Molière à l’improviste

Dans L’Impromptu de Versailles, courte pièce peu connue du grand public et jouée pour la première fois en 1663, Molière se livre à un jeu étonnant. Dans cette pièce, les personnages sont Molière et sa troupe eux-mêmes ! Béjart, Brécourt, Du Croisy, Mlle de Brie, et même la femme de Molière (nommée ici Mademoiselle Molière). Ces personnages sont des comédiens en répétition et jouent eux-mêmes un rôle : ainsi Molière joue un « marquis ridicule » ou Mlle du Croisy une « peste doucereuse »… Cette pièce dans la pièce évoque par une subtile mise en abyme l’opposition que Molière lui-même a rencontrée par ses concurrents de l’Hôtel de Bourgogne, suite à la publication de L’Ecole des femmes.

Imagineriez-vous aujourd’hui une pièce qui parlerait des acteurs eux-mêmes pour défendre le point de vue de leur auteur ? C’était audacieux, et cela d’autant plus en présence du Roi, devant qui cette pièce est la première a avoir été jouée. Mais c’est aussi un moyen pour Molière de défendre ses propres conceptions théâtrales, et notamment la question de plaire ou ne pas plaire aux spectateurs.

Surtout, cet impromptu – « petite pièce de théâtre composée rapidement et gardant un caractère d’improvisation », nous dit le dictionnaire – est une jubilation comique où Molière explore les ressources du théâtre et de la mise en scène pour défendre son point de vue. Ainsi le personnage que joue La Grange se fait-il traiter de « tarte à la crème » par le marquis joué par Molière. Ainsi la femme de Molière (en scène et à la ville, dira-t-on !) répond à l’impatience de son époux : « Voilà ce que c’est : le mariage change bien les gens, et vous ne m’auriez pas dit cela il y a dix-huit mois ! » (scène 1). Admirable.

 

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Vos livres de l’été

Etant donné qu’en août le blog sera au repos, je vous propose pour faire vivre vos heures à la plage, au jardin ou encore vos nuits de veille, quelques idées de lecture.

Outre ceux présentés dans la rubrique « Littérature » du blog, voici un choix personnel et subjectif.

  • Révisez vos classiques.

Illusions perdues (1843) de Honoré de Balzac. Vaste fresque décrivant entre autres le monde journalisme parisien dans les années 1820, et, comme son nom l’indique, les désenchantements de Lucien de Rubempré.

Partage de midi (1905) de Paul Claudel. Une pièce brève et très forte, avec la plume riche en images de Claudel, empreinte de temporel et de spirituel.

Le Misanthrope (1666) de Molière. Des caractères différents du monde classique s’affrontent, dans la jubilation des alexandrins.

Les Justes (1949) d’Albert Camus (pour l’année Camus !). Pièce donnant voix aux terroristes révolutionnaires comme à ceux qui les contestent.

  • L’essai.

L’Ame de Hegel et les vaches du Wisconsin (1998) d’Alessandro Baricco. Sous un titre insolite, une réflexion claire sur la musique « cultivée » et la question de l’interprétation musicale.

  • Le livre romantique.

Emma (1815), de Jane Austen. Quand l’entremetteuse est confrontée à son propre coeur. Pour ceux qui connaissent la trame, lire la version originale, dont la langue n’est pas trop hermétique.

  • Le roman satirique.

Je nous revois (2006) de Denis Tillinac. Une fresque de la décadence culturelle occidentale, dans un style remarquable.

  • Le roman culturel.

Les violons du roi (1992) de Jean Diwo. Pour tout savoir le grand luthier Stradivari ou les frasques de Vivaldi.

  • Le témoignage historique.

Pardonne-moi Natacha (réédité en 2006) de Sergei Kourdakov. On ressort bouleversé par le récit de cet ancien tortionnaire soviétique.

  • Le policier.

Le Président (1985) de Jean Raspail. Une intrigue extrêmement aboutie, dans un milieu politique fascinant.

  • Les coups de coeur.

Citadelle (1948) de Antoine de Saint-Exupéry. D’interminables méditations dans un style qui est pour moi l’un des plus envoûtants de la littérature.

Lettre à Laurence (1987) de Jacques de Bourbon-Busset. Quand un académicien rend un magnifique hommage à son épouse décédée.

Art et implicite

Je crois avoir remarqué récemment que ce qui contribuait grandement à la qualité d’une oeuvre, c’est la part d’implicite.

En effet, en étudiant Les Mains sales de Sartre, nous avons vu que dans une des scènes (la première du quatrième tableau), Hugo et Jessica discutent, en présence d’un pistolet, de leur rôle dans la préparation d’un assassinat politique ; or, ils déclarent « jouer » (« On joue ou on ne joue pas ? », « Tu sais bien que ce n’est pas un jeu », « Pouce », etc.). C’est bien sûr une manière de dessiner un théâtre dans le théâtre et sans doute une réflexion sur la nature de ce dernier. Mon professeur a alors remarqué qu’il était dommage que Sartre ait écrit ce mot de « jouer » de manière répétitive et explicite : il dévoile alors ses cartes, montre les rouages, laisse moins de marge d’interprétation au lecteur…

Second exemple, noté en regardant le très beau film télévisé Guerre et paix de Robert Dornhelm, tiré du roman de Tolstoï et passé sur France 2 en 2007. Même s’il y a à mon goût un peu trop de renforts de violons, l’interprétation est soignée et en particulier les décors et costumes – sans oublier la prestation de Clémence Poésy et d’Alessio Boni. Cela dit, j’ai trouvé que justement l’actrice qui interprétait Helene Kuragin (tout comme celui qui jouait son père Vasilii) avait un jeu forcé, excessif, trop explicite. En effet, dans le livre, ces deux personnages sont « méchants » : machiavéliques, intéressés, et la jeune femme est une séductrice. Cependant, à rendre ceci trop évident, ils en perdent leur crédibilité, deviennent sétérotypés et même davantage. Les regards en coulisse et les sourires excessivement mielleux empiètent sur la finesse et la beauté de l’ensemble.

Il me semble justement que ce qui fait le prix d’une oeuvre, c’est la capacité qu’a l’auteur à rendre les enjeux suffisamment implicites, pour que non seulement l’histoire soit « crédible » (bien que ce terme de communication ne soit pas vraiment littéraire…), c’est-à-dire reflet de la complexité humaine, mais aussi pour que le lecteur puisse tirer ses propres conclusions et non pas se faire uniquement consommateur de savoir ou d’émotions.

PS : J’ai trouvé une réflexion de Maupassant sur L’Education sentimentale de Flaubert qui justement met en évidence ce génie que nécessite la mise en place de l’implicite : « Bien que ce [roman] lui ait demandé un travail de composition surhumain, il a l’air, tant il ressemble à la vie même, d’être exécuté sans plan et sans intentions. Il est l’image parfaite de ce qui se passe chaque jour ; il est le journal exact de l’existence : et la philosophie en demeure si complètement latente, si complètement cachée derrière les faits ; la psychologie est si parfaitement enfermée dans les actes, dans les attitudes, dans les paroles des personnages, que le gros public, accoutumé aux effets soulignés, aux enseignements apparents, n’a pas compris la valeur de ce roman incomparable. »

Dialogues des Carmélites

Les carmélites de Compiègne sous la Terreur. Cette belle pièce de Georges Bernanos, publiée en 1949, met en relief quelques intéressantes figures de religieuses vivant sous la menace de la guillotine, leurs réactions, leurs craintes, leur foi.
En particulier celle de Blanche de la Force, jeune fille extrêmemement peureuse. Elle entre au Carmel pour offrir sa faiblesse même à Dieu, et prend le nom de Soeur Blanche de la Sainte Agonie. A l’inverse, Mère Marie de l’Incarnation est une mystique avide du martyre. Lorsque les soeurs sont chassées du couvent et condamnées à la guillotine, Soeur Blanche s’enfuit. Elle sera cependant « la dernière à l’échafaud » (c’est le nom de la nouvelle de Gertrud von Lefort dont s’est inspiré Bernanos). En effet, la première Mère supérieure a offert sa mort pour elle. Quant à Mère Marie, absente au moment de l’arrestation, elle ne connaîtra pas cette mort pour le Christ auquel son honneur d’aristocrate et de chrétienne lui faisait aspirer.

On trouve cette belle dimension spirituelle, selon laquelle « Dieu se glorifie dans ses pauvres », et c’est dans la faiblesse même que l’on est fort de Dieu – paradoxe du Christ crucifié.
Littérairement, on trouve des répliques magnifiques, des personnages finement dessinés (Soeur Constance, l’autre novice ; la seconde mère supérieure ; l’aumônier du couvent…), des jeux de scène habilement menés.
J’ai pu voir l’interprétation cinématographique de Pierre Cardinal (1984) mais la mise en scène m’a un peu déçue (certains plans en contre-plongée notamment, certes volontairement ménagés, mais un peu déstabilisants). Une autre interprétation de Philippe Agostini (1960) comporte, m’a-t-on dit, plus de dynamisme. Par ailleurs, Francis Poulenc en a tiré en 1957 un très bel opéra.

Quelques citations de la pièce .

« Il faut savoir risquer la peur comme on risque la mort, le vrai courage est dans ce risque. »

« Il est très difficile de se mépriser sans offenser Dieu en nous. »

« Quand les sages sont au bout de leur sagesse, il convient d’écouter les enfants. »