Revenir aux choses lentes et éternelles

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Crédit : Dorothée P.

Revenir à des occupations bloguesques après s’être mariée (preuve en image ci-contre), c’est comme retrouver les reflets du réel après avoir bu le sirop concentré des émotions humaines. Un jour d’amitié, de joie, d’amour et de clarté se prépare longtemps à l’avance et s’en remettre met du temps, comme après une soirée d’ivresse.

Quoi qu’il en soit, je voudrais vous faire partager une lecture, où lassitude et remise en cause sont de mise : Une certaine fatigue de Christian Authier, paru à l’automne 2012 chez Stock. Des sentiments qui semblent à l’opposé des miens. Et pourtant, la fatigue ramène à l’essentiel, à l’état initial des choses lentes ou éternelles. Pas loin donc, du don partagé des époux.

Le narrateur et personnage principal de cette histoire, Patrick Berthet, est un architecte père de famille que tout semble favoriser. Pourtant, son père meurt. Puis un cancer se déclare. Puis, l’homme apprend que ce diagnostic était une erreur : sa vie n’est absolument pas en danger. C’est là que commence la crise.

9782234070202-GCrise de milieu de vie, mais plus encore : comment peut-on revenir de la mort ? Vivre en survivant ? Patrick part. Il n’est pas au bout de ses découvertes. Comme dans Lazare est de retour de Jean-Marc Bastière, la question du retour à la vie étale sa complexité. Comment reprendre goût à l’existence quand on y a renoncé ? La vie moderne est-elle si satisfaisante pour Patrick ?

Fluide, intimiste et peignant délicatement des mosaïques de sentiments, ce roman laisse moins un goût d’amertume, que de tension vers une vie plus simple : moins connectée et moins rapide certes, mais aussi plus riche dans l’exclusivité d’un amour partagé.

A LIRE AUSSI : Une si douce fureur, du même auteur.

Partez pour la Colline aux gentianes

S’évader. C’est bien la plus merveilleuse qualité qu’offre de La Colline aux gentianes de la romancière britannique Elizabeth Goudge. Ouvrir ce volume de 400 pages, c’est voir le film de Stella se dérouler. Petite fille des collines vertes bordées par la mer, dans le Devonshire des années 1810 hanté par la figure napoléonienne, Stella est la fille adoptive de fermiers. Zachary, lui, est un jeune marin orphelin qui échoue non loin de ces côtes.

De la rencontre de ces deux enfants et de nouveaux personnages, naît une formidable aventure, sans de multiples périgrinations mais avec un cadre d’un enchantement perpétuel. La polyphonie des laboureurs, les frégates sur la mer violette, les rituels des maisons et des saisons, les repas aux bougies, les chiens affectueux, les élixirs magiques et les légendes transmises depuis le Moyen-Age se croisent harmonieusement.

Tous ces éléments peuvent paraître un peu clichés, et pourtant ce livre est dénué de mièvrerie facile, tant la plume – traduite de l’anglais – est élégante, précise, surprenante. La vie à la campagne est certes idéalisée, mais décrite avec tant de grâce qu’on aimerait retourner dans un petite maison de chaume, dormir dans des draps de lin et regarder les moutons gris paître entre les haies.

Il y a un côté anachronique dans La Colline aux gentianes, même si Trafalgar est conté comme une aventure. Les repères du temps sont brouillés, suspendus à la beauté des choses. D’ailleurs, Elizabeth Goudge, dont nous recommandons L’Auberge du pélerin, est morte en 1984, alors qu’on dirait que ses romans ont été écrits parmi les vallées éternelles d’une Angleterre onirique.

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Thomas Vinau, du dehors au dedans

Du Nord au Sud de l’Angleterre, le faux abîme

Torrents de scandale sur les eaux calmes du lac de Côme

Madame Solario, film de René Féret est une intrigue mélodramatique de mauvaise facture, sur fond de scandale et d’amours sulfureuses.

1906. Sur les bords du brumeux lac de Côme, des aristocrates séjournent, et parmi eux Madame Solario (Marie Féret, photo). Jolie et divorcée, la jeune femme attire les hommes autour d’elle. L’arrivée de son frère Eugène (Cyril Descours, photo) et un cortège de sombres souvenirs va tout bouleverser. Tous deux s’allient alors pour tenter de reconstituer leur fortune ruinée, à coups de séductions intéressées.

Adapté d’un roman autobiographique de Gladys Huntington paru anonymement en 1956, ce long-métrage de René Féret charrie avec lui une impressionnante quantité de clichés. Tout y passe : les scandales dans la bonne société, les liens entre richesse et flirt, la tandem alcool-revolver, la caricature sociale d’une société guindée et névrosée, les départs subits et les suicides secrets, le méchant Russe fougueux et le gentil Britannique candide.

Les dialogues sont d’une effrayante banalité : « Tu me dois la vérité » dispute à « Un drame de plus ou de moins dans ma vie, qu’est-ce que ça peut faire ? ». Pour ne rien arranger, violon et piano composent une musique de chambre d’une mièvrerie triste.

Erreur de casting

La platitude générale est principalement due à une erreur de casting : Marie Féret, qui joue Madame Solario et n’est autre que la fille du réalisateur, ne semble taillée pour le rôle de femme fatale. Son visage maquillé comme sur un tableau du Greco est immobile et inexpressif. Elle n’a d’ailleurs joué que dans deux autres films, réalisés par son père.

Seule réussite du long-métrage, celle des décors et des costumes, joliment travaillés. Les couleurs passées reflètent aisément une société surannée. Entre rires artificiels, parquet qui craque et hululement vespéral, le spectateur s’ennuie dans un huis clos aussi étouffant pour le protagoniste que pour lui.

Film sorti le 22 août 2012.

Après Jésus-Christ

Dans le roman L’Eclipse paru à la rentrée 2010, le jeune auteur Enguerrand Guépy évoque les trois jours qui suivirent la mort de Jésus-Christ. En de multiples portraits, ceux qui ont suivi de près ou de loin Jésus sont dépeints dans leurs contradictions les plus intimes.

Eclipse totale à Jérusalem. Après la mort du Christ en croix, « la terre trembla », lit-on dans l’évangile de Matthieu. Que se passa-t-il après la mort d’un prophète décidément pas comme les autres ? Enguerrand Guépy, qui a travaillé dix ans dans le théâtre, invente ce chant choral où apôtres, militaires romains et juifs rebelles crient leurs sentiments.

La peur est partout, car le centurion Quirinius semble vouloir s’en prendre à la famille du Rabbi – Jésus. Judas s’est pendu car son rêve est mort. Simon le zélote – c’est-à-dire le nationaliste, luttant contre l’occupation romaine – risque de se faire enroler par Barabbas, bandit relâché à la place du Christ, et qui souhaite en finir avec ladite occupation. Le grand prêtre du temple, Caïphe, pense avoir tout sauvé. Pilate, le préfet romain, s’effondre.

Parmi ceux qui avaient suivi Jésus, tous sont effondrés, même Jean, même Pierre qui avait sorti l’épée lors de l’arrestation de Jésus. Lazare, que Jésus a ressuscité, trouve sa seconde chance plus douloureuse que la première. Le doute de tous n’empêche pas chacun de garder une once de noblesse. Et Marie-Madeleine cherche celui qui seul a posé un regard aimant sur elle, jusqu’à ce qu’à l’aube du dimanche, « l’ange lui [promette] un soleil éternel. »

Avec une intensité qui échappe toujours au pathos, l’auteur fouille et découvre avec sa plume les divisions des juifs et les états d’âme de ceux qui ont déjà tant souffert, et que leur Dieu semble éprouver à nouveau en faisant mourir leur prophète. Un texte prenant.

Enguerrand Guépy, L’Eclipse, L’Oeuvre, 2010

 

 

Dostoïevski, quitte ou double

 

Depuis Romulus et Rémus, la figure du double ne cesse de hanter la littérature. Le premier homme veut toujours éliminer le second – logique. Avec Le Double en 1846, Dostoïevski signe son second roman, bien avant Crime et châtiment, Les Frères Karamazov et autres plaisants récits, pleins de douce légèreté.

Monsieur Goliadkine est un modeste fonctionnaire pétersbourgeois. C’est un anti-héros, toujours en échec, essayant vainement d’aller de l’avant, pour courir droit au mur. Il balbutie, il est balloté par des vents contraires. Un jour, il rencontre rien moins qu’un autre Monsieur Goliadkine (-cadet), son sosie, qui le suit, vient habiter chez lui, prendre sa place au bureau, et agir de manière plus déshonorante. La réputation de « notre héros » – comme le nomme le narrateur – est peu à peu détruite.

L'(anti-)héros est de plus en plus isolé, oublié et malheureux – similitude avec le roman Hors champ (2009) de Sylvie Germain, avec cette disparition progressive, cette marginalisation, solitude radicale au milieu de la société. Mais le lecteur, qui suit les pensées tumultueuses de Goliadkine, se sent aussi perdu que lui : quelle est cette Allemande ? Le sosie existe-t-il vraiment ? Pourquoi les proches de Goliadkine ne sont-ils pas gênés par la présence du double ? Le héros nie « l’affaire » à chaque instant, éperdu.

Cette confusion des sentiments épouse et déforme le langage, avec toute une série de petits mots inutiles, presque phatiques, ce langage cabossé, haché, répétitif jusqu’au délire : « Bon, c’est bien… mais si, l’autre… Mais, eux, l’autre, ils… ils confondaient ! Allez savoir, avec lui ! Ah non, mais Seigneur Dieu ! … Il va vous le substituer, le bonhomme, il va vous le substituer, canaille – comme une serpillère, il va vous le substituer, et il ne se dira pas, lui, que, l’homme, ce n’est pas une serpillière. » Heureusement, le comique de répétition et celui de la situation rompt le rythme infernal, atténue la tragédie. Remarqué.

 

Fédor Dostoïevski, Le Double, traduction d’André Marcowicz, Coll. Babel, Actes Sud

 

Thomas Vinau, du dehors au dedans

« Il y a deux façons de venir à l’écriture. On peut se mettre à écrire parce qu’on aime parler. On aime l’oralité. Raconter. Ou on peut se mettre à écrire parce qu’on n’aime pas parler. »

Assurément, Thomas Vinau, jeune poète habitant en Provence, préfère écrire pour laisser les mots mesurer, et peut-être abolir la distance qui le sépare des choses. Ce roman est composé de brefs épisodes titrés, de paragraphes impressionnistes, comme autant de photos, de longs instants cristallisés par la plume.

Le premier versant est un voyage que Walther entreprend à travers l’Europe, de Spitzberg à Gibraltar. Il laisse Sally derrière lui : « Quand on aime il faut partir », dit l’exergue de Blaise Cendrars. Il faut errer dans « le dehors du dedans », dans l’extériorité des couleurs locales, des lieux de transit, des rencontres impromptues – même avec un oisillon. Celui-ci retrouve la chaleur du dedans dans la poche de Walther.

Vient le temps de rentrer : second temps. Le ventre de Sally porte un tout-petit. Le « dedans du dehors », c’est la maison familière et les braises du feu, le nourrisson et l’infini microcosme du « café qui gargouille », des « bisous mal rasés ». Toutes ces « superbes insignifiances ». Les saisons qui défilent, des vignes orange aux pluies de printemps, n’en sont que la confirmation temporelle.

Artiste d’un minimalisme qui se rapproche de celui de Philippe Delerm (lire Le bonheur), Thomas Vinau éblouit par la minutie de ses descriptions, la finesse de ses perceptions, la force d’expression de ses ellipses. Entre narration journalière et évocation poétique, il joue avec le langage pour chuchoter la délicatesse musicale de l’intimité.

 

Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, de Thomas Vinau, éditions Alma.

 

« Regain » : le mythe fondateur en Provence

De Jean Giono, on connaît surtout Le hussard sur le toit – évoqué ici. Dès ses premières oeuvres, l’écrivain dessine les paysages qui sont les siens : la région de Manosque. En 1929, il publie Regain, l’histoire de la renaissance d’un village moribond, renaissance d’un monde.

Dans le village d’Aubignane, il n’y a plus que trois habitants : Gaubert, « la Mamèche », et Panturle. Rapidement, les deux premiers partent et Panturle se retrouve seul. Sa rusticité est celle du chasseur, qui devient presque une bête. Il vit au sein d’une nature personnifiée : les collines sont « velues », la terre « gémit », le vent « prend son élan » et « plaque sa grande main tiède ».

Une femme, amenée en secret par « la Mamèche », arrive au village. Arsule apporte avec elle une humanité féconde, celle qui sème le grain et récolte le blé, tout autant que l’amour. « La terre d’Aubignane redeviendra de la terre à homme », prédit un vieillard voisin, qui n’est autre que Gaubert. Le lieu imaginaire, la narration au présent et les symboles de la fondation bâtissent un mythe primitif, celui de la civilisation.

Giono réussit à raconter cette histoire avec le ton familier et oral du paysan – avec ça et là expressions régionales -, tout en gardant l’élégance d’un style littéraire : « Le brouillard est contre la vitre. On entend dans ce brouillard un corbeau qui crie. Et on le voit passer de temps en temps devant la vitre comme une ombre de l’air. A part ça, pas de bruit, sauf le craquement du silence. » Une petite merveille, que Pagnol porta à l’écran en 1937.

Le retour des choses

 

En découvrant la couverture, on pense à un roman à l’eau de rose. Non ! Le livre de Francine de Martinoir exprime avec justesse et poésie bien plus que la fougue des sentiments. Il retrace une histoire dans l’Histoire ; les souvenirs de la narratrice, Octavie Delgodère, qui a été (comme la romancière elle-même) envoyée en Algérie pendant la guerre l’indépendance, en tant que professeur de lettres.

Elle rencontre sur un court de tennis d’Alger un officier plus âgé qu’elle, Tancrède Préfailles, qui porte en lui les stigmates de son séjour à Buchenwald et de la guerre du Vietnam. Ils se marient. Pour Octavie, le dilemme pourrait se situer entre son mari qui maintient la présence française en Algérie, et ses amis et collègues qui militent pour l’indépendance, au prix de leur sang. Mais Tancrède est souvent absent, et se montre secret sur ses activités. A-t-il participé à l’enlèvement d’Etienne Bazine, un de ses amis pro-FLN ? Leur relation se fragilise et ils finissent par se séparer.

C’est d’une clinique parisienne où elle vient de subir une opération que bien plus tard, Octavie évoque son passé. Elle vient d’apprendre par la télévision le décès du commandant Préfailles. Par ce récit impressionniste, amoureux de l’Algérie et de sa lumière, elle tente de trouver un sens. C’est avec délicatesse que l’auteur montre l’échec d’une vie conjugale où les époux ne savent pas communiquer, ni s’aimer dans les petites choses. La couleur de la nostalgie lui donne cependant un clair-obscur émouvant. 

 

Francine de Martinoir, L’aimé de juillet, Editions Jacqueline Chambon-Actes Sud, 2009

Le pétrole, soleil noir

Brut de Dalibor Frioux est l’un des « premiers romans » de cette rentrée littéraire les plus salués. Dans ce livre d’anticipation, l’auteur, jeune professeur de philo, présente un monde du XXIe siècle en pénurie, où seule la Norvège continue à puiser dans ses grandes ressources en pétrole. Dans ce pays privilégié, tout est irréprochable et éco-responsable. La Norvège distribue les millions du pétrole, réunis en un fonds éthique, dans des projets environnementaux ou de co-développement.

Mais la réalité n’est pas si blanche : des ouvriers meurent à cause des conditions de travail dans les installations pétrolières, un parti populiste prônant le pétrole-roi risque de gagner aux élections, des groupuscules exécutent des actes xénophobes. Le crépuscule des dieux arrive à petits pas.

Les différents personnages profitent de cet univers surprotégé (Katrin), se questionnent (Henryk) ou le rejettent (Jensen). Dalibor Frioux réussit de sa plume fluide et souvent pleine d’humour à moquer indirectement les travers de la société occidentale. On pense également à cette règle donnée aux jeunes sans travail : ils peuvent s’inscrire soit en tant que chômeurs, soit en tant qu’artistes. Un épais roman ambitieux et réussi.

On peut voir la présentation de l’auteur ici, et l’écouter dans cette émission de France Inter.

Dalibor Frioux, Brut, Seuil, 493 pages. En vente depuis le 18 août 2011.

Tapisserie de Bayeux : les dessous d’une trame

Qui a volé les trois derniers mètres de la Tapisserie de Bayeux ? Le récit brodé de la conquête de l’Angleterre par les Normands en 1066, a de quoi susciter des convoitises. Il donnerait la légitimité de la couronne aux demi-frères bâtards des rois anglais. Donc à l’éventuel enfant de Diana, décédée en ces jours de l’été 1997… Mais surtout aux descendants d’Odon de Conteville, demi-frère de Guillaume le Conquérant. Pénélope, fraîchement nommée ajointe au musée de Bayeux, mène l’enquête avec son ami Wandrille, dandy parisien plein de curiosité.

Adrien Goetz, né en 1966 à Caen, enseignant en histoire de l’art à la Sorbonne et auteur de La Dormeuse de Naples (paru en 2004, Prix des Deux-Magots et Prix Roger-Nimier), brode avec brio cette intrigue croisant histoire et enquête policière. Des éléments épars : un meurtre dans un petit village du Bessin, les coussins du duc et de la duchesse de Windsor (le frère de George VI, lui aussi le frère de trop), Vivant Denon qui exposa la Tapisserie à Paris sous le Second Empire  – conquérir l’Angleterre, fantasme absolu ! -, la place Vendôme et son étrange colonne, des soupçons sur l’authenticité de la Tapisserie… Histoire, imagination : où commence et où s’arrête le roman ?

Malgré quelques maladresses et des dialogues manquant parfois d’air, ce roman policier passionne le lecteur sur la Tapisserie de Bayeux et creuse sa complexité. Il anime personnages et pérépéties d’un humour ironique et constant, de quoi broder de charmants ornements à une histoire intimement normande.

 Adrien Goetz, Intrigue à l’anglaise, Grasset 2007