte l’événement musical, l’incandescence de la musicalité qui vient habiter l’intériorité toute entière. Cela n’a rien à voir avec l’expression spectaculaire que certains mythes prêtent aux grands interprètes « inspirés ». La plupart de mes profs me disaient de ne pas bouger lorsque je jouais de tel ou tel instruments, et dans l’apprentissage Je ne déteste rien de plus que ces pianistes qui joue avec une mine apprêtée et passionnée pour doper les ventes de leurs CDs…

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Quand peut-on être père ?

Voilà ma plus récente réflexion, après un silence sur ce blog dont je m’excuse. Il s’agit ici de s’interroger sur les âges de la vie. On m’a dit récemment que lorsque OEdipe répond à l’énigme du Sphinx – « Qu’est-ce qui marche à quatre pattes le matin, à deux le midi et à trois le soir ? » – par : « c’est l’Homme qui au matin de sa vie se déplace à quatre pattes, qui au midi de sa vie marche avec ses deux jambes et qui au soir de sa vie s’aide d’une canne, marchant ainsi sur trois pattes », montrant la permanence de l’homme, OEdipe abolit en même temps le processus d’éducation. En effet, celui-ci permet seul de montrer qu’il y a deux temps dans la vie (sinon trois) : celui où l’on apprend, puis celui où l’on transmet – en continuant à apprendre ! L’homme a besoin de recevoir d’abord une formation (morale, intellectuelle, manuelle, théorique comme pratique !), et c’est cette étape que l’on tend à oublier, comme si l’enfant savait déjà ou devait inventer sa propre formation. C’est en partie l’idéologie des méthodes pédagogiques modernes – mais ceci est un autre vaste sujet.

Selon la tradition juive, la maturité est à quarante ans : ainsi Moïse quitte l’Egypte à 40 ans, reste 40 ans dans le pays de Madian, et vivra encore 40 ans. Aujourd’hui l’on vit plutôt 80 ans que 120 ans, me direz-vous. Ce chiffre symbolique nous mène cependant vers l’idée suivante : on est fils pendant quarante ans, puis père pendant quarante ans. (Pour une mère, cela fait un peu tard pour avoir des enfants d’ailleurs…). Au-delà du chiffre, il y a deux enseignements à retirer :

Ne pas être père trop tôt. Il semble y avoir une contradiction entre le fait de recevoir une formation, et celui d’apprendre à penser par soi-même, critère de maturité. Il ne s’agit certes pas ici d’avoir une tête bien pleine d’une somme de savoir philosophique, littéraire et pratique par exemple. Mais une tête bien faite, avec des outils de raisonnement, des références culturelles et des repères éthiques. Alors seulement l’homme pourra montrer à son fils non seulement les étoiles dans le ciel, mais la raison pour laquelle taper son petit frère apporte plus de mal que le bien qu’il ressent aux dépens d’autrui.

Ne pas être père trop tard. Certains diront que c’est le fait de notre époque d’avoir des enfants tard. Peut-être plus tard qu’au siècle dernier en effet, mais pas plus que sous la République romaine, où, si je ne m’abuse, l’adulescentia allait de 18 à 30 ans. La juvenis, où l’homme participait pleinement à la vie de la cité et fondait une famille, avec une femme d’ailleurs beaucoup plus jeune, allait de 30 à 46 ans. Quoiqu’il en soit, l’homme du XXIe siècle peut avoir tendance, avec la possibilité de longues études, l’importance donnée à la réussite professionnelle ou encore l’influence de l’individualisme (ou de l’égoïsme intemporel, soyons francs), à être père plus tard. Il peut songer à son développement personnel sans songer à transmettre. Ce qui peut-être au soir de sa vie, lui donnera l’impression d’avoir appris en vain, ou encore, s’il a pu donner dans sa profession, manqué quelque chose de plus intime à lui-même que lui-même, l’expérience de la paternité.

Cet équilibre de l’âge de la paternité (pas trop tôt, pas trop tard) que personnellement je situerais entre 25 et 35 ans aujourd’hui, selon la singularité des personnes, permet de répondre aux objections. En effet, dira l’avocat du diable (ou pas), pourquoi faudrait-il être père si tôt ? Ou même être père tout court ? L’important n’est-il pas de s’épanouir ? Eh bien, 40 ans (ou moins ; en clair : le temps qu’il vous faut) sont disponibles pour se former et devenir un homme, ce qui est suffisant ! Ensuite seulement, lorsque vous aurez pris la nette conscience que l’on vit aussi et surtout pour donner et recevoir (avec les sacrifices que cela implique), vous pourrez devenir un bon papa gâteux devant son bout de chou et prompt à s’en occuper. Mais on touche ici à un autre sujet, qui est celui de la définition de l’amour, tout simplement.

Autre objection, qui est très juste : on a beau apprendre, être un homme responsable et avoir une tête bien faite, seule l’expérience nous enseignera à savoir changer le bébé (si si), et surtout à réagir adéquatement en situation de crise (d’autorité par exemple). D’autant que les choses étant souvent bien faites, les soucis du jeune père sont moindres que celui du père d’adolescents ou de jeunes adultes, et la difficulté grandit à mesure de la maturité du père. En effet, le savoir n’est rien à côté de la sagesse, et la vie est le meilleur enseignement. Cette idée est d’ailleurs valable pour beaucoup de thèmes, de l’ordre de : « Quand est-on adulte ? », « Quand peut-on s’engager dans le mariage ? » etc.

Voilà quelques pistes de réflexion sur une pensée de la paternité, qui reste évidemment limitée. Mais n’ayant pas été père, je ne peux me servir que d’exemples de proches, pères de 22 à 80 ans, et de quelques repères culturels. Les commentaires sont bienvenus !

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