Claudel, l’Orphée mystique

Tout de suite les grands mots ! On ne convoque par Orphée comme ça d’un coup de baguette, on n’y accole pas une épithète qui en jette, sans avoir réfléchi. Oui. Mais Orphée, c’est celui qui de sa lyre pleure Eurydice et fonde par là même la poésie, c’est celui que les Muses ont enterré (je vous assure, j’ai lu ça quelque part), celui qui crée le lyrisme : lyre/lyrisme, il y a comme un rapport. Le lyrisme évoque en poésie des sujets spirituels ou existentiels. Quand à l’homme mystique, c’est celui qui a une foi religieuse intuitive.

Le charmant Claudel (oui je sais il a laissé tomber sa soeur Camille en hôpital psychiatrique, ne me le rappelez pas à chaque fois), diplomate en Europe et en Asie au moment où il écrit les Cinq grandes odes, entre 1900 et 1910, incarne absolument cette intuition spirituelle. Celle-ci s’exprime grâce à son verset, une forme de vers libre inspiré du verset biblique, dont le blanc à la fin de chacun dessine un souffle. Ce verset acquiert sa propre logique, sa musique interne alors que chaque mot surprend, frappe et vole.

Jadis j’ai célébré les Muses intérieures, les Neuf soeurs indivisibles,

Mais voici que dans cette maturité de mon âge, j’ai appris à reconnaître les Quatre Assises, les Quatre grandes extérieures

Les quatre vertus cardinales de la foi catholique, de nord au sud, d’ouest en est. Des Anciens aux modernes, le Claudel converti n’a fait qu’un pas. « La Muse qui est la Grâce » est le nom de la quatrième ode. Et c’est la gardienne du poëte qui répond :

Ton intérêt n’est plus au-dehors, mais en toi-même où n’était aucun objet,

Entends, comme une vie qui souffre division, le battement de notre triple coeur.

Voici que tu n’es plus libre et que tu as fait part à d’autres de ta vie.

Le mystère intérieur et la liberté cosmique s’entrelacent, on nage, on souffle, c’est Claudel.

 

Petit éloge du journaliste

 

On ricane aux salons. On aime les critiquer.

Hypocrites, mensongers, intrusifs, persifleurs »

Épithètes rapides, autant de préjugés

Ignorants les coulisses du métier de veilleur.

 

Ces minutes de JT, paragraphes quotidiens,

Matinales au réveil, sites web opportuns

Ne sont pas de nulle part, tels cris trop vite poussés ;

D’ardues préparations ils ont nécessité.

 

Qui se lève à une heure pour le flash de 5 heures ?

Qui vit un mois en Chine pour pondre une double page ?

Qui relève mille articles dans son agrégateur ?

Qui toute sa vie dévoue pour une belle mise en page ?

 

Il essuie les refus. Il se serre la ceinture.

Il parle des inconnus. Il couvre l’humble fait.

Sans lui le monde est nu, muet et sans jointure

Du Gers au FMI, il informe, il essaie.

 

Imelda

 

Las !

 

On ne se lasse pas de relire, redire certains sonnets de Du Bellay. Séjournant à Rome au milieu du XVIe siècle, il se plaint, dans les célèbres vers ci-dessous, de n’avoir plus la faveur des Muses. Mais lors même qu’il affirme que sa source d’inspiration s’est tarie, n’est-il pas dans les sommets de son art ? Un chef-d’oeuvre de musicalité, à réciter sous la douche.

Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ?
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l’immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?

Où sont ces doux plaisirs qu’au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapis d’un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune ?

Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon cœur, qui soulait* être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.

De la postérité je n’ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.

* voulait

  

Aliose virtuose

Une fois n’est pas coutume, nous allons évoquer ici une jeune chanteuse suisse de vingt-trois ans. Il s’agit d’Alizé Oswald, ou plutôt le duo Aliose, qu’elle forme avec Xavier Michel, l’auteur de certaines des paroles. Ce projet a vu le jour en 2007 à Nyon, non loin de Genève. Bien qu’à dimension essentiellement nationale – la Suisse, un peu l’Est de la France, mais aussi une récente tournée en Chine pour la Semaine de la francophonie -, sa notoriété gagnerait à s’étendre, tant son talent est visible, ou plutôt délicatement audible.

Sur la rubrique Chansons du site Aliose il est heureux d’écouter une ou deux pièces : une voix aérienne et d’une fraîcheur tendre épouse des mélodies particulièrement réussies. Sans compter un grand sens de la poésie. Bien sûr, les thèmes ne sont pas très gais, entre solitudes et paradis artificels. Mais l’on a envie d’avoir la pureté d’une robe blanche pour les aborder sans faux-semblants.

 

« Le mur »

Il s’agit d’un poème de Saint-John Perse publié dans son recueil Eloges en 1911. Le poète y célèbre un autrefois qui lui est cher, celui de son enfance et de son île natale, la Guadeloupe. Vision, allitérations, récitation, ce poème en versets reconstruit en souffles longs un passé à lire à voix haute.

Le pan de mur est en face, pour conjurer le cercle de ton rêve.
     Mais l’image pousse son cri.
     La tête contre une oreille du fauteuil gras, tu éprouves tes dents avec ta langue : le goût des graisses et des sauces infecte tes gencives.
     Et tu songes aux nuées pures sur ton île, quand l’aube verte s’élucide au sein des eaux mystérieuses.
     C’est la sueur des sèves en exil, le suint amer des plantes à siliques, l’âcre insinuation des mangliers charnus et l’acide bonheur d’une substance noire dans les gousses.
     C’est le miel fauve des fourmis dans les galeries de l’arbre mort.
     C’est un goût de fruit vert, dont surit l’aube que tu bois ; l’air laiteux enrichi du sel des alizés…
     Joie ! Ô joie déliée dans les hauteurs du ciel ! Les toiles pures resplendissent, les parvis invisibles sont semés d’herbages et les vertes délices du sol se peignent au siècle d’un long jour.

 

Vos livres de l’été

Etant donné qu’en août le blog sera au repos, je vous propose pour faire vivre vos heures à la plage, au jardin ou encore vos nuits de veille, quelques idées de lecture.

Outre ceux présentés dans la rubrique « Littérature » du blog, voici un choix personnel et subjectif.

  • Révisez vos classiques.

Illusions perdues (1843) de Honoré de Balzac. Vaste fresque décrivant entre autres le monde journalisme parisien dans les années 1820, et, comme son nom l’indique, les désenchantements de Lucien de Rubempré.

Partage de midi (1905) de Paul Claudel. Une pièce brève et très forte, avec la plume riche en images de Claudel, empreinte de temporel et de spirituel.

Le Misanthrope (1666) de Molière. Des caractères différents du monde classique s’affrontent, dans la jubilation des alexandrins.

Les Justes (1949) d’Albert Camus (pour l’année Camus !). Pièce donnant voix aux terroristes révolutionnaires comme à ceux qui les contestent.

  • L’essai.

L’Ame de Hegel et les vaches du Wisconsin (1998) d’Alessandro Baricco. Sous un titre insolite, une réflexion claire sur la musique « cultivée » et la question de l’interprétation musicale.

  • Le livre romantique.

Emma (1815), de Jane Austen. Quand l’entremetteuse est confrontée à son propre coeur. Pour ceux qui connaissent la trame, lire la version originale, dont la langue n’est pas trop hermétique.

  • Le roman satirique.

Je nous revois (2006) de Denis Tillinac. Une fresque de la décadence culturelle occidentale, dans un style remarquable.

  • Le roman culturel.

Les violons du roi (1992) de Jean Diwo. Pour tout savoir le grand luthier Stradivari ou les frasques de Vivaldi.

  • Le témoignage historique.

Pardonne-moi Natacha (réédité en 2006) de Sergei Kourdakov. On ressort bouleversé par le récit de cet ancien tortionnaire soviétique.

  • Le policier.

Le Président (1985) de Jean Raspail. Une intrigue extrêmement aboutie, dans un milieu politique fascinant.

  • Les coups de coeur.

Citadelle (1948) de Antoine de Saint-Exupéry. D’interminables méditations dans un style qui est pour moi l’un des plus envoûtants de la littérature.

Lettre à Laurence (1987) de Jacques de Bourbon-Busset. Quand un académicien rend un magnifique hommage à son épouse décédée.

Le feu des chambres

Extrait d’un texte paru en 1977 de Christian Bobin, poète contemporain. J’ai très peu lu de cet auteur, mais son écriture est simplement magnifique.

 « C’est toujours la nuit dans les livres et le visage du lecteur s’en ressent quand il entre en rêverie, dissolvant le peu de corps que le monde alors réclame, le peu de lumière vacillante qui persiste encore, quand il pénètre tout entier, par cercles, dans l’eau noire d’un lac, descendant continûment les marches lourdes d’un escalier invisible, bien au-delà de tout rappel d’être, de toute reprise possible alors que vous savez pertinemment qu’il n’y aura plus de lendemain, de retour d’aube, que les mots qui reposent au fond de cette encre sont plus lisses que des galets, qu’ils ont la rondeur et le tranchant des pierres sacrificielles, de celles qui ouvrent le front en étoile, qui accomplissent cet étrange meurtre, cette blessure croisée qui indique un point hors du langage, où parler devient se taire et se taire parler, où les mots de l’amour sont l’amour même et non plus son appel, et non plus sa demande. »

Absurde poésie

En poésie, l’image est une figure centrale, avec l’effet de surprise qu’elle provoque, engendrant une certaine force poétique. On cite souvent en exemple Paul Eluard : « La terre est bleue comme une orange ». Cependant, trop de surprise tue la surprise, comme l’explique Jean-Louis Joubert dans son ouvrage-phare La Poésie :

« Le rapprochement d’objets insolites est devenu le poncif surréaliste : truc d’étalagiste pour décorer les vitrines du commerce. Ces images mécaniques ont été dénoncées par J.-M. G. Le Clézio : « Vous savez, moi je fais tout comme ça. La terre est bleue comme une orange, mais le ciel est nu comme une pendule, l’eau rouge comme un grêlon. » (Le Procès-verbal, 1963) »
Rigolo, non ?

Le maître d’etudes

Un autre poème de Monsieur Hugo que j’ai apprécié dans ses longues Contemplations. Le maître d’études est le surveillant en collège ou lycée. Voici un petit extrait qui souligne avec sensibilité et lyrisme les difficultés que le maître d’études a à se concentrer dans le tumulte des élèves, si bien qu’on lui rogne les ailes…

Aux heures du travail votre ennui le dévore,
Aux heures du plaisir vous le rongez encore;
Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous,
Et, pareille au papier qu’on distribue à tous,
Page blanche d’abord, devient lentement noire.
Vous feuilletez son coeur, vous videz sa mémoire;
Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,
Et raturant l’idée en lui dès qu’elle éclôt,
Toutes en même temps dans son esprit écrivent.
Si des rêves, parfois, jusqu’à son front arrivent,
Vous répandez votre encre à flots sur cet azur;
Vos plumes, tas d’oiseaux hideux au vol obscur,
De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.
Le nuage d’ennui passe et se renouvelle.
Dormir, il ne le peut; penser, il ne le peut.
Chaque enfant est un fil dont son coeur sent le noeud.
Oui, s’il veut songer, fuir, oublier, franchir l’ombre,
Laisser voler son âme aux chimères sans nombre,
Ces écoliers joueurs, vifs, légers et doux, aimants,
Pèsent sur lui, de l’aube au soir, à tous moments,
Et le font retomber des voûtes immortelles;
Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.

Vere novo

En lisant Les Contemplations de Victor Hugo (pour mes chères études), j’ai trouvé ce poème que je trouve franchement délicieux, et qui vous donnera un avant-goût du printemps par sa grande fraîcheur. Il me fait d’ailleurs un peu penser à Cyrano de Bergerac de Rostand, avec la métaphore (concernant ici les papillons) de petits billets…

NB. Le titre du poème, « Vere novo » équivaut à « Au début du printemps » en latin. On le trouve cette expression dans les Géorgiques de Virgile.

Comme le matin rit sur les roses en pleurs!
Oh! les charmants petits amoureux qu’ont les fleurs!
Ce n’est dans les jasmins, ce n’est dans les pervenches
Qu’un éblouissement de folles ailes blanches
Qui vont, viennent, s’en vont, reviennent, se fermant,
Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.
O printemps! quand on songe à toutes les missives
Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives,
A ces coeurs confiés au papier, à ce tas
De lettres que le feutre écrit au taffetas,
Au message d’amour, d’ivresse et de délire
Qu’on reçoit en avril et qu’en met l’on déchire,
On croit voir s’envoler, au gré du vent joyeux,
Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,
Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,
Et courir à la fleur en sortant de la femme,
Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons
De tous les billets doux, devenus papillons.

Mai 1831.